Conférence : le nouveau rapprochement sino-russe et la fin du monde unipolaire (compte rendu)

Illustration compte rendu conférence Lukin (2)

Compte rendu de la conférence organisée le 26 février 2018 par la Chaire des grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cette conférence est par ailleurs disponible en vidéo sur la chaîne YouTube de la chaire et sur la page Facebook de notre association.

Intervenants : Alexander Lukin ; Isabelle Facon.

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        Alexandre Lukin est un universitaire chevronné de nationalité russe. Spécialiste des relations sino-russes, il a su asseoir au fil de ses recherches son autorité scientifique, tout spécialement en Russie. Aujourd’hui, cet ancien élève de l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (M.G.I.M.O.) et docteur en science politique[1] est directeur du Centre d’étude sur l’Asie de l’Est et les O.S.C.[2] de M.G.I.M.O. Il assure par ailleurs la direction du département d’économie mondiale et des relations internationales de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou (E.H.E.S.E.). Au cours de sa carrière universitaire, Alexandre Lukin a publié un certain nombre d’ouvrages et d’articles en terre russe mais aussi aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Chine. L’intégralité de ses travaux — à l’instar de Trois voyages à travers la Chine (co-écrit avec Andreï Moscou, 1989) et deIllustration compte rendu conférence Lukin Lours regarde le dragon : la perception russe de la Chine et lévolution des relations sino-russes depuis le XVIIe siècle (2003) —  est consacré aux relations sino-russes, à la situation de l’Asie de l’Est et à l’Organisation de coopération de Shanghai. L’auteur présente aujourd’hui[3] les développements de son dernier ouvrage : La Chine et la Russie : le nouveau rapprochement. Nous vous proposons ici le compte rendu de son intervention. Nous y ajouterons toutefois quelques commentaires critiques. Le discours d’Alexandre Lukin est en effet à l’occasion performatif et mérite de ce fait certaines incises. Nous garderons en somme à l’esprit que cet universitaire porte un message politique, proche d’ailleurs de celui du Kremlin. Il faut à ce propos noter qu’Alexandre Lukin est directeur d’un Centre d’étude à M.G.I.M.O. qui n’est pas à proprement parler une université[4]. C’est un Institut d’État qui dépend du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. Il a pour tradition de former les hauts fonctionnaires et le corps diplomatique russe et n’est en aucun cas une université émancipée du pouvoir central à laquelle on peut associer un discours scientifique libre et critique. Gardons en outre à l’esprit qu’Alexandre Lukin fut un diplomate soviétique en république populaire de Chine et qu’il fut récompensé en 2009 par Hu Jintao[5] pour sa « contribution exceptionnelle au développement des relations sino-russes ».

Le rapprochement sino-russe ou le « résultat naturel » de la dislocation de l’U.R.S.S

        Pour introduire son propos, Alexandre Lukin nous invite à penser les conséquences de la dislocation de l’U.R.S.S. (1990 – 1991), au premier rang desquelles se trouve naturellement l’avènement d’un monde unipolaire dominé par l’hyperpuissance américaine[6]. Alexandre Lukin estime que l’Occident, et plus particulièrement les États-Unis, ont à cette occasion péché par orgueil[7]. Dès l’aube de ce nouvel ordre mondial, l’Occident aurait surestimé sa puissance. Il aurait fait fi des volontés de la jeune Fédération de Russie en cherchant de manière répétée à inclure dans son giron les anciens pays de l’U.R.S.S. Au fond, l’Occident n’aurait — aux yeux du chercheur — jamais véritablement abandonné la logique de la guerre froide[8]. Il chercherait encore aujourd’hui, comme le prouverait l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne[9], à encercler la Russie qui, de son côté, refuserait de se soumettre au diktat de l’Occident. En somme, il est clair pour Alexandre Lukin que c’est l’agressivité des occidentaux qui a poussé la Fédération de Russie à se tourner vers l’Est et le Sud et à se rapprocher de la République populaire de Chine, et ce, d’autant que les deux pays partageraient une vision commune des relations internationales. En l’occurrence, ils embrasseraient tous deux les principes d’intégrité territoriale et d’indépendance nationale qui se caractérisent par le droit à la souveraineté idéologique, économique et politique. Par ailleurs, ils partageraient ensemble l’ambition de porter au monde un modèle alternatif à la vision hégémonique des États-Unis. À ce propos, Alexandre Lukin considère que la République populaire de Chine est aujourd’hui largement revenue sur sa politique de « profil bas » adoptée par Deng Xiaoping au début des années 1990 — le fameux « Tao Guang Yang Hui », ou « cacher sa brillance et cultiver l’obscurité ». Loin du postulat occidental selon lequel seule la démocratie est facteur de prospérité économique, la Chine proposerait de nos jours un modèle d’industrialisation, de marchéisation et de mondialisation sous la direction de l’État, un processus de libéralisation économique sans libéralisation politique.

La Chine et la Russie, un rapprochement tangible

         Après avoir démontré les raisons premières pour lesquelles la Chine et la Russie se sont rapprochées, Alexandre Lukin poursuit son intervention et présente à l’auditoire la manière dont s’est effectivement concrétisé le rapprochement sino-russe.

La Russie dans les yeux de la Chine

       Selon Alexandre Lukin, la Russie serait aux yeux des autorités chinoises un important partenaire géopolitique. Alors qu’elle se sentirait contrainte par l’Ouest, et plus spécifiquement par les États-Unis, la Chine aurait effectivement à cœur de tisser une relation amicale avec son voisin russe, et ce d’autant plus que ce dernier combattrait farouchement l’impérialisme américain, ce qui ne manquerait pas de plaire aux autorités chinoises. Les deux puissances partageraient en outre la même opinion sur la Corée du Nord, l’Iran et l’actuel conflit en zone syro-irakienne. En somme, l’alliance entre la Russie et la Chine coulerait aujourd’hui de source. De notre côté, force est de constater que l’histoire ne dément pas les conclusions d’Alexandre Lukin, bien au contraire. En effet, lorsque l’on se penche sur l’histoire des relations sino-russe, on constate bel et bien un rapprochement. Il résulte d’un mouvement lent mais univoque qui aurait commencé en mai 1989 lorsque Mikhaïl Gorbatchev visita son voisin chinois et amorça de la sorte la normalisation sino-soviétique. Après plus de deux décennies de rivalité idéologique, de lutte d’influence et de véritables tensions militaires, les relations entre la Chine et la Russie se sont par la suite rapidement développées. Le prologue de ce rapprochement a été initié quelques années plus tôt, à la suite du discours prononcé par Leonid Brejnev à Tachkent en 1982, dans lequel il ouvrait la porte à une reprise des liens avec la Chine.  Le 29 mai 1994, une nouvelle étape est franchie lors de la visite du Premier ministre russe Viktor Tchernomyrdine à Pékin : les responsables russes et chinois signent à cette occasion un accord sur le système de gestion de la frontière sino-russe destiné à faciliter les échanges transfrontaliers et à entraver l’activité criminelle[10]. Plus récemment, en 2004, un accord complémentaire a été signé sur la partie orientale de la frontière sino-russe[11]. Un différend frontalier entre la Russie et la Chine, datant de l’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931, a ainsi été résolu. Les vieux démons éloignés, les deux puissances peuvent aujourd’hui tisser des liens de confiance, notamment sur le plan militaire. C’est ce qu’elles commencent à faire en 2005. La Chine et la Russie conduisent à cette date leur premier exercice militaire conjoint. Baptisé « Peace Mission 2005 », cet exercice est depuis chaque année reconduit. Outre la réalisation d’exercices militaires, la Russie est aujourd’hui aux yeux des autorités chinoises un fournisseur d’armes et de ressources naturelles (pétrole, gaz, bois). Ne perdons pas de vue que les besoins chinois en énergie sont en constante augmentation : sa consommation de pétrole a augmenté de 4,5 % par an depuis 1993. En 2005, la Chine était le deuxième consommateur mondial de brut, et elle importait 40 % de son pétrole, proportion qui ne cesse depuis d’augmenter (80 % vers 2030 selon l’Agence internationale de l’énergie). On comprend ainsi aisément pourquoi Pékin cherche à promouvoir les approvisionnements en énergie en provenance de la Russie.

La Chine dans les yeux de la Russie

        Côté russe, la République populaire de Chine serait également un partenaire important. Sur le plan géopolitique, elle ne représenterait pas, aux yeux d’Alexandre Lukin, une menace immédiate ou future. Bien au contraire, elle offrirait à la Russie un soutien sans faille, comme le montreraient d’ailleurs ses réactions lors de la deuxième guerre d’Ossétie du sud (août 2008) et lors de la plus récente crise ukrainienne (2014). Pour Alexandre Lukin, le système de coopération stratégique sino-russe irait bien au-delà de ces prises de positions sur la scène internationale. Il se traduirait par des visites d’État annuelles, des relations interparlementaires, 234 partenariats bilatéraux, 91 accords régionaux et 143 accords municipaux. Pour le chercheur, et nous ne pouvons pas le contester, ces chiffres parlent d’eux-mêmes, d’autant qu’il faut ajouter à ces derniers le nombre en constante augmentation de touristes chinois en Russie et russes en Chine, et de locuteurs chinois en Russie et russe en Chine. Si sur le plan géopolitique, le rapprochement sino-russe semble indéniable, il faut bien — nous dit Alexandre Lukin —  avoir l’esprit qu’il touche aussi le secteur économique. Sur ce point, les ventes d’armement et de technologies militaires russes, jumelées à celles de pétrole et de gaz naturel se situent au centre du commerce sino-russe. Sur le plan des ressources naturelles, toutes les conditions sont actuellement réunies pour que les exportations d’énergies russes (pétrole et gaz essentiellement) au profit du voisin chinois s’intensifient, et ce, comme nous l’avons démontré plus haut. Selon Alexandre Lukin, les revenus tirés de ces ressources permettront à la Russie de financer à terme sa reprise économique. En ce qui concerne la vente d’armement, suite à la dislocation de l’U.R.S.S., la Chine, ciblée par un embargo occidental de vente d’armes en raison des évènements de la place Tiananmen en 1989, est devenue un client essentiel à la survie de l’importante industrie militaire russe. Ce commerce absorbe depuis plus de 40 % des exportations militaires totales de la Russie et constitue une portion avoisinant 90 % des importations chinoises d’armement conventionnel. En 2015, les autorités chinoises ont signé, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres cité par Alexandre Lukin, un contrat portant sur l’acquisition de 24 avions de combats russes Sukhoi SU-35 pour un montant estimé à environ 2 milliards de dollars. La Chine devient ainsi le premier acheteur étranger de cet appareil. Outre les exportations d’armements et de ressources naturelles, les investissements chinois en Russie se multiplient[12]. En janvier 2014, une filiale de China National Petroleum Corporation (C.N.P.C.) a, par exemple, fait le choix d’investir dans la société russe Yamal LNG et détient aujourd’hui 20 % des parts de l’entreprise. En somme, pour la Russie, la Chine s’avère être un partenaire diplomatique et économique de premier choix, dans un moment où elle semble plus que jamais isolée sur la scène internationale.

Conclusion critique

        En conclusion, le message d’Alexandre Lukin est clair : depuis la dislocation de l’U.R.S.S., la Chine et la Russie ne cessent de se rapprocher sur les plans diplomatique et économique. Ils formeraient aujourd’hui un bloc garant de la stabilité mondiale, un duo à même de discuter sur un pied de quasi-égalité avec le monde occidental qui, à mesure qu’il cherche à imposer sa position monopolistique, renforce les relations sino-russes. Toutefois, nous pouvons apporter quelques nuances à cet état des lieux. Tout d’abord, on assiste depuis peu à une pause dans la coopération militaro-technique sino-russe. Celle-ci s’explique par l’évolution de la demande chinoise en termes d’acquisition d’armements[13]. La modernisation de l’armée chinoise suscite également des craintes de plus en plus nombreuses chez les dirigeants russes, car elle pourrait bien représenter un danger stratégique sur le long terme. Par ailleurs, lorsqu’on s’intéresse aux échanges sino-russes, on constate une grande divergence entre les objectifs russes et chinois. Une part importante de ces échanges concerne en effet les matières premières. Le président Poutine a toujours déploré que la Chine s’intéresse davantage aux approvisionnements en ressources énergétiques plutôt qu’aux projets axés sur les hautes technologies. Moscou entendait bâtir une coopération plus équilibrée, proposant de troquer à l’avenir son pétrole contre des échanges de technologie. Aussi, à terme, le scénario le plus probable suggère que la Russie, à la recherche de sa puissance perdue, veille à consolider sa position dans l’ensemble de la région asiatique. Elle s’efforcerait du coup de varier l’ensemble de ses partenaires, et ne se cantonnerait plus à une relation privilégiée avec la Chine comme ce fut le cas ces quinze dernières années. Difficile dans ces conditions d’imaginer que le partenariat stratégique se développe de manière significative à l’avenir. Le risque qu’il devienne plus une constante rhétorique qu’une réalité profonde paraît bien réel, et l’on pourrait fort assister à une période de stagnation dans les relations entre ces deux grandes nations. Du côté de la Chine, ce qu’omet de dire Alexandre Lukin est qu’elle place le « business » au-dessus du discours anti-impérialiste. Dans ces conditions, si sa relation avec la Russie lui coûte plus que de raison, elle privilégiera sans nul doute sa croissance économique. En fait, il semblerait que le discours d’Alexandre Lukin soit dans son ensemble performatif. Il souhaite, notamment pour des raisons idéologiques, que le rapprochement sino-russe s’accélère et l’écrire est déjà pour lui une manière de renforcer le mouvement en marche. En réalité, il semblerait que Moscou ait bien plus besoin de Pékin que l’inverse… Outre l’aspect performatif de son discours, le propos d’Alexandre Lukin pêche sur le plan épistémologique. Il oublie à certains égards la complexité du monde auquel nous faisons face. N’est-il pas aujourd’hui périlleux, pour ne prendre qu’un exemple, de parler d’un bloc occidental homogène alors même que l’Europe, totalement absente du discours d’Alexandre Lukin, est en proie aux dissensions ?

Pour approfondir le sujet

  • ANDERSON, Jennifer. The Limits of Sino-Russia Strategic Partneship. Adelphi Paper 315, New York, Oxford University Press, 1997.
  • FERDINAND, Peter. « Sunset, Sunrise: China and Russia construct a New Relationship. » International Affairs, 83(5), 2007, pp. 841-867.
  • KAY, Sean. « What Is a Strategic Partnership? » Problems of Post- Communism, 47(3), 2000, pp. 15-24.
  • LEVESQUE, Jacques. Le Conflit-sino-soviétique. Paris, Les Presses Universitaires de France, 1973.
  • WILSON, Jeanne L. Strategic Partners: Russian-Chinese Relations in the Post-Soviet Era. New York, M.E. Sharpe, 2004.

[1] Diplômé de l’université d’Oxford en 1997.

[2] Organisation de coopération de Shanghai.

[3] Le 26 février 2016 en Sorbonne, à l’invitation de la Chaire grands enjeux stratégiques contemporains.

[4] L’auteur de ces lignes a lui-même étudié à M.G.I.M.O. en 2015 – 2016.

[5] L’ancien Secrétaire général du Parti communiste chinois.

[6] Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères français, a émis en 1999 la thèse selon laquelle les États-Unis étaient une hyperpuissance. Par définition, l’hyperpuissance est une superpuissance qui perd son rival. Le rival, l’U.R.S.S., était la clef de la relativisation de cette superpuissance.

[7] Sur ce point, Alexandre Lukin ne déroge en rien au discours aujourd’hui porté par les autorités russes, qui rapportent sans cesse avoir été humiliée par l’Occident.

[8] Selon certains dirigeants russes et chinois, les Américains mènent une « stratégie d’encerclement » qui pourrait restreindre notablement leurs zones d’influence. En particulier, la volonté d’élargissement de l’OTAN a été considérée au début des années 1990 comme un danger important pour les intérêts directs de la Russie. Indirectement, la Chine a estimé que ce renforcement de l’Alliance augmentait inévitablement le poids et la puissance des États-Unis dans un monde où ils disposaient déjà d’une supériorité flagrante.

[9] Signé le 21 mars 2014.

[10] Le 3 septembre de la même année, un accord de démarcation a été signé fixant la frontière le long d’un tronçon disputé 55 km de la frontière sino-russe occidentale.

[11] La Russie accepte de transférer une partie d’îlot d’Abagaitu, toute l’île de Yinlong (Tarabarov), environ la moitié de l’île Bolshoy Ussuriysky et quelques îlots adjacents à la Chine.

[12] Notamment dans le domaine des technologies de l’information.

[13] On sait que la Chine souhaite accéder à une certaine autonomie en termes d’équipements militaires. Des investissements ont été consentis pour développer de nouvelles armes. Elle souhaite également disposer davantage de licences de production. Une de ses stratégies consiste même à maîtriser certaines technologies via le reverse engineering. Vraisemblablement, cette voie d’exploration a fourni peu de résultat à ce jour.  Dans tous les cas, cette tendance risque fort de se traduire par des réductions au niveau des importations d’armements en provenance des industries de défense russes.


Nicolas Kandel


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