Les relations sino-russes aujourd’hui (article)

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        Le rapprochement entre la Chine et de la Russie n’a été ni accidentel, ni le fruit de tel ou tel dirigeant. Le renforcement des deux pays et la volonté des États-Unis de se maintenir dans la région après 1991 ont encouragé Pékin et Moscou à créer un système de coopération stratégique bilatérale. Les puissances russe et chinoise ont une vision du monde presque identique : rejet des valeurs libérales et de la démocratie occidentales et utilisation de la force ou de la menace de coercition afin de défendre leurs intérêts nationaux, pour ne citer que ces deux similitudes. Nous étudierons d’abord les relations sino-russes sur le plan diplomatique, puis nous nous attarderons sur ces liens au niveau économique, enfin, nous analyserons ces liens sur le plan militaire.

Sous l’angle de la diplomatie, la Russie et la Chine se retrouvent souvent dans des positions communes sur les questions d’actualité : crise ukrainienne [1], en Libye, en Syrie [2], etc. Au sein du Conseil de sécurité de l’O.N.U., le rapprochement sino-russe s’est également retrouvé sur le soutien à la souveraineté du Burundi. Du point de vue de la Chine, la Russie est un partenaire géopolitique important. En effet, elle doit chercher des partenaires qui soutiennent, de manière générale, son désir d’établir un monde multipolaire qui s’élève contre la domination américaine. Dans ses relations avec Moscou, Pékin a suivi une démarche constructive. Du point de vue de la Russie, il est essentiel de coopérer avec la Chine afin de régler des problèmes régionaux tels que la Syrie ou le nucléaire iranien. Compte tenu de l’affrontement entre la Russie et le monde occidental ces dernières années, Moscou apprécie grandement les signes de compréhension donnés par Pékin à son égard. Le système de coopération stratégique bilatérale entre ces deux pays a permis aux chefs d’État de se rencontrer cinq ou six fois par an — une visite officielle par an et des rencontres régulières entre les chefs du gouvernement — depuis 1996. En tout, c’est près de 234 partenariats dont 91 entre les régions russes et les provinces chinoises qui ont été signés selon Alexander Lukin [3]. Dmitri Trenin [4] a d’ailleurs expliqué que la vision de Poutine d’une Europe élargie de Lisbonne à Vladivostok est en train d’être remplacée par la vision d’une Asie élargie de Shanghai à Saint-Pétersbourg. Le 4 juillet 2017, la Russie et la Chine se sont entendues pour développer le volet maritime des Nouvelles routes de la Soie en créant une route maritime passant le long des côtes russes arctiques afin de rejoindre les ports d’Europe du Nord. Enfin, au cours des derniers mois, la Russie et la Chine ont signé toute une série d’accords de coopération dans les domaines de l’énergie, du spatial ainsi que de l’armement.

Sous l’angle économique, les échanges commerciaux entre Moscou et Pékin sont d’environ 80 milliards de dollars par an. De plus, la balance commerciale entre ces pays est presque équilibrée : 1 % d’écart en 2017. La Russie a des intérêts traditionnels en Asie centrale et Pékin doit donc coordonner ses activités économiques dans la région avec Moscou afin de ne pas provoquer une riposte de la part de cette dernière. David Teurtrie [5] l’analyse bien : « Le but de la collaboration de la Russie est moins de s’imposer comme un pays de transit que de contrôler les tentatives chinoises de s’arrimer aux pays du sud de son territoire, en Asie centrale et dans le Caucase ». La coopération économique avec la Chine, grandement développée depuis 2014 et la crise ukrainienne, compense les pertes économiques dues aux sanctions occidentales. D’un point de vue économique, il ne faut pas oublier le projet chinois des Nouvelles routes de la Soie. En effet, pour huit des neuf terminus européens, les routes ferroviaires passent par le territoire russe. En 2015, Pékin a d’ailleurs promis un prêt de 400 milliards de roubles [6] à Moscou dans l’optique de la construction d’une ligne à grande vitesse reliant Moscou à Kazan, et qui, potentiellement, pourrait plus tard être prolongée jusqu’à Pékin. De plus, comme le rappelle Mathieu Boulègue [7] : « Face à la Chine, la Russie a longtemps hésité : s’ouvrir et être en concurrence, ou se fermer et s’opposer. En poussant trop loin la coopération, elle court le risque de n’être qu’un territoire de transit ou un fournisseur de matières premières ». En 2015, près de 80 % des exportations russes vers la Chine étaient des matières premières alors que les exportations chinoises vers la Russie étaient en majorité des produits transformés, tels que des machines et équipements (37 %), des produits chimiques (10 %) ou encore du textile (6 %). Actuellement, la Russie semble consciente de n’être qu’un pays secondaire dans le projet de Pékin, essentiellement au niveau économique même si, lors de la rencontre entre les présidents russe et chinois, des discussions sur la création d’une zone de libre-échange ont été entamées.

Sous l’angle militaire, la Chine est le deuxième principal acheteur de l’armement russe au niveau mondial. De plus, Pékin et Moscou organisent régulièrement des exercices militaires conjoints. Au travers de l’Organisation de Coopération de Shanghai, tant la Russie que la Chine luttent contre le terrorisme en Asie centrale. En 2014, la Russie a vendu 400 missiles sol-air à la Chine et, le 26 novembre 2015, cette dernière a confirmé l’achat d’avions de combat Su-35 (34 en tout) pour 2 milliards de dollars. Pékin et Moscou ont par ailleurs annoncé leur forte volonté de renforcer la coopération tant dans les technologies militaires que dans le domaine de la défense anti-aérienne via des systèmes S-400. Concernant l’intervention russe en Syrie depuis septembre 2015, la Chine a insisté sur les bénéfices liés à celle-ci dans le cadre de la lutte contre le terrorisme international et au maintien de la stabilité de la région. De plus, selon Pékin, les opérations militaires russes en Syrie étaient synonymes d’un échec de la part de la politique occidentale au Moyen-Orient. Enfin, la Russie et la Chine sont d’accord sur la question du déploiement du système de défense américain THAAD [8] en Corée du Sud.

En conclusion, nous pouvons dire que le rapprochement sino-russe est le résultat de changements à l’échelle mondiale afin de participer à la création d’un nouvel ordre international multipolaire. Cependant, une alliance à proprement parler entre la Chine et la Russie paraît improbable. La Russie peut être un partenaire de la Chine mais ne sera pas le partenaire privilégié et ne sera pas non plus son égale. Pékin soutient Moscou sans donner non plus à ce rapprochement l’importance que lui accorde les Russes. Le président chinois et le président russe ont des objectifs convergents mais ils n’ont pas les mêmes stratégies pour les atteindre, pas les mêmes obstacles à franchir et des agendas de politique extérieure différents. Selon Mathieu Boulègue : « la Russie cherche clairement à faire contrepoids au monde unipolaire et proposer une vision alternative du système international, la Chine cherche seulement à contrebalancer la puissance occidentale au profit de Beijing, sans toutefois la remettre en question ou la menacer directement, du moins pas pour l’instant. »


[1] La Chine a soutenu le référendum d’autodétermination en Crimée.

[2] Avant que la Russie n’intervienne aux côtés de la coalition internationale, Pékin et Moscou ont soutenu le régime de Bachar Al-Assad.

[3] Professeur au Moscow State Institute of International Relations (MGIMO-University).

[4] Directeur du Centre Carnegie à Moscou.

[5] Chercheur associé à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO).

[6] Soit environ 5,9 milliards d’euros.

[7] Analyste spécialisé sur l’espace post-soviétique, research fellow de Chatham House.

[8] Terminal High Altitude Area Defense.


Pierre-Alexis Cameron


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