Recomposition des forces dans la Corne de l’Afrique : Somalie et Somaliland au cœur des tensions entre pays du Golfe (article)

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            Vaste territoire, la Corne de l’Afrique (Djibouti, Érythrée, Éthiopie et Somalie), se trouve être une position stratégique de l’Afrique de l’Est, bordant à la fois la côte sud de la mer Rouge et le golfe d’Aden. Aussi, après l’ouverture du canal de Suez en 1869, le contrôle de ce passage vers l’océan Indien est devenu un enjeu stratégique pour les grandes puissances européennes. Dès 1880, l’Italie a colonisé l’Érythrée, et ce jusqu’en 1941, ainsi que la Somalie entre 1890 et 1960 ; le Royaume-Uni s’est quant à lui installé entre 1887 et 1960 au nord de la Somalie (actuel Somaliland) et la France, pour sa part, a occupé Djibouti de 1884 à 1977. Région d’abord assujettie aux rivalités entre pays européens, puis soumise à des régimes autoritaires et claniques dont la violence venait s’ajouter aux aléas climatiques décimant les populations et leur bétail, la Corne de l’Afrique est aujourd’hui une zone déstabilisée par les groupuscules terroristes (dont le groupe le plus important est Al-Shabaab en Somalie)… Mais également théâtre de rivalités entre les pays du Golfe.

            La Somalie, qui connaît depuis la fin des années 1980 des épisodes de rébellion, de guerres civiles et d’instabilité politique et clanique au nord comme au sud de son territoire, subit également de longs épisodes de sécheresse la fragilisant plus encore. Le sud du pays, dans lequel l’autorité gouvernementale centrale peinait à s’imposer face aux très nombreux clans au milieu des années 1980, a rapidement sombré dans un chaos politique et humanitaire qui, aujourd’hui encore, continue de déstabiliser certaines parties du pays jusque-là pacifiées. L’intervention militaire américaine en décembre 1992 sous l’égide de l’O.N.U. (Restore Hope) s’est soldée par un échec et le retrait des troupes américaines et onusiennes ont laissé les populations en proie au pillage et aux exactions. La piraterie au large des côtes somaliennes — dont les actions ont connu un essor important dès 2005 — tout comme le trafic de drogue ainsi que le trafic d’armes entre le Soudan, la Somalie, l’Ouganda, la République Démocratique du Congo et la République Centrafricaine, contribuent à affaiblir et déstabiliser la région.

            Quid de la Somalie ? Qu’en est-il de la situation au Somaliland ? Le Somaliland, territoire séparatiste de la Somalie, se revendiquant indépendant mais non-reconnu par la communauté internationale malgré ses demandes répétées (en mars 2012 notamment, une demande avait été adressée aux eurodéputés), connaît, lui aussi, des épisodes de famine qui déciment son bétail — seule source de revenu stable grâce à leur exportation. Le sentiment d’exclusion et d’abandon s’accroît d’années en années et l’absence d’entreprises internationales sur son sol contribue à marginaliser ce pays dont les relations avec la Somalie n’ont cessé de se dégrader.

Aujourd’hui, le Somaliland trouve des soutiens auprès des Émirats alors que la Somalie, elle, est soutenue par le Qatar et la Turquie dont l’aide humanitaire est vitale pour le pays. Les alliances contraires qu’ont nouées la Somalie et le Somaliland avec les pays du Golfe sont aujourd’hui mises au premier plan du fait de l’enlisement de la guerre au Yémen… Et les questions du financement (direct ou indirect) du terrorisme par certains pays arabes et pays du Golfe. La dénonciation par les États-Unis et par la France [1] de complaisance et de participation non-directe au financement du terrorisme des Émirats arabes unis, de l’Arabie Saoudite et du Qatar a contribué à renforcer ces tensions. Aussi, les Émirats font partie des quatre pays arabes — avec l’Arabie saoudite, Bahreïn et l’Égypte — à avoir rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar en juin 2017, l’accusant de liens avec des groupes extrémistes et de se rapprocher de l’Iran ; ce que Doha dément formellement.

Les tensions entre la Somalie et le Somaliland se résument donc à un jeu de puissances et d’alliances sur fond de conflits territoriaux et de respect de la souveraineté. Cependant, aujourd’hui, les désaccords et les divergences entre ces deux territoires semblent avoir atteint un point de non-retour.

Acte premier. La signature le 1er mars 2018 par le Somaliland d’un accord avec l’Éthiopie et la compagnie émiratie DP World pour la gestion de son port stratégique de Berbera (rare port en eau profonde de cette partie de l’Afrique) a été un soulagement pour le gouvernement somalilandais — pour un montant de 442 millions de dollars. Bien que cet accord puisse n’avoir aucune valeur juridique compte tenu du statut du Somaliland, il a ravivé les tensions avec la Somalie ainsi qu’entre les pays du Golfe. Le président somalien, Mohamed Abdullahi Mohamed, a pour sa part dénoncé une « indécente ingérence contre la souveraineté de la Somalie » et le Parlement somalien a rappelé que « seul le gouvernement fédéral de Somalie peut s’engager dans des accords internationaux […] Tous les ports et aéroports du pays sont propriété de la Nation » par conséquent « personne ne peut revendiquer de manière privée leur possession ». À la suite de ces déclarations, la Somalie a déposé une plainte officielle devant la Ligue arabe contre les Émirats arabes unis. Considérant le Somaliland comme l’un de ses territoires, la signature de cet accord constitue aux yeux de la Somalie une violation de son territoire et une atteinte à sa souveraineté.  Au président somalilandais, Muse Bihi Abdi, d’affirmer que « le Somaliland a le droit de décider dans quels accords il s’engage, sans consulter qui que ce soit » et de conclure par « nous sommes prêts à défendre notre souveraineté face à cette invasion » considérant que la position de la Somalie était « une déclaration de guerre ». Aussi, le jeu des Émirats est dangereux et sa stratégie risquée. Car, en plus de traiter directement avec le Somaliland, il traite également avec le Puntland (territoire autonome au sein de la Somalie qui ne recherche pas l’indépendance) pour l’utilisation du port de Bossasso. Or, depuis janvier 2018, la situation entre le Somaliland et le Puntland est critique et des affrontements inter-claniques ont fait une quinzaine de morts autour des régions frontalières disputées de Sool et Sanaag. Le Puntland accusant son voisin, le Somaliland, de soutenir les groupes terroristes « État Islamique » et Al-Shabaab

Acte second. Le 8 avril 2018, près d’un mois après cet événement, un nouvel incident diplomatique a émaillé les relations plus que tendues entre la Somalie et les Émirats. En effet, selon les Émirats, un de leurs avions aurait été arraisonné à l’aéroport de Mogadiscio et leurs soldats menacés. D’autant que près de 9,6 millions de dollars ont par ailleurs été confisqués par les autorités somaliennes — argent qui, selon Abou Dabi, devait être entièrement consacré au financement de l’armée somalienne et non pas destiné au Somaliland comme dénoncé par Mogadiscio. Dans un communiqué, les Émirats affirment que les actions menées « contredisent les normes diplomatiques ». En réponse à cette déclaration, le ministre de la défense somalienne, Mohamed Mursal, a annoncé l’annulation de l’accord militaire datant de 2014 entre les Émirats et la Somalie visant à la formation de l’armée somalienne. Aussi, le 15 avril, Abou Dabi a pris connaissance de ce cette décision et a, dans la foulée, annoncé qu’ils formeraient désormais l’armée et la police du Somaliland. Le 23 avril, dans le cadre d’une rencontre entre le président somalilandais et une délégation émiratie, les deux autorités se sont engagées à augmenter leur coopération bilatérale… Force est de constater que les Émirats semblent peu à peu considérer le Somaliland comme un État à part entière.

Acte troisième. Les déclarations de l’émir du Qatar le lundi 14 mai dernier ne risquent pas d’apaiser les tensions entre la Somalie et le Somaliland. En effet, l’émir qatari s’est engagé lundi à soutenir la Somalie en recevant à Doha le président somalien Mohamed Abdullahi Mohamed en vue de traiter des relations plus que détériorées entre Mogadiscio et les Émirats arabes unis. Le Cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani a ainsi souligné que les relations que son pays entretenait avec la Somalie étaient frappées par la fraternité et le respect mutuel. Ajoutant dans la foulée que le Qatar continuerait à « soutenir l’unité, la stabilité, la souveraineté et le bien-être du peuple somalien ».

            Quelle sera l’issue de cette escalade de tensions ? Qui, de la Somalie ou du Somaliland, est susceptible de sortir gagnant de cette guerre psychologique, diplomatique et économique (et qui sait, peut-être un jour militaire) ? Se pourrait-il, d’ailleurs, que l’un de ces deux pays en ressorte grandi ?

Au vu de sa situation économique et de sa marginalisation internationale, le Somaliland semble être le pays pouvant tirer son épingle du jeu à moyen terme. Les investissements nouveaux et conséquents de la part des Émirats peuvent lui permettre d’accéder à une phase de développement économique qui jusque-là était peu probable. Pourtant, à plus long terme, sans reconnaissance internationale, sa situation d’isolement persisterait et les investissements émiratis n’y changeraient rien. À l’inverse, la Somalie serait perdante à plusieurs niveaux. Premièrement, ses relations avec le Somaliland seraient plus encore distendues. Et secondement, au point de vue intérieur, le pays déjà politiquement et administrativement désorganisé et affaibli pourrait basculer et s’enliser dans des luttes claniques violentes, terreau de l’installation des groupes terroristes — les Shabaab en tête. Cependant, au nom de la défense de sa souveraineté et de la défense de l’intégrité de son territoire, Mogadiscio, semble prêt à courir ce risque, aussi dévastateur soit-il.


[1] « Dans mon dialogue avec les Émiriens, les Saoudiens et les Qatariens, j’aborde la question du financement du terrorisme. Le Qatar et l’Arabie saoudite ont financé des groupements qui n’étaient pas les mêmes, mais qui ont de fait contribué au terrorisme ». Emmanuel Macron, 18 décembre 2017, Le Point.


Jeanne Dubois-Grasset


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