Assaut contre le camp de la MINUSMa à Tombouctou, le 14 avril 2018 : une attaque « jamais connue » au Mali (article)

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L’association ProECA vous propose de revenir dans un court article, une semaine après les faits, sur l’attaque du « Supercamp » hébergeant des éléments de la MINUSMa et de la force Barkhane à Tombouctou, le 14 avril 2018.

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(source : Ouest France)

        Samedi dernier, peu avant 15 h heure locale (17 h heure française), des combattants issus de groupes djihadistes maliens lançaient une attaque d’une ampleur inégalée [1] — revendiquée le 20 avril par le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans —  contre le « Supercamp » de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMa) et de la force Barkhane, situé à côté de l’aéroport de la ville de Tombouctou, au nord du Mali.

Un assaut coordonné débouchant sur quatre heures de combats

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Le pick-up piégé maquillé et portant l’insigne des forces de la MINUSMa, immobilisé avant d’atteindre l’enceinte du « Supercamp » (source : Menastream).

        Une douzaine de tirs de mortier et/ou de roquettes se sont d’abord abattus dans le camp [2] [3], avant que trois véhicules piégés [4], dont au moins un aux couleurs des Forces armées maliennes (FAMa) et un autre portant le sigle « UN » des véhicules de la MINUSMa [5] ne soient précipités contre l’enceinte du « Supercamp » afin de s’y faire exploser et d’y créer une brèche. Le pick-up maquillé aux couleurs de la MINUSMa a pu être immobilisé avant que le djihadiste à son bord ne déclenche sa charge [6], contrairement aux deux autres véhicules, que leurs conducteurs ont pu faire exploser aux abords de l’enceinte du camp des forces internationales [7]. En coordination avec les tirs de mortiers et de roquettes et l’attaque par véhicules piégés et maquillés, des djihadistes, équipés pour certains de casques bleus et pour au moins deux d’entre eux de ceintures d’explosifs [8], se sont lancés à l’assaut du camp défendu par les soldats de la MINUSMa et de la force Barkhane ; ils ont réussi à y pénétrer. Leur objectif était, selon le porte-parole de l’état-major des armées, de prendre le contrôle du camp et d’y « causer le plus de dégâts possible » [9].

À la suite de cet assaut, de puissants éléments français ont été dépêchés vers Tombouctou, son aéroport et le « Supercamp » : quatre Mirage 2000, deux hélicoptères Tigre et trois Caïman transportant des soldats des forces spéciales [10]. Ces renforts ont participé à la reprise de contrôle du camp, à la sécurisation de l’aéroport et ont permis l’évacuation des militaires français et de la MINUSMa blessés pendant l’attaque [11].

En tout, du déclenchement de l’assaut peu avant 15 h à la sécurisation de la zone à 18 h 30 [12], les combats auront duré près de quatre heures et coûté la vie à un Casque bleu burkinabè, blessé sept autres hommes de la MINUSMa ainsi que sept militaires français (et deux civils maliens) contre une quinzaine de djihadistes mis hors de combat [13] [14].

Une attaque déterminée, « jamais connue » au Mali [15]

        Le camp de la MINUSMa à Tombouctou avait déjà subi une attaque, à la mi-août 2017, causant 13 morts dont les six assaillants djihadistes et cinq gardes d’une société de sécurité malienne [16]. Les terroristes avaient cette fois utilisé des lance-roquettes, des armes légères et des grenades. Ils avaient déjà réussi à pénétrer à l’intérieur des quartiers de la MINUSMa [17].

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Image de la carcasse d’un des véhicules piégés précipités contre l’enceinte du « Supercamp » (source : Menastream).

L’attaque du 14 avril dernier, « violente, organisée » [18], mettant en œuvre un « mode opératoire complexe » [19], est le signe d’un raffinement nouveau des tactiques des groupes djihadistes maliens. S’ils étaient connus pour avoir déjà employé indépendamment chacun des modes d’action utilisés contre le « Supercamp » de Tombouctou (tirs de mortier ou de roquettes, véhicules piégés, attaque à l’arme légère), il semble que ce soit la première fois que ceux-ci aient été utilisés lors d’une seule et même action [20]. Pour ajouter à la confusion et dans le but de provoquer des tirs fratricides [21], certains assaillants portaient des équipements appartenant aux FAMa, voire des casques bleus. Le site Sahel Intelligence évoque une « préparation minutieuse » [22] tandis qu’Anthony Fouchard, ancien envoyé spécial de France 24 au Mali, affirme que la complexité de l’opération démontre l’organisation et la structuration de plus en plus poussées des groupes djihadistes maliens [23].

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Cette photo prise dans l’aéroport de Tombouctou témoigne de la violence des combats qui s’y sont déroulés (source : Menastream).

La nature des renforts envoyés à Tombouctou par Barkhane (notamment quatre Mirage 2000 et des éléments des forces spéciales françaises) et le temps qu’ont mis les différentes composantes des forces internationales ainsi mobilisées pour reprendre le contrôle du camp et sécuriser l’aéroport de la ville — près de quatre heures — constituent autant d’éléments permettant d’apprécier l’ampleur de l’attaque. Si les djihadistes ont bien été repoussés avec de lourdes pertes, l’affaire, selon toute vraisemblance, a réellement été chaude. Un porte-parole de l’opération Barkhane cité par R.F.I. affirmait au lendemain du raid que « Les assaillants étaient organisés et déterminés. Ils ont tenu. Ils n’ont pas fui le combat » [24], malgré tous les moyens mis en œuvre pour les repousser. Andrew Lebovich, chercheur associé au Conseil européen des relations internationales cité dans un article du journal Le Monde, relève en outre qu’un nombre « inhabituellement élevé de [soldats des] forces françaises » ont été blessés [25].

Attaque de représailles ou démonstration de force ?

        L’opération menée par les groupes djihadistes maliens contre le camp de la MINUSMa à Tombouctou s’inscrit dans un contexte opérationnel court et un contexte politique de plus long terme.

Il convient d’abord de se souvenir que, depuis la mi-février, les groupes djihadistes maliens ont été durement frappés et de manière répétée par les FAMa, Barkhane, les troupes de la Force conjointe du « G5 Sahel » et certains groupes armés maliens signataire des accord d’Alger de 2015. Ainsi, dans la nuit du 13 au 14 février 2018, exactement deux mois avant l’attaque traitée par le présent article, Barkhane et les forces spéciales françaises conduisaient une opération permettant la neutralisation de 23 djihadistes à la frontière algéro-malienne, dont plusieurs chefs de groupes terroristes maliens [26], portant un rude coup à la direction de la mouvance djihadiste dans la région. Deux semaines plus tard, au début du mois de mars, une vaste opération était lancée aux frontières du Mali, du Niger et du Burkina Faso pour combattre les éléments djihadistes présents dans la zone ; dans un entretien accordé au Journal du Mali, le général Bruno Guibert, commandant de Barkhane, annonçait le 22 mars qu’en trois semaines, 70 terroristes présumés avaient été mis hors de combat [27]. Dans la nuit du 23 au 24 mars, une « opération aéroterrestre d’opportunité » neutralisait quatre djihadistes dans le nord du Mali [28]. À nouveau, dans la nuit du 29 au 30 mars, un cadre d’un groupe djihadiste actif dans la région de Tombouctou et formateur spécialisé dans le maniement d’armes lourdes et d’explosifs [29] était mis hors de combat lors d’un raid de Barkhane. Le 1er avril, 30 terroristes présumés étaient éliminés à la frontière nigérienne [30] ; le 6 avril, les groupes de la zone de Tombouctou étaient encore une fois visés par une « opération d’opportunité » tuant cinq des leurs [31].

Cela étant dit, il est possible d’envisager l’attaque du 14 avril dernier sous deux angles non exclusifs, voire complémentaires. La pression exercée sur les groupes djihadistes maliens par les FAMa, les troupes de la Force conjointe du « G5 Sahel », celles de Barkhane et certains groupes armés déjà évoqués semble avoir été grandement accrue depuis plusieurs semaines, mettant potentiellement la mouvance terroriste malienne aux abois. L’attaque du camp de la MINUSMa de Tombouctou peut dès lors être comprise comme une action de représailles après les multiples frappes subies par les groupes djihadistes présents dans la région ces dernières semaines, et en particulier celle de la nuit du 13 au 14 février. Elle peut également être envisagée comme une démonstration de force en raison de l’élaboration du mode opératoire employé — combinant peut-être pour la première fois autant de modes d’action différents — et au vu de la durée et de l’acharnement des combats, en dépit des moyens importants et dissuasifs (Mirage 2000, hélicoptères Tigre, forces spéciales) mobilisés pour sécuriser le camp et l’aéroport de la ville. Cette démonstration de force pourrait être un avertissement destiné aux troupes maliennes, françaises et onusiennes chargées de sécuriser le Mali mais aussi un signal adressé aux aspirants djihadistes qui pourraient avoir été échaudés par les coups portés aux groupes terroristes dans le pays depuis plusieurs semaines.

L’attaque du camp de la MINUSMa de Tombouctou vient également rappeler que cette opération de maintien de la paix menée sous l’égide de l’O.N.U. est actuellement la plus meurtrière de toutes. Engageant 12 500 militaires et policiers, elle avait perdu — avant l’attaque du 14 avril — 160 Casques bleus dont 102 tués dans des « actes hostiles », soit plus de la moitié des « soldats de la paix » tués sur cette période dans le monde [32]. Cette attaque intervient aussi alors que des renforts canadiens ont été annoncés le 19 mars 2018, sous la forme d’un déploiement d’un an comprenant une force d’appui aérienne, des hélicoptères et des Casques bleus [33].

Au-delà de la seule MINUSMa, l’attaque du « Supercamp » de Tombouctou est un mauvais signal alors même que les violences djihadistes s’étendent aux voisins les plus fragiles du Mali (Niger et Burkina Faso) et que la sécurisation du territoire national conditionne non seulement la bonne tenue mais encore la faisabilité de l’élection présidentielle prévue dans le pays à l’été 2018. La journée du 14 avril 2018 pourrait remettre en cause le constat dressé par Mme Florence Parly, ministre des Armées, le 31 décembre 2017, qui assurait que « la France agi[ssait] et fai[sait] fléchir le djihadisme » : les djihadistes en question semblent encore capables de mener une opération résolue et d’une complexité sans exemple — au Mali — contre les forces de sécurité internationales. On peut toutefois également voir cette attaque comme la conséquence d’une mise sous haute pression des djihadistes maliens, contraints de réagir et de prouver que la menace qu’ils représentent demeure bien réelle, au moyen d’actions d’éclat nécessitant une planification méticuleuse, mais intenables et coûteuses en hommes et en matériels.


[1] Jeune Afrique, « Attaque ‟ sans précédent ” contre les Casques bleus et les forces françaises à Tombouctou », 14 avril 2018.

[2] R.F.I., « Le camp de la Minusma à Tombouctou victime d’une ‟ importante attaque ” », 14 avril 2018.

[3] Communiqué Ministère malien de la Sécurité, 14 avril 2018.

[4] Communiqué de l’état-major des armées, 15 avril 2018.

[5] Jeune Afrique, « Attaque ‟ sans précédent ” contre les Casques bleus et les forces françaises à Tombouctou », 14 avril 2018.

[6] Jeune Afrique, « Attaque à Tombouctou : sept blessés français, une quinzaine d’assaillants tués », 15 avril 2018.

[7] Communiqué de l’état-major des armées, 15 avril 2018.

[8] Interview du colonel Patrik Steiger, porte-parole de l’état-major des armées, par Carine Frenk pour R.F.I., R.F.I., « Assaut contre la Minusma et Barkhane au Mali : ‟ une attaque sans précédent ” », 15 avril 2018.

[9] Id.

[10] colonel Patrik Steiger, porte-parole de l’état-major des armées, cité dans Jeune Afrique, « Attaque à Tombouctou : sept blessés français, une quinzaine d’assaillants tués », 15 avril 2018.

[11] Id.

[12] Communiqué Ministère malien de la Sécurité, 14 avril 2018.

[13] Communiqué de la MINUSMa, 15 avril 2018.

[14] Communiqué de l’état-major des armées, 15 avril 2018.

[15] Un responsable malien du gouvernorat de Tombouctou, cité par Jeune Afrique et maliactu.net.

[16] L’express, « Mali: neuf morts dont un Casque bleu lors de deux attaques contre l’ONU », 14 août 2017.

[17] Le Figaro, « À Tombouctou, les Casques bleus naviguent entre terroristes, rebelles et bandits », 26 janvier 2018.

[18] Interview du colonel Patrik Steiger, porte-parole de l’état-major des armées, par Carine Frenk pour R.F.I., R.F.I., « Assaut contre la Minusma et Barkhane au Mali : ‟ une attaque sans précédent ” », 15 avril 2018.

[19] Le Monde, « Attaque à Tombouctou contre les casques bleus et les soldats français », 14 avril 2018.

[20] « ‟ ce qui parait assez unique ” dans cet attentat, c’est que ses auteurs ont ‟ rassemblé et ont utilisé plusieurs tactiques à la fois ”, mélangeant tirs de mortiers et emploi de camions piégés. » ; Andrew Lebovich, chercheur associé au Conseil européen des relations internationales, cité dans R.F.I., « Assaut contre la Minusma et Barkhane au Mali : ‟ une attaque sans précédent ” », 15 avril 2018.

[21] Interview du colonel Patrik Steiger, porte-parole de l’état-major des armées, par Carine Frenk pour R.F.I., R.F.I., « Assaut contre la Minusma et Barkhane au Mali : ‟ une attaque sans précédent ” », 15 avril 2018.

[22] Sahel Intelligence, « Mali : L’attaque de samedi révèle la détermination et les moyens dont disposent les djihadistes », 16 avril 2018.

[23] France 24, « Attaque de Tombouctou : au Mali, ‟ une professionnalisation du terrorisme ” », 15 avril 2018.

[24] R.F.I., « Assaut contre la Minusma et Barkhane au Mali : ‟ une attaque sans précédent ” », 15 avril 2018.

[25] Le Monde, « Attaque à Tombouctou contre les casques bleus et les soldats français », 14 avril 2018.

[26] Communiqué du chef d’état-major des armées, 16 février 2018.

[27] Journal du Mali, « Gal B. Guibert, Commandant de la Force Barkhane : ‟ Il n’y a plus de sanctuaire terroriste au Mali ” », 22 mars 2018.

[28] Point de situation des opérations, état-major des armées, 29 mars 2018.

[29] Opex360, « Mali : Un jihadiste ‟ expert ” en armement tué par la force Barkhane? », 4 avril 2018.

[30] Opex360, « Barkhane : 30 jihadistes éliminés lors d’un accrochage avec les commandos parachustistes français et les forces maliennes », 5 avril 2018.

[31] Opex360, « Mali : La force Barkhane a mis ‟ hors de combat ” cinq jihadistes lors d’une opération d’opportunité », 9 avril 2018.

[32] Jeune Afrique, « Attaque ‟ sans précédent ” contre les Casques bleus et les forces françaises à Tombouctou », 14 avril 2018.

[33] Id.


Image à la Une : soldats de la MINUSMa engagés dans l’opération FRELANA, menée du 11 au 12 juillet 2017 au sud-ouest de la ville de Gao, au Mali. Crédits photo : © MINUSMa / Harandane Dicko.


Naïm Montès


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