Démocratie à la russe. Pouvoir et contre-pouvoir en Russie, J.-R. Raviot, 2008 (compte rendu)

Démocratie à la russe

        Docteur en science politique, Jean-Robert Raviot est un professeur de civilisation russe et soviétique à l’université Paris-Ouest Nanterre La Défense qui a pratiqué de manière répétée et approfondie ses terrains de recherche. Au cours des années 1990, il a effectué plusieurs séjours de longue durée en U.R.S.S. puis en Russie : à l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales de Moscou (IMEMO), à l’Institut de sociologie de la section sibérienne de l’Académie des sciences de Russie à Akademgorodok (région de Novossibirsk) ainsi que des missions plus ponctuelles dans les républiques du Tatarstan (Volga) et du Bachkortostan, ainsi que dans d’autres régions de Russie. Il a, par ailleurs, dirigé les Collèges universitaires français de Saint-Pétersbourg (1997-1998) et de Moscou (1998-1999). Ces nombreuses expériences de terrain lui permettent aujourd’hui d’avoir une connaissance fine de la culture politique post-soviétique. Par ailleurs, parfaitement russophone, il a accès aux sources primaires et secondaires russes, ce dont il fait intensément usage dans l’ouvrage dont il est ici question : Démocratie à la russe. Pouvoir et contre-pouvoir en Russie.

Dans ce dernier, son objectif est de mettre à distance les a priori que les occidentaux portent généralement sur la démocratie russe. Pour cela, il met à sa disposition de nombreux outils au premier rang desquels se trouve la sociologie, l’histoire et les relations internationales. Cette pluridisciplinarité lui permet une certaine neutralité axiologique, que l’on discutera cependant. S’il était possible de classer cet ouvrage dans une approche paradigmatique, il nous semblerait à propos de le ranger aux côtés des études constructivistes. Effectivement, cet ouvrage adopte une épistémologie positiviste au sens où Jean-Robert Raviot entend administrer la preuve et étudier la réalité avec des outils scientifiques et non normatifs. Par ailleurs, à la manière des constructivistes, Jean-Robert Raviot mène son propos sur la base d’une ontologie post-positiviste au sens où, pour lui, la réalité n’est ni objective, elle n’est pas « telle qu’elle est », ni subjective mais intersubjective, c’est-à-dire le résultat de croyances partagées et de relations sociales. Aussi, pour comprendre la Russie post-soviétique, il faut tenir à l’écart tout propos essentialiste et analyser en détail les relations sociales et les croyances partagées qui, intériorisées, ont conduit la démocratie russe vers une forme démocratique administrée et non-compétitive du pouvoir. Par ailleurs, il faut bien cerner l’importance des identités de type c’est-à-dire des labélisations octroyées à la Russie par la scène internationale. Effectivement, ces labélisations sont normatives et doivent être déconstruites. À ce propos, le titre de l’ouvrage est explicite : Démocratie à la russe. Toutefois, et Jean-Robert Raviot y veille dans une certaine mesure, il faut bien se garder de tomber dans l’écueil de relativisme.

Outre cet aspect épistémologique, l’ouvrage de Jean-Robert Raviot est remarquable car il résonne aujourd’hui avec force tant le système politique russe est la cible de critiques émises par l’Occident. Si les critiques sont nombreuses, c’est que les relations entre la Russie et l’Occident se sont manifestement détériorées ces dernières années à l’image des sanctions [1] de l’Union européenne à l’encontre de la Fédération de Russie — pour son immixtion dans la crise ukrainienne de 2013-2014 et le rattachement [2] de la Crimée à la Fédération de Russie — et  de l’embargo décrété en réponse par le président Poutine. Dans ce contexte d’incompréhensions et de tensions, l’Occident et la Russie se sont lancés dans une guerre d’image dont l’une des conséquences directes a été la création de Sputnik [3] dont l’objectif affiché est de « dire ce qui n’est pas dit » et d’apporter « un regard russe sur l’actualité » dans un environnement médiatique international considéré par le pouvoir russe comme souvent hostile à Moscou.

Dans ce paysage qui cultive une image brouillardeuse du système politique post-soviétique, ce présent ouvrage est une éclaircie qui nous permet, par le biais de la sociologie, de mieux comprendre la réalité du système politique de la Fédération de Russie.

Démocratie à la russe. Pouvoir et contre-pouvoir en Russie (compte rendu) — Nicolas Kandel


[1] Prolongées de 6 mois en décembre 2015.

[2] Qualifié d’« annexion » par Bruxelles et de « retour » par Moscou.

[3] Lancé officiellement par la Russie le 10 novembre 2014.


 


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