La puissance américaine, assise et évolutions stratégiques. Leçon inaugurale de Hubert Védrine (conférence)

Compte-rendu de la leçon inaugurale du cycle 2020 de la Chaire des Grands Enjeux Stratégiques Contemporains de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, prononcée par Hubert Védrine. Cette conférence est par ailleurs disponible en vidéo sur la chaîne Youtube de la Chaire.

Hubert Védrine est un diplomate et homme politique français, membre du Parti Socialiste. Diplômé de Sciences Po et de l’ENA, il a occupé diverses fonctions sous la présidence de F. Mitterrand, et est nommé Ministre des Affaires Etrangères de 1997 à 2002 sous le gouvernement L. Jospin. Il exerce comme consultant indépendant depuis 2003, et est à l’origine d’un rapport sur la France et la mondialisation livré en 2007 à N. Sarkozy et d’un autre sur l’OTAN, intitulé « Un partenariat pour l’avenir », qu’il rend en 2012 à F. Hollande. Après avoir été nommé membre du Haut Conseil pour l’Alliance des Civilisations en 2005 par le Secrétaire Général des Nations Unies Kofi Annan, il assure un cours sur les réalités internationales à Sciences Po Paris. Hubert Védrine est également l’auteur de nombreux ouvrages, dont L’hyperpuissance américaine paru en 2000.

Hubert Védrine se livre ici à un certains nombres de « réflexions à voix haute » issues de son expérience personnelle des relations internationales. Son propos, qu’il introduit d’ailleurs en rappelant que le monde est chaotique et instable et que la « communauté internationale » n’existe pas, est principalement orienté autour du thème de l’OTAN et de la relation euro-atlantique ; et s’articule en deux temps : une rétrospective historique, et une vision prospective.

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Perspectives historiques des relations Euro-atlantiques

Le précautionnisme américain vis-à-vis de l’Europe

Selon Hubert Védrine, les Etats-Unis se sont constitués en tant que nation autour des notions de messianisme et d’exceptionnalisme. Toutes deux liées à la fierté de la création d’un monde nouveau, elles ne sauraient témoigner d’un quelconque impérialisme, sans non plus tomber dans l’isolationnisme. Pour autant, les Etats-Unis ont toujours été gouvernés par un principe de précaution, voire de prudence, vis-à-vis des affaires européennes dans lesquelles ils n’ont jamais vraiment voulu s’investir. Ainsi, le « Farewell address » de George Washington ne recommandait pas autre chose que de ne jamais se mêler des conflits entre européens. Les interventions tardives du pays dans la Première Guerre mondiale, principalement motivée par les agressions de la marine de Guillaume II, ainsi que dans la Seconde Guerre mondiale après l’attaque de Pearl Harbor en sont de bons exemples. Pour l’ancienne secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright, les Etats-Unis n’auraient même pas chercher volontairement à devenir la première puissance mondiale.

L’intervenant distingue donc une première période historique, de la fin de la guerre d’Indépendance en 1783 à l’entrée des Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale en 1917, caractérisée par une posture largement non interventionniste. La seconde période, de 1917 à nos jours, est à l’inverse caractérisée par un investissement plus important des Etats-Unis dans les affaires européennes, mais toujours, selon H. Védrine, contre leur gré. La signature du traité de l’Atlantique Nord n’a été rendue possible que grâce au tour de force du président Truman à la demande de protection des européens, et contre l’avis défavorable du Sénat et de sa commission des affaires étrangères et de la défense. C’est en effet la première, et probablement la dernière fois de l’Histoire des Etats-Unis que la signature d’un tel traité est rendue possible pour Hubert Védrine, car ceux-ci ont toujours refusé les alliances trop contraignantes.

Au cours de la guerre froide, c’est à nouveau à la demande de protection des européens face à la menace soviétique que les Etats-Unis plaident en faveur du réarmement de l’Allemagne de l’ouest. Dans les années 1950, la capacité soviétique d’envoyer des missiles balistiques à tête nucléaire intercontinentaux marque un choc profond dans l’esprit des américains qui ne conçoivent pas de pouvoir être touché sur leur propre territoire. McNamara met en place, suite au retrait de De Gaulle de l’Alliance en 1966, le système de « riposte graduée » qui permet de combattre la menace nucléaire soviétique directement depuis l’Allemagne de l’ouest, malgré la frilosité de Ronald Reagan et des américains plus largement au sujet de la dissuasion.

A la fin de la guerre froide, la question de la légitimité de l’OTAN, créée pour lutter contre l’URSS qui avait alors disparu, n’a jamais été posée que par les français. Les européens restaient majoritairement attachée à cette institution, et notamment en Europe de l’est où les demandes d’adhésion à l’OTAN ont été largement plus nombreuses qu’à l’Union Européenne.

L’objectif de Hubert Védrine, ici, est de montrer que le précautionnisme américain est ancré historiquement et n’est pas un phénomène politique nouveau et contingent comme beaucoup de discours politico-médiatiques l’affirment depuis l’élection de Donald Trump. Ce sont les européens qui auraient depuis longtemps cherché a faire dépendre leur défense des Etats-Unis, notamment à travers la création d’une organisation que ces derniers n’ont pas souhaité, et malgré son manque de légitimité évident suite à l’effondrement de l’URSS.

La vision européenne de l’Amérique : d’une relation distante aux « générations Walt Disney »

Il convient dès lors de s’intéresser à la vision européenne des Etats-Unis. Hubert Védrine souligne que pendant près de 140 ans, les relations entre l’Europe et « l’hyperpuissance » sont intermittentes, voire distantes. Il rappelle à ce titre que l’aide française apportée aux insurgés pendant les Guerres d’Indépendance ne témoignent de rien d’autre que d’une volonté « d’embêter la Grande Bretagne ». Au XIXe siècle, les relations sont particulièrement éloignées et la Guerre de Sécession fait penser aux européens que les Etats-Unis ne constituent pas un partenaire important.

L’intervenant caractérise la période allant de 1949 à nos jours de « période américaine », liée à l’importance croissante du soft-power américain. Les Etats-Unis acceptent en effet de fournir le blé que demande Léon Blum suite à la guerre à la condition que les quotas pour le cinéma américain soient supprimés. C’est ainsi que les productions hollywoodiennes, qui représentaient jusque là 15% du public, passent à 80% en l’espace de quelques années. C’est le début de la fascination pour l’Amérique et l’ensemble des éléments de sa culture de masse qui imprègnent les jeunes européens, de l’habillement au cinéma, en passant par la nourriture et la musique. Hubert Védrine affirme, en reprenant l’expression de Malraux qui qualifiait Hollywood d’ « usine à rêves », qu’« une puissance ne serait pas devenue ce que j’ai appelé ‘l’hyperpuissance’ dans un autre contexte, s’il n’y a pas plusieurs générations d’enfants qui ont été nourris par Walt Disney ». Partant, les Etats-Unis ont mis en place un système sophistiqué ‘d’aliénation’ des élites intellectuelles européennes grâce à tout un réseau de fondations, bourses, think tanks, réunions de ‘Young Leaders’ etc., permettant de garantir l’enracinement et la pérennité de la fascination européenne pour l’Amérique. Védrine souhaite ici démontrer que l’attachement européen à la culture américaine n’est pas évidente ou naturelle mais résulte d’un processus historiquement construit. Il souligne par ailleurs qu’à l’heure ou la principale question est celle de la Chine, cette fascination peut sembler « risible et décalé[e] ».

Etat des lieux contemporain

Si la ligne politique des élites européennes demeure largement pro-américaine et que le nombre de demandes d’adhésion à l’OTAN est croissant, de plus en plus d’inquiétudes émergent en Europe sur la pérennité de l’engagement américain dans l’alliance. Hubert Védrine constate une stagnation, une prise de conscience lente et progressive de l’inconsistance de la situation qui n’est pas encore accompagnée d’actions. Ainsi, les déclarations de Donald Trump contre l’investissement dans l’OTAN ne sont pas suivies d’actions concrètes. Les européens, en réaction, prétendent devoir s’organiser davantage entre eux, mais l’Europe de la défense ne se profile toujours pas à l’horizon. Dans un contexte d’incertitudes américaines, de montée fulgurante de la Chine, dans un monde où les relations internationales sont chaotiques, les européens demeurent profondément divisés sur les questions de fond, qui sont  par ailleurs totalement parasitées, selon Védrine, par des discussions périphériques, à l’instar de la question des relations avec la Grande Bretagne à l’issue du Brexit.

Hubert Védrine, qui déclarait il y a plusieurs années déjà que « les européens se sont crus, après la fin de l’URSS, dans le monde des bisounours, alors qu’ils sont dans Jurassic Parc », se réjouit à remarquer que le politicien allemand Sigmar Gabriel ne pense pas autre chose lorsqu’il déclare : « Nous sommes de herbivores géopolitiques, dans un monde de carnivores géopolitiques. Bientôt nous serrons des végans et nous allons finir comme des proies ».

Ainsi, l’intervenant souhaiterait amener les européens à comprendre qu’ils ne sont plus dans un « monde post-tragique » et qu’il faut, de fait, créer une Europe plus puissante.

Vision prospective

Du point de vue américain, la métamorphose démographique des Etats-Unis ne devraient pas, selon Védrine, peser dans le sens d’un intérêt renforcé et durable pour l’Europe. Les caucasiens sont en effet le seul groupe ethnique déclinant et l’augmentation des populations hispaniques et asiatiques ne devraient pas avoir d’autres conséquences, en terme de politique étrangère, qu’un renforcement des relations avec l’Amérique latine et l’Asie-Pacifique. De ce point de vue, l’intérêt pour l’Europe devrait rester culturel et résiduel, l’antagonisme avec la Russie devrait disparaître, les relations avec l’Amérique latine rester constantes, et l’intérêt pour l’Asie, quant à lui, est en train de devenir obsessionnel.

A l’inverse, du côté européen, l’imprégnation de la culture américaine de masse devrait durer encore longtemps, la Chine n’étant pas, en comparaison, une puissance très « séduisante ». Les pays d’Europe de l’est restent en particulier très attachés à l’Amérique, et ne croient pas une seconde à une Europe de la défense capable de se substituer sérieusement à l’OTAN.

Dans le chaos global, les relations transatlantiques devraient rester fortes en raison des logiques d’inerties (du côté européen) déjà mentionnées. Hubert Védrine ne croit pas que l’OTAN pourrait être dénoncé, mais l’organisation risque fort de devenir une coquille vide du fait de l’incompréhension grandissante entre les Etats-Unis et ses partenaires européens, d’une part, et de l’incapacité à répondre à la question de sa pertinence : quelles garanties et quelles interventions pour quelles menaces ?

Ces relations devraient également être affectées par la redistribution de la notion de puissance en géopolitique du fait de la centralité des questions écologiques à l’avenir. L’intervenant imagine par exemple que le concept « d’Etat voyou », aujourd’hui largement dépendant de la vision américaine (antiaméricanisme, prolifération, régimes autoritaires…), pourrait à l’avenir être employé pour stigmatiser un Etat dont les efforts écologiques seraient insuffisants. Si les opinions sont tranchées sur ce sujet, il ne sera, dans ce scénario, plus possible de s’allier aux Etats-Unis si ceux-ci sont considérés comme « écologiquement voyous ».

La perspective à venir pour l’Europe, dans ce contexte, serait alors de miser sur un système d’alliances opportunistes et conjoncturelles, mais qui aurait le défaut de grandement compliquer la définition de politiques étrangères cohérentes. Védrine constate en effet qu’il « ne voit pas encore les signes qui feraient que les européens se résigneraient à ce que l’Europe devienne une puissance, et pas seulement une sorte d’ONG super sympa dans la vie internationale comme s’il y avait 7 milliards de boy-scouts avides de coopérer entre eux ».

Conclusion

L’élément central de cette leçon inaugurale prononcée par Hubert Védrine n’était pas tant les Etats-Unis que l’Europe. La question de la puissance américaine se pose naturellement en raison du fort tropisme américain qui caractérise la vision politique des européens, mais c’est bien l’avenir de ceux-ci qui préoccupe l’ancien Ministre. Prônant un retour à la Realpolitik, et convaincu que le partenariat stratégique avec les Etats-Unis n’est pas pertinent dans un monde de plus en plus tourné vers la Chine, l’objectif de Hubert Védrine est ainsi de faire prendre conscience à son auditoire de la nécessité de construire une Europe plus forte avec des politiques de défense cohérentes, afin que celle-ci puisse rester – ou redevenir – un acteur central des relations internationales.

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A propos de l’auteur

LORETTA CICUTO est étudiante au sein de la quatrième promotion du Master 2 Expertise des conflits armés de Paris I Panthéon – Sorbonne. Issue d’une formation en Relations Internationales, géopolitique et langues orientales, elle a travaillé comme analyste au Ministère des Armées et dans un centre de recherche stratégique indien. Auditrice Jeune de l’IHEDN et membre de comités de recherche au sein de l’ANAJ-IHEDN, elle est également cartographe indépendante.


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