Théorie du partisan, Carl Schmitt, 1963 (compte rendu)

Illustration compte rendu Carl Schmitt

        Que ce soit par opportunisme ou par conviction, Carl Schmitt (1888 – 1985) a accompagné le national-socialisme de l’éclosion à l’implosion. Dès 1933, il s’engage clairement dans l’appareil nazi. Il espère devenir le juriste d’un système qui, par sa forme pyramidale et sa philosophie hautement illibérale, convient en tout point à sa Weltanschauung [1]. Il y a évidemment un malentendu puisque l’homme est profondément catholique quand le christianisme n’est pour les nazis qu’un avatar du judaïsme. Carl Schmitt conteste par ailleurs au régime d’Adolf Hitler l’idée de placer le parti au-dessus de l’État. Toutefois, malgré ces discordes, nous ne pouvons pas aujourd’hui ignorer, ni même récuser, que Carl Schmitt portait le manteau des philosophes aussi bien qu’il supportait la croix gammée. Néanmoins, juger sur le plan moral la vie de cet homme n’est pas notre dessein. Notre objet est effectivement d’étudier l’apport théorique de ce brillant juriste, et non sa compromission avec le régime nazi. Il serait en effet aujourd’hui insensé de méconnaître la puissance intellectuelle de ce philosophe du droit au seul motif de son engagement politique.

Carl Schmitt est un théoricien rigoureux qui pense l’État à l’époque moderne. Il considère que le premier impératif de l’État est de se défendre contre l’ennemi. Ce premier axiome le conduit à préférer aux démocraties libérales qu’il juge fragiles et illusoires, un mode d’organisation autoritaire : la dictature. Carl Schmitt est donc, sans hésitation possible, un adepte de l’autorité et une figure de la Révolution conservatrice. C’est à proprement parler le promoteur et le théoricien de la dictature. Pourtant, dans un texte dont nous vous proposons ici l’étude critique, Carl Schmitt s’intéresse également à la rébellion et à l’insurrection.

Ce texte, c’est la Théorie du partisan. Paru à la fin de l’année 1962, cette étude, ou plutôt cet essai, tire son origine de deux conférences que Carl Schmitt a données au printemps 1962 à Pampelune et à l’université de Saragosse. Dans cet essai, Carl Schmitt se concentre sur le concurrent et l’adversaire du soldat : le partisan. Il examine avec précision ces combattants qui ne portent pas l’uniforme et mènent des guerres irrégulières ou subconventionelles. Dans sa traduction française de 1972 sur laquelle nous nous appuyons, la Théorie du partisan, parce qu’elle rejoint inévitablement le problème de la discrimination de l’ami et de l’ennemi, parce qu’elle distingue l’État du politique, est imprimée aux côtés de son corollaire : La notion de politique [2].

Lorsqu’il rédige la Théorie du partisan, Carl Schmitt souhaite écrire une œuvre scientifique. Il analyse, à cette fin, le phénomène d’un point de vue historique, philosophique, politologique et juridique. À la manière d’un chercheur, il établit d’ailleurs la généalogie du phénomène partisan et étudie sa typologie et sa critériologie. Au-delà de cette indéniable pluridisciplinarité, il embrasse le temps long et s’intéresse aussi bien aux guerres napoléoniennes et à la guerre franco-prussienne de 1870 qu’à la Seconde Guerre mondiale et aux guerres d’Indochine ou d’Algérie. Toutefois, résolument contre-révolutionnaire, Carl Schmitt ne peut s’empêcher de rédiger une œuvre militante. Son antimarxisme lui fait effectivement distinguer le partisan patriote du partisan communiste. Il cherche par ailleurs tout au long de son ouvrage à réhabiliter la Wehrmacht confrontée à la guerre de partisans en U.R.S.S. Enfin, il dénonce les conséquences des guerres irrégulières sur le jus in bello [3]. Par conséquent, la Théorie du partisan est à la croisée des chemins : elle bégaie entre démonstrations scientifiques et jugements normatifs. Elle oscille entre l’étude et l’essai. Ce qui est certain toutefois est que la réflexion de Carl Schmitt n’est pas d’ordre stratégique. La Théorie du partisan n’est, en effet, absolument pas un manuel de stratégie consacré à la guerre irrégulière et à la contre-guerre irrégulière. Carl Schmitt explique d’ailleurs à ce propos que l’étude « des méthodes et moyens nouveaux et subconventionnels (…) ferait éclater le cadre de [son] exposé ». Par conséquent, il convient de se demander ce qu’est la Théorie du partisan. Est-ce une étude critique et scientifique qui examine le phénomène partisan avec neutralité ? Est-ce au contraire un essai militant qui cède aux jugements politiques ? Au-delà de la question du genre, qu’est-ce que cet ouvrage nous démontre ? Dans quelle mesure peut-il nous aider à comprendre les phénomènes partisans contemporains ?

Carl Schmitt, Théorie du partisan, 1963 (compte rendu) — Nicolas Kandel


[1] Traduction : conception du monde.

[2] Il a d’ailleurs pour sous-titre : Note incidente relative à la notion de politique.

[3] Droit de la guerre.


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