Nicolas Machiavel, penseur original de la guerre immuable et citoyenne (article)

Illustration article Machiavel

Cet article offre un court aperçu des enseignements du Master 2 Expertise des conflits armés, en l’occurrence du séminaire « Étudier la guerre » dispensé par le professeur Hervé Drévillon, ainsi que de l’intervention du professeur Bernard Wicht.

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            Il y a 549 ans à Florence, le 3 mai 1469, naissait Niccolò di Bernardo dei Machiavelli — ou Nicolas Machiavel. Humaniste de la Renaissance, il s’intéresse à l’organisation des humains en société, en laissant de côté toute transcendance : les modes de fonctionnement humains doivent tout à l’humain et rien à Dieu, position alors iconoclaste. Par sa réflexion sur les corps politiques organisés, Machiavel produit une pensée très structurée sur la guerre en tant que telle mais aussi sur les rapports qu’elle entretient avec l’État et la société.

Dans son traité d’art politique le plus connu, Le Prince, qui entend examiner les règles de la vie politique sans préjugé moral, il arrive à la conclusion que la guerre serait d’abord indissociable de l’État — et vice versa — et ensuite qu’elle serait la plus humaine des choses puisque c’est en elle que tout pouvoir se joue. D’où sa première ambition de déterminer les principes régissant « l’art de la guerre ».

La guerre, un phénomène absolu et invariant

            Pour penser la guerre en Italie aux XVe – XVIe s., Machiavel se fonde sur le modèle antique, romain, soit un système reposant sur le service militaire des citoyens. Toutefois, des innovations inconnues de la République romaine classique ont depuis fait leur apparition sur les champs de bataille, au premier rang desquelles figurent les armes à feu. Ces innovations bouleversent-elles l’art de la guerre ? La réponse qu’apporte Machiavel à cette question est fondamentale et elle est négative.

En effet, la guerre obéit selon lui à des principes constants : les armes à feu ne modifient pas sensiblement les données du problème parce qu’elles sont lentes, imprécises, inefficaces ; à son époque, ce point de vue est légitime, les raisons de douter de leur efficacité sont encore nombreuses. Machiavel ne peut pas anticiper les progrès de l’armement et les innovations tactiques des siècles suivants, qui permettront un tir de plus en plus rapide et précis, une production de masse des fusils et canons, etc. Il affirme que les règles de la guerre échappent à la contingence et plus particulièrement la contingence matérielle. Machiavel pense la guerre en essence, transhistorique, constante ; Clausewitz sera l’héritier de cette tradition philosophique et militaire.

La guerre, l’État et la société

            Au-delà de la théorisation d’une guerre invariante dans ses principes, Machiavel adopte par ailleurs une approche hautement civique du phénomène guerrier en pensant les conflits à l’interface de l’armée et de la cité.

L’Italie dans laquelle il évolue au tournant des XVe et XVIe s. est une civilisation urbaine, et les cités italiennes souffrent souvent de l’instabilité provoquée par la fracture entre classes sociales supérieures et inférieures. Machiavel, se basant une nouvelle fois sur le modèle républicain romain — mais aussi sur le modèle suisse — souhaite le développement d’armées de citoyens parce qu’il estime que, pour se gouverner, les cités doivent s’approprier la fonction de violence et se défendre elles-mêmes, sans compter que de telles armées citoyennes résoudraient les fractures sociales en créant une forte cohésion, assurant la stabilité des institutions communales.

On le voit, la réflexion machiavélienne sur la guerre est aussi un projet de société — d’ailleurs frugale et égalitaire — prônant l’émergence de cités en armes, bien organisées, ainsi capables de perdurer, de faire face aux aléas du destin que l’on ne peut maîtriser : la fortuna.

            Nicolas Machiavel nous offre en fait un héritage théorique permettant de concevoir le rapport entre guerre, État et société et le plus important n’est pas ce qu’il préconise de faire, mais la façon dont il pense ces éléments et leurs rapports. Machiavel est, selon Hervé Drévillon, l’exemple parfait d’un fin théoricien livrant par ses réflexions des arguments de pensée essentiels doublé d’un piètre stratège, qui ne conçoit pas le rôle fondamental de l’innovation technique dans l’évolution des conflits. Machiavel nous apprend finalement qu’il n’y a pas d’organisation militaire qui ne soit pas également politique.

 

Illustration : Portrait posthume de Nicolas Machiavel — Santi di Tito.

Naïm Montès


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