Pologne : nouveau ministre de la défense, entre apaisement des tensions avec Bruxelles et défit sécuritaire (article)

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            Lors d’une cérémonie à la présidence de la République polonaise le mardi 9 janvier dernier, cinq ministres ont été remerciés : les ministres de l’Environnement, de la Santé, du Numérique ainsi que les deux poids lourds du gouvernement, le ministre des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski et le ministre de la Défense. Exit donc l’ultraconservateur et controversé Antoni Macierewicz, en poste depuis 2015.

            Antoni Macierewicz, sulfureux ministre de la Défense, ayant tenu des propos antisémites en 2002 et fervent défenseur de la théorie d’un attentat ayant causé la mort du président Lech Kaczynski dans la catastrophe aérienne de Smolensk le 10 avril 2010, n’a eu de cesse de prendre des décisions allant à l’encontre des intérêts européens et des intérêts de la Pologne au cours des deux années passées au Ministère de la Défense.

En effet, le ministre était en conflit ouvert avec le président polonais Andrzej Duda à propos de la réforme des forces armées qu’il avait lancée en 2017 avec la création notamment d’une force territoriale composée de civils ayant reçu une formation militaire. Le projet se révélait être très onéreux et totalement surréaliste face au besoin urgent d’investissements et de renouvellement des équipements militaires polonais. D’autre part, en matière d’approvisionnement, certains choix du Ministère de la Défense se sont révélés bien plus coûteux que prévus comme l’achat notamment du système américain Patriot PAC-3 dont la facture s’élevait à près de 10 milliards de dollars alors que le contrat initial n’était que de 5 milliards. Enfin, il a provoqué les récriminations de Paris et Berlin suite à sa décision de rompre les négociations avec le groupe Airbus Helicopter avec lequel il s’était engagé à acheter  50 hélicoptères Caracal pour un montant de 3,5 milliards d’euros. La France avait d’ailleurs vivement réagi et le patron d’Airbus, Tom Enders, de déclarer en octobre 2016 : « Nous n’avons jamais été traités comme ça par un gouvernement client comme nous l’avons été par ce gouvernement » et nous avons « l’impression d’avoir été menés en bateau pendant des mois par l’actuel gouvernement polonais ».

            Aux mains des conservateurs nationalistes du parti Droit et Justice (PiS), la Pologne a connu de nombreuses réformes de sa politique de défense mais également de son appareil judiciaire, entraînant de vives protestations dans les rues de Varsovie et dans d’autres villes polonaises, renforçant plus encore les craintes au sein de la communauté européenne concernant l’avenir incertain du pays.

            Le limogeage de deux ministres conservateurs de premier plan dans le gouvernement de  Mateusz Morawiecki, Antoni Macierewicz et Witold Waszczykowski, arrive dans un contexte de tensions entre Bruxelles et Varsovie. En effet, le 20 décembre dernier, la Commission avait annoncé qu’elle engageait une procédure contre la Pologne face au risque de violation de l’État de droit, pouvant mener à une suspension du droit de vote de Varsovie au sein du Conseil européen, si celle-ci aboutissait. Ce remaniement aussi inattendu qu’espéré arrive donc à point nommé et a permis à Jean Claude Junker et au premier ministre polonais de se rencontrer dans une « atmosphère amicale » le 9 janvier au soir, selon un communiqué de la Commission.

         Alors que le budget polonais de la Défense est l’un des rares au sein de l’Union européenne à dépasser les 2 % de P.I.B. — règle mise en place en 2006 par l’O.T.A.N. et visant à terme à ce que les pays membres consacrent au moins 2 % de leur produit intérieur brut à leur défense nationale — les ambitions polonaises en matière militaire pour l’avenir sont à observer de près. Avec un taux de croissance de près de 3,5 % de son P.I.B. pour les années 2015 et 2016, la Pologne a engagé une politique de réarmement sans précédent et unique en Europe.

Depuis 2010 et plus particulièrement dès l’année 2013, avec la mise en place d’un vaste programme d’investissements militaires à hauteur de 35 milliards d’euros sur dix ans, la Pologne n’a cessé d’affirmer des ambitions claires quant à son réarmement progressif mais également sa volonté de d’être une nation pivot de l’Europe de l’Est, rempart face à la Russie. La publication de son Livre Blanc, le National Security Strategy of the Republic of Poland en 2014, expose clairement ses volontés pour l’avenir. Dans le sillage de ces réformes, en août 2017, la Pologne, à travers la voix de son président, annonce qu’elle va augmenter son budget militaire de près de 45 milliards d’euros sur les 15 prochaines années, afin de pouvoir se tenir à son plan stratégique appelé « Conception de développement des forces armées à l’horizon 2032 ».  

            Quels sont donc les projets de la Pologne dans les prochains mois ? Quelle sera la ligne directrice du nouveau ministre de la Défense ? Et doit-on craindre ce réarmement massif ou bien devons-nous nous inspirer de ces efforts d’investissement afin d’atteindre nous aussi les 2 % du P.I.B. consacrés à notre défense ? Tels sont les défis auxquels la France et l’Europe doivent faire face.

            Véritable pivot des exercices militaires conduits par l’O.T.A.N., avec son rapprochement notamment avec la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie — pays dans lequel sont positionnés des soldats français et allemands dans le cadre de la mission Lynx — la Pologne est devenue l’une des nations essentielles de la défense des États baltes face aux menaces russes. Le rapprochement  de la Pologne avec les États-Unis se confirme par ailleurs au travers de la volonté de celle-ci d’implanter dix batteries anti-missiles SM3-IIA, d’accueillir sur son sol des garnisons américaines et d’ouvrir, avec le soutien de l’O.T.A.N., un centre d’excellence de contre-espionnage à Cracovie. Le président américain, Donald Trump, a d’ailleurs affirmé lors d’une conférence de presse le 6 juillet dernier que la Pologne était « l’un des plus proches amis de l’Amérique ». Cette main tendue vient s’ajouter à la déclaration du président Xi Jinping affirmant que la Pologne constituait l’un des plus grand partenaires européens de la Chine et avec qui il maintiendrait et renforcerait ses liens commerciaux et de coopération dans les années à venir.

            Ces partenariats stratégiques tendent à raviver les craintes des européens et les tensions entre Varsovie et Bruxelles d’autant plus que, à la surprise générale, la Pologne a annoncé sa sortie de l’Eurocorps en mars 2017 alors qu’elle devait en devenir un membre permanent. Toutefois, bien que cette sortie fracassante marque une « défiance claire à l’égard du couple franco-allemand » selon Cyrille Bret, la Pologne a tout de même souhaité faire partie de la coopération structurée permanente (C.S.P.) dont les bases ont été jetées le 11 décembre dernier et dont la vocation est d’engager un dialogue entre les États membres afin d’élaborer une coopération militaire inédite. L’ambition est simple, il faut relancer l’Europe de la Défense.

Cependant, le 16 février dernier, par voie de presse interposée, le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki a vivement critiqué l’Allemagne pour son manque d’investissements dans son budget de la défense et a poursuivi sa critique en dans une interview pour la Deutsche Welle, dans laquelle il a accusé les allemands et les pays n’atteignant pas les 2 % d’investissement d’être « des resquilleurs dans l’O.T.A.N. ».

            Malgré ce contexte tendu et délicat, la France compte tirer son épingle du jeu afin de se positionner et de remporter des contrats pour renouveler les équipements militaires vieillissant de la Pologne. Ainsi, au travers du projet de Naval Group associé à M.B.D.A., la France compte bien laver l’affront qu’elle a subi lors de l’affaire des hélicoptères et remporter le marché du renouvellement les sous-marins de la Marine polonaise. Florence Parly, ministre des Armées, a d’ailleurs réaffirmé la position de la France lors d’une audition au Sénat : « Nous ne lâcherons pas sur cette affaire de missiles et d’une manière générale je ne lâcherai pas l’affaire tant qu’elle n’aura pas été conclue ».

Europe de la Défense ou défense de l’Europe, quel choix pour la Pologne ? Affaire à suivre…

Jeanne Dubois-Grasset


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