Conférence : géopolitique des porte-avions — Nouveaux rapports de puissance et enjeux stratégiques (compte rendu)

Illustration compte rendu conférence porte-avions

Compte rendu de la conférence organisée le 28 mars 2018, à la Maison de la Chimie, par l’Institut Thomas More en partenariat avec le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Cette conférence à la fois tournée vers l’international (avec les interventions d’amiraux japonais, américain et britannique) mais reposant également sur la prise de parole de chercheurs et d’un industriel français a tenté de mettre en lumière quels étaient aujourd’hui les enjeux amenant les grandes puissances à se doter ou non de porte-avions.

Dans un contexte de refonte de l’Europe de la défense, d’effort croissant de la part des pays européens pour affecter 2 % de leur P.I.B. à leur budget de défense et dans le cadre d’une série de mesures européennes visant à augmenter les efforts de coopération industrielle, la question de la construction d’un porte-avions se pose pour de nombreux pays européens — au premier rang desquels la France. Le délégué général de l’Institut Thomas More, Jean-Thomas Lesueur, déclare en ouverture de la conférence : « La question du porte-avions est centrale et il devient nécessaire pour les pays européens de prendre la pleine mesure de cet enjeu stratégique ».

La première table ronde était composée du Vice-amiral John W. Miller (ancien commandant des forces navales américaines de la zone CENTCOM de 2012 à 2015 et ancien commandant de la Ve force), de l’amiral Tomohisa Takei (ancien chef d’état-major de la marine japonaise de 2014 à 2016) et d’Alexandre Sheldon Duplaix (chercheur au Service historique de la Défense et conférencier à l’École de guerre).
La seconde table ronde réunissait le contre-amiral Keith Blount (responsable de l’aviation navale, en charge des capacités amphibies et des porte-avions de la marine britannique), Jean-Sylvestre Mongrenier (chercheur associé à l’Institut Thomas More) et Georges Joab (adjoint au directeur des Programmes et Inspecteurs nucléaire chez Naval Group).

***

        La maîtrise des mers au travers, notamment, du sea power et la capacité pour un pays de maintenir sa permanence à la mer sont des enjeux stratégiques fondamentaux pour tout pays possédant des territoires marins. La France, possédant le deuxième domaine maritime mondial, se doit donc d’être en capacité de protéger et de sécuriser l’ensemble de son territoire. Véritable outil politique, mais également instrument stratégique de puissance, de prestige et de diplomatie, le porte-avions est devenu la pièce maîtresse de toute marine prétendant au contrôle des mers. Alors que le contexte géopolitique et international se crispe et que les tensions en zone indo-pacifique, en mer Noire mais également au Moyen-Orient ne font que croître, disposer d’une présence à la mer permettrait à la France de se placer « aux avant-postes d’une Europe du grand large » et de tenir ainsi « son rang dans le monde ».

Dans son propos introductif, l’amiral Alain Coldefy (président de l’Académie de Marine) a tenu à rappeler l’importance pour un pays comme la France de se doter d’une stratégie maritime forte : « la maîtrise des espaces océaniques est un invariant de la stratégie des grandes puissances, dont la France fait partie ». En tant que deuxième zone économique exclusive (Z.E.E.) mondiale, la France est un acteur clé de la protection des océans, de leur entretien mais également de leur sécurisation. Elle se doit donc de répondre présent et de participer activement à leur maîtrise. Mais pour ce faire, elle doit pouvoir disposer de moyens lui permettant d’assurer cette mission de protection et de défense de son territoire marin. La question des moyens humains et surtout matériels n’est donc en aucun cas secondaire, et elle doit rester présente en tout temps à l’esprit des décideurs politiques tout comme des chefs militaires. Comme le souligne l’amiral Coldefy, « La capacité de maîtrise des océans n’a de réalité que par la permanence de la disponibilité des moyens ».

Avec le deuxième arrêt technique du Charles de Gaulle — depuis le 14 décembre 2017 et pendant 18 mois, pour des raisons de maintenance et d’entretien ainsi que pour sa modernisation à mi-vie —, la question d’un second porte-avions français se pose et ce projet tant industriel que stratégique ne peut plus être remis à plus tard. Bien que le coût d’un second porte-avions (estimé à 4,5 milliards d’euros) paraisse important au vu des réductions du budget des Armées ces dernières années, il doit être relativisé. Comme le souligne Jean-Sylvestre Mongrenier dans sa note en date de mars 2018 (La France a-t-elle besoin d’un porte-avions ?), « Le financement d’un deuxième porte-avions (en complément du Charles de Gaulle) tel qu’il est estimé par les spécialistes est à portée du budget militaire de la France […] Le coût annuel d’un deuxième porte-avions (450 millions d’euros) est équivalent à 20 km de ligne de T.G.V. ».

Débattre de la stratégie navale et militaire que souhaite adopter la France pour les années à venir est donc crucial et revêt une couleur particulière à la suite du vote du projet de Loi de Programmation Militaire (L.P.M.) par l’Assemblée nationale le 27 mars 2018 avec 389 voix pour, 37 contre et 137 abstentions. Comme rappelé par l’amiral Alain Coldefy, « Les porte-avions, aptes à opérer simultanément dans toutes les dimensions du combat moderne, constituent l’ossature d’une force aéronavale toujours libre de ses mouvements pour entrer en premier sans contrainte politique ».

L’impératif de la permanence à la mer constitue donc un enjeu stratégique pour les États possédant une façade maritime ou des territoires d’outre-mer. « Il en va de l’autonomie stratégique de la France » de disposer des moyens, qu’ils soient matériels, humains ou techniques, nécessaires à la protection de sa zone maritime selon Jean-Sylvestre Mongrenier. Mais construire un porte-avions prend du temps et demande des connaissances et des techniques rares. Selon l’adjoint au directeur des Programmes et inspecteur nucléaire de Naval Group, M. Georges Joab, il est par conséquent « majeur de relancer une conception de porte-avions afin d’être capable de livrer cet objet complexe, car il est malheureusement très facile de perdre des compétences aussi stratégiques ». Centre de contrôle et de détection indispensable pour la Marine nationale, le porte-avions est également un navire essentiel pour la conduite des opérations et la capacité de rayonnement de la France à l’international.
Ces points de vue assez unanimes quant au tournant politique et stratégique que la France devrait emprunter pour assurer sa capacité de permanence à la mer et ne pas déroger à son statut de puissance marine ne laissent que peu de doute quant à la dynamique de la conférence : la France doit se doter d’un porte-avions supplémentaire.

        Mais qu’en est-il chez nos voisins, chez nos alliés ? Quelle est la stratégie dominante pour les grandes puissances militaires telles que les États-Unis, le Royaume-Uni ou la Russie ?
Les différents amiraux étrangers, ainsi que M. Sheldon-Duplaix lors de son intervention sur  la place du porte-avions dans la stratégie navale russe, ont souligné que toutes les puissances militaires (émergentes ou non) telles que l’Inde, la Chine, l’Australie, le Royaume-Uni, les États-Unis et la Russie, ont construit pour des raisons géographiques, politiques et géostratégiques leur politique de défense navale autour de l’importance d’un groupe aéronaval (GAN) comme outil de puissance militaire et diplomatique. Toutes ces armées possèdent au moins un porte-avions, si ce n’est plus — pour les États-Unis, par exemple (qui en possèdent 12) — et, pour certains, cet outil militaire est déjà sur mer. Comme le souligne le vice-amiral John Miller, « le porte-avions est un outil de puissance pour toute nation en possédant un ». Les tensions dans la zone indo-pacifique ne peuvent évidemment pas être réglées uniquement grâce à l’utilisation de porte-avions sur zone, mais être capable d’en déployer un est un atout de puissance. L’amiral Tomohisa Takei, ancien chef d’état-major de la marine japonaise de 2014 à 2016, appuie ce constat en rappelant que « le porte-avions est le marqueur de puissance d’une armée et qu’il représente également la philosophie d’un État ». Les marines du monde entier souhaitent pouvoir protéger leur territoire et assurer la sécurité de leurs Z.E.E. Le vice-amiral John Miller va dans ce sens en affirmant que « maintenir leur présence à la mer est indispensable et l’ensemble des marines du globe se donnent les moyens de protéger leurs zones ». La solution consistant à ne posséder qu’un porte-avions ou bien seulement des groupes aéronavals ne semble pas être, à court et moyen terme, la solution permettant d’assurer le déploiement en cas de besoin d’un bâtiment d’attaque. Au contre-amiral Keith Blount de rappeler que « la solution d’un navire unique n’est pas idéale car, lorsque les circonstances obligent au déploiement de ce bâtiment, il n’est pas forcément déployable et cela peut avoir des impacts négatifs sur la mission à mener ». C’est la raison pour laquelle, la stratégie du Royaume-Uni a été de construire deux porte-avions afin de garantir une présence à la mer quasiment permanente.

                L’idée fil rouge de la conférence — l’importance, voire la nécessité d’un second porte-avions pour la France — a été à plusieurs reprises réaffirmée par les différents intervenants, français ou étrangers, et a été appuyée dans la conclusion par le député des Hauts-de-Seine, Jacques Marilossian. Rédacteur du tome V de l’avis rédigé au nom de la Commission de la Défense nationale et des forces armées sur le projet de loi de finances 2018 portant sur le sujet « Préparation et emploi des forces : Marine » à l’Assemblée nationale, M. Marilossian a fait reposer son propos sur une double interrogation : peut-on concevoir une France sans porte-avions ? Et quel est l’intérêt pour la France d’en avoir au moins deux ?

Dans la configuration où la France ne posséderait aucun porte-avions, elle ne pourrait protéger son territoire marin et ses côtes uniquement grâce à des navires de premier ou second rang, ou bien grâce à de simples patrouilleurs. Cette configuration l’amènerait aussi à renoncer à sa capacité de projection et elle ne pourrait en aucun cas appliquer le principe de permanence à la mer. Dès lors, sa position de membre permanent au Conseil de sécurité de l’O.N.U. pourrait être remise en question, et sa capacité de rayonnement à l’international réduite à néant. S’ajoute à ce constat que d’autres puissances navales comme la Chine, l’Inde, la Russie et les États-Unis surpasseraient la France et pourraient se positionner sur ses eaux. L’incapacité pour la France de projeter un bâtiment tel qu’un porte-avions, voire même l’absence d’un second serait « le signe annonciateur de son affaiblissement stratégique et tactique ». Or, « la France dispose du deuxième domaine maritime du monde et, avec la maritimisation des économies, les États se dotant de GAN puissants pourraient contester à la France l’accès à certaines zones (en mer Baltique, dans le golfe du Mozambique, ou en mer de Chine méridionale) y compris celles lui appartenant ». Le porte-avions serait donc essentiel. Et la question d’un second porte-avions se pose évidemment afin de pouvoir rivaliser avec les autres puissances navales. Comme le souligne M. Marilossian : « Face à la multiplication des menaces et la maritimisation des économies, au moins deux porte-avions conféreraient à la France une capacité souveraine et autonome de projection de ses forces […] Ils lui permettraient d’assurer sa sécurité nationale et d’être un partenaire fort et incontournable dans les opérations extérieures ».

Quelle stratégie adoptera la France dans les prochains mois ? Pourra-t-elle conserver sa souveraineté industrielle ? Notre pays renoncera-t-il à cet outil militaire et diplomatique de premier plan ? Autant de questions et d’interrogations que le gouvernement en place devra rapidement dissiper… Comme le soulignait en son temps le général de Gaulle, « être inerte, c’est être battu ».

Jeanne Dubois-Grasset


Crédit photo : Marine Nationale.


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