Conférence : terrorisme et crime organisé, théorie de l’hybridation (compte rendu)

Illustration C.R. Pierre-Alexis Cameron

            Le 1er février 2018, s’est tenue une conférence à la Grenoble École de Management (G.E.M.) de Paris organisé par Diploweb. M. Jean-François Gayraud est intervenu sur le thème : « Terrorisme et crime organisé, théorie de l’hybridation ». Avons-nous tiré tous les enseignements de la fin de la guerre froide et de la chute du mur de Berlin ? Le bouleversement essentiel de la fin de cette période semble être passé inaperçu : la violence politique et criminelle. Dans cette présentation, M. Gayraud entend le terme de « criminalité » au sens de prédation. La chute du bloc de l’Est a pulvérisé des obstacles qui étaient infranchissables jusqu’alors, qu’ils soient physiques, intellectuels ou psychologiques. Des corps hétérogènes se rapprochent voire fusionnent. Les terroristes, milices, guérillas et prédateurs qui vivaient séparés se retrouvent sur la même scène violente et prédatrice. Le phénomène de mutation a rapproché et parfois uni deux espèces totalement étrangères : le brigand d’une part et le partisan d’autre part. C’est ce que M. Gayraud appelle le phénomène de l’hybridation. Ils sont devenus la règle et non plus l’exception. Cela a donné naissance à des entités inclassables tels que des guérillas marxistes vivant du trafic de stupéfiants ou encore des djihadistes pirates salafisés. Tous les entrepreneurs contemporains du crime ont changé d’ampleur et de forme. Le monde d’après la chute du mur est chaotique. Désormais le désordre règne. La guerre froide était certes dangereuse mais elle était stable. Aujourd’hui, nous nous trouvons dans un entre-deux.

Ainsi, faute d’un nouvel ordre international la planète vit dans le chaos. C’est une absence de mise en ordre du monde mais c’est aussi une attente. Le chaos est une ouverture immédiatement visible et compréhensible. Le chaos affecte les territoires, les populations, l’univers spirituel et intellectuel. Dans la sphère de la violence, il ne tient pas d’un effet quantitatif de cette dernière. Le monde est chaotique pour des raisons qualitatives et non quantitatives.

M. Gayraud tient son propos autour de plusieurs axes :

  • Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui est un monde post-démocratique et post-westphalien ;
  • Au départ, les partisans (selon la conception de Karl Schmidt [1]) et les bandits vivaient dans deux mondes différents ;
  • Un phénomène de « mutation génétique » s’est opéré entre ces deux entités distinctes ;
  • La politisation du crime et la criminalisation du politique ;
  • La criminologie, aujourd’hui, est un axe mort de la réflexion universitaire en France.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde post-démocratique et post-westphalien. Avant les traités de Westphalie les guerres étaient privées et tenaient du brigandage. C’est ce qui caractérise le Moyen Âge d’un point de vue géostratégique. Notre époque s’apparente plus à un retour à la féodalité. Tant que nous n’aurons pas un nouvel ordre mondial, un nouveau nomos, l’hybridation sera la norme et non plus l’exception. Selon Karl Schmidt : « Tant que l’Histoire universelle n’est pas conclue et reste encore ouverte et en mouvement, tant que les choses ne sont pas fixées et pétrifiées à jamais ; autrement dit, tant que les hommes et les peuples ont encore un avenir et pas seulement un passé, un nouveau nomos naîtra dans les formes toujours nouvelles que prendra le cours de l’Histoire. ». Ce monde post-westphalien voit s’estomper les lignes de démarcations claires du passé : paix et guerre, public et privé, police et armée, gangstérisme et terrorisme… Ce qui domine aujourd’hui est le brouillard qui est invisible et incompris.

Au départ les partisans et les bandits vivaient dans deux mondes différents. La dichotomie terrorisme-crime organisé renvoyait à une opposition d’objectifs. Le premier souhaitait détruire le pouvoir à des fins religieuses et ethniques. L’autre était mu par l’idée d’accumulation de richesses. L’opposition se faisait entre idéologie et profit. Le terrorisme ne poursuivait pas d’objectifs prédateurs et une organisation criminelle ne poursuivait pas d’objectifs politiques De plus, les méthodes devaient également être distinctes. Le crime organisé ne devait pas utiliser des violences trop visibles pour passer sous les radars des services répressifs et des médias. Cette violence devait être dirigée contre des adversaires. Le terroriste guérilléro désire un changement radical de la société alors que le bandit cherche une relation symbiotique et parasitaire avec la société en place. Pour le crime organisé, l’argent est un but et la politique un moyen (via corruption). Pour le terroriste, l’argent est un moyen et la politique un but. Cette équation a disparu. Un phénomène de mélanges et de croisements entre le bandit et le politique s’est opéré.

Un phénomène de « mutation génétique » s’est opéré entre ces deux entités distinctes qui s’ignoraient. Nous pouvons observer une porosité des méthodes et des objectifs entre les entités criminelles et politiques. Un modèle se dessine autour de quatre figures de l’hybridation :

  • Les trois premières figures sont d’ordre dynamique et historique :
    • La coopération. C’est le stade embryonnaire de l’hybridation. Par exemple, il s’est opéré des échanges rationnels opérationnels entre les révolutionnaires irlandais de la PIRA (Provisional Irish Republican Army) et les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie).
    • La convergence. Les entités politiques et criminelles tendent à se ressembler. Leurs objectifs commencent aussi à se rapprocher.
    • La mutation. C’est la fusion des entités politiques et criminelles. Des groupes deviennent, de manière indistincte aux yeux des autres et parfois à leurs propres yeux, politiques et prédateurs. Leurs méthodes et leurs buts sont devenus les mêmes. Le moyen est devenu la fin : le financement criminel n’est plus un moyen de vivre et d’exister mais il va devenir le but caché de l’entité en question.
  • La quatrième et dernière figure est d’ordre topographique et géopolitique :
    • La coexistence territoriale d’acteurs politiques violents, d’acteurs prédateurs et d’acteurs devenus hybrides. C’est par exemple le cas de la banlieue de Bruxelles (Molenbeek), le Sahel ou l’Irak post 2003. L’hybridation rencontre un métissage criminologique : politisation du crime et criminalisation du politique.

Le quatrième axe de M. Gayraud se réfère à la politisation du crime et à la criminalisation du politique :

  • La politisation du crime. L’exemple de la Cosa Nostra en Sicile est le plus marquant. Historiquement, c’est une pure entité criminelle. Cependant, des événements ont commencé à modifier cette entité : la campagne d’attentat avec les Corleone entre 1980 – 1990 qui est une politique de confrontation directe avec l’État, l’assassinat du juge Falcone en 1990, les bombes posées à Rome et Florence. Cette pratique du terrorisme, anormale pour le monde criminel, a été théorisée par Totò Riina comme un acte de guerre et pensée comme tel : « Je fais la guerre pour faire la paix ». L’objectif était de retrouver le vieux compromis historique noué depuis les années 1940 avec une partie de la démocratie chrétienne.

Au travers de cet exemple, nous nous rendons compte que, du temps de la guerre froide, toutes les analyses étaient ainsi biaisées. À cette époque, il aurait fallu analyser la couche supérieure de la criminalité organisée comme étant des acteurs politiques. Quand on prélève l’impôt (extorsion), quand on influence les élections, quand on contrôle un territoire, on est un acteur politique et un acteur de l’ombre.

  • La criminalisation du politique. L’un des exemples le plus frappant est celui des FARC. C’est une guérilla typiquement marxiste. Récemment, les FARC se sont transformés en parti politique. Au cours de ces vingt dernières années, ils sont devenus les premiers exportateurs de cocaïne. De nombreux conflits et guérillas apparemment politiques ont vu leur durée prolongée par le mode de financement des trafics criminels. Plus on est riche, plus on peut acheter d’armes et payer des combattants. Plus on finance par des trafics criminels, plus les buts de guerres évoluent. Les chefs ne se battent pas pour la cause mais pour préserver des rangs criminels.

L’hybridation apparaît également dans le terrorisme islamiste. Concernant ce dernier, il convient de dépolitiser la question. Pour les islamistes francophones, il n’existe pas de profils uniques mais on retrouve l’équation immigration-criminel de droit commun. La « racaille » au sens de Karl Marx est omniprésente. On ne réduit pas la question de la sociologie djihadiste au criminel de droit commun mais comme un marqueur incompris. Singulièrement depuis 2012 et la création de l’organisation « État Islamique » (O.E.I.), celle-ci puise l’essentiel de ses combattants chez les criminels de droit commun, donc a priori loin de la politique. En 2015 et 2016, la France a été touchée par la plus grandes série d’attentats de son histoire. La recherche d’une explication uniquement centrée sur le fait religieux conduit à une impasse. La notion de radicalisation est un euphémisme qui fait passer à côté de l’analyse centrale. En mettant l’accent sur le salafisme les politologues se fourvoient. Pour une grande majorité, l’idéologie constitue moins un but qu’un moyen. Leur nature profonde, leur origine historique est de nature prédatrice. Les islamistes francophones ont un ancrage ancien dans des carrières du banditisme. Ce sont des gangsters ayant franchi le Rubicon de la politique. L’idéologie est moins un facteur déclencheur qu’un élément narratif habillant plus ou moins consciemment un habitus — au sens de Bourdieu —, un mode de vie. L’idéologie n’est pas un marchepied vers la violence mais un passage d’une violence prédatrice à une violence politique.

La criminologie, aujourd’hui, est un axe mort de la réflexion universitaire en France. Quand cette origine délinquante est repérée par les analystes, bien souvent l’interprétation donnée est lénifiante et empathique. L’engagement au sein de l’O.E.I. a été analysé comme une forme de rachat des péchés passés. L’ancien gangster aurait redécouvert Dieu et aurait vécu une forme de passage d’un homme à l’autre. C’est une idée popularisée par la propagande de l’O.E.I. C’est également une analyse qui blanchit des individus dont on oublie le passé prédateur volontairement ou involontairement. L’attentat-suicide lui-même s’inscrit dans une logique criminelle. L’adoption du discours islamiste permet à ces bandits de continuer leurs pratiques prédatrices en toute bonne conscience. Ces voyous ne sont pas dans le changement mais dans la continuité.

En conclusion, le réservoir de ces hybrides n’est pas près de se tarir. C’est un réservoir inépuisable dans certains contextes.


[1] La « Théorie du partisan » de Karl Schmidt. Le terme de théorie recèle aussi un autre sens : ensemble d’idées et d’observations qui font lois et, en grec ancien, c’est un spectacle que l’on observe. Exemple des cartels mexicains. Ces derniers sont d’ailleurs très mal nommés car ce ne sont pas des cartels. Ce ne sont pas de banales ententes économiques et ne sont pas spécialistes des stupéfiants. Seuls 50 % de leurs revenus sont liés à la drogue. Le reste dépend de la criminalité classique. L’hybridité parfaite qui les caractérise les rend incomparables. Ils sont gérés comme des multinationales, des entités militaires, des entités terroristes via des attentats récurrents et des milices politiques par leur volonté et leurs capacités de contrôle territorial et social dans des logiques de gouvernement parallèle. Les chefs ne sont pas moins hybrides que ces entités en question. Ils sont un mélange de P.D.G., de chefs de guerre, de rockstars médiatisées, de gourous religieux, de terroristes et de seigneurs féodaux. Ces chefs narco sont vénérés comme des héros, des bandits sociaux et des rebelles. La dimension la plus étrange tient à l’apparition d’un phénomène de religiosité dans ces cartels. Il y a ce que l’on appelle des narco-religions. L’exemple du Mexique montre l’apparition d’une narcocultura.


Pierre-Alexis Cameron


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