Essai général de tactique, J. de Guibert, 1772 (compte-rendu)

Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert, est un des fondateurs du modèle divisionnaire à la française. Militaire depuis sa prime jeunesse, et proche de son père, aide de camp du Maréchal de Broglie, il propose à 29 ans un Essai général de tactique où il analyse la guerre qui est menée dans son temps, dont le dernier conflit en date, la Guerre de Sept Ans (1756-1763), n’est qu’une émanation. Constatant que le moyen d’éviter l’épuisement des populations dans des guerres longues et stériles passe par des guerres menées rapidement dans le but de réduire à néant les capacités militaires adverses, il revalorise le rôle de la manœuvre et de la tactique dans l’exercice guerrier.

 

 

Devenu ensuite réformateur de l’armée, il se retrouve proche des milieux et des ordonnances militaires, et meurt en 1790 à l’âge de 47 ans. Son livre, loué par le roi de Prusse puis plus tard par Napoléon — qui en fait son livre de chevet —, garde une importance considérable dans la pensée militaire française, et nous allons voir pourquoi.

 

I. Un diagnostic de l’état de la guerre

 

     A. Une situation de blocage

 

Se présentant comme un manuel de tactique élémentaire et de grande tactique, l’Essai général de tactique [1] est bien plutôt une synthèse de la guerre telle qu’elle se pratique au XVIIIe siècle. Remontant au modèle antique romain, Guibert montre que la manœuvre est une notion qui a disparu de la guerre faite par ses contemporains. Les armées de son temps se sont, selon lui, toutes calquée les unes sur les autres à partir des nouvelles technologies d’armement et de l’essor des effectifs [2]. Les armées sont lourdes, d’autant plus qu’elles traînent dans leur sillage un train de plus en plus grand de pièces d’artillerie, et comptent plusieurs dizaines de milliers d’hommes, et les fusils et bouches à feu s’opposent aux fusils et aux bouches à feu.

 


Bataille de Fontenoy (1745) vue par Henri Félix Emmanuel Philippoteaux (1815-1884).

 

La situation apparaît ainsi bloquée à trois niveaux différents [3]. D’abord, l’affrontement en ordre mince oppose des longues et fines lignes d’infanterie de part et d’autre du champ de bataille. Le feu épuise les rangs, et impose des batailles qualifiées d’« hasardeuses » par Guibert, qui constate que le choc est impossible du fait de ces lignes distendues et de la prééminence du feu, donnant l’avantage à des batailles de position ne faisant pas avancer le conflit en cours. Ensuite, la stratégie de ces guerres est bien souvent centrée sur la protection de places fortes, et sur le primat de la défensive, ce qui impose des guerres longues et coûteuses en vies. Enfin, les objectifs politiques de la guerre sont dérisoires par rapport à la longueur des conflits : ils constituent en effet davantage des occasions de maintenir l’équilibre des puissances plutôt que de le bouleverser par des victoires permettant de réduire à néant les capacités d’action adverses, et les dirigeants s’affrontent pour quelques territoires.

 

     B. L’exemple prussien

 

L’exemple qui défraye la chronique, et fait se questionner le comte de Guibert, c’est le succès de la Prusse. Petit État européen réorganisé militairement sous Frédéric-Guillaume Ier (1713-1740) puis sous Frédéric II (1740-1786), il intervient dans les guerres européennes avec une armée limitée en taille, mais parvient à faire valoir ses vues et à vaincre à plusieurs reprises de plus grandes armées, par l’emploi de l’« ordre oblique », qui s’oppose à l’« ordre parallèle » appliqué dans les conflits européens alors strictement normés [4].

 

 

L’ordre parallèle oppose ainsi deux corps d’armée plus ou moins face à face, selon la tactique décrite précédemment, et résulte en une bataille rarement décisive. Au contraire, l’ordre oblique consiste à concentrer une partie du corps de bataille sur un point particulier du dispositif adverse, en laissant le reste de son dispositif à l’écart de la bataille. Armée manœuvrière par excellence, l’armée de Frédéric II profite ainsi des opportunités tactiques se présentant sur les champs de bataille. Guibert prend ainsi l’exemple de l’engagement des Prussiens à Torgau : perdant la bataille et s’étant repliés, ils décèlent une faiblesse dans la manœuvre adverse, y portent une force rapidement, la font soutenir par le reste de l’armée et arrivent cette fois-ci à repousser les Autrichiens au-delà de l’Elbe.

 

II. Deux solutions intimement liées : division et manœuvre

 

     A. Comment manœuvrer ?

 

Inspiré de la littérature militaire, et combinant pratique du commandement et expérience du terrain, Guibert préconise le retour de la manœuvre par une organisation militaire dépourvue de lourdeur, et qu’il nomme division. Ce modèle s’inspire largement des pratiques d’autres commandants, et notamment du roi de Prusse, de Maurice de Saxe et d’autres généraux qui ont vu la nécessité de diviser leurs troupes pour qu’elles se portent de manière autonome où elles sont nécessaires sur le champ de bataille. Le maître-mot de cette organisation est la manœuvre. Guibert cite ainsi le maréchal de Luxembourg : « tout le secret de l’exercice, tout celui de la guerre est dans les jambes » [5].

 


La bataille de Fontenoy (1745), succès de Maurice de Saxe.

 

Ces divisions permettent de diviser l’armée en colonnes de marche, autonomes dans leur capacité manœuvrière, et permettant d’améliorer la célérité des forces. Plutôt qu’avoir une vaste force s’approchant pesamment d’une position pour s’y déployer pour la bataille, Guibert est partisan de plusieurs colonnes de marche, capables de se déployer sur un terrain [6], et pose ainsi les bases de la « grande tactique » des généraux, qui doivent combiner ces mouvements rapides pour former une ligne de bataille, utiliser les divisions pour contourner le dispositif adverse, prendre avantage d’une position, d’une faiblesse de la disposition militaire adverse [7].

 

     B. Tactique, division, et réalisation concrète

 

Pour cela, l’œuvre du comte revalorise l’entraînement militaire à la base des armées, la « tactique élémentaire » [8], qui forme la base de la tactique « composée et sublime » [9] sur laquelle très peu ont écrit selon Guibert, et qui est la science des généraux. Lorsque l’armée est divisée en divisions, qui peuvent se déployer rapidement et passer de la colonne à la ligne promptement de par leur effectif limité, le rôle du général est remanié, la manœuvre est restaurée, et les batailles ne sont plus des batailles d’attrition mais des batailles où les mouvements tactiques ont une large part, préfigurant les batailles napoléoniennes.

 

La réalisation concrète du vœu de Guibert est actée en 1788 [10] : on forme 16 divisions mixtes d’infanterie et de cavalerie, quatre divisions d’infanterie et une division de cavalerie, l’artillerie n’étant pas comprise organiquement dans la division. Après les changements inhérents à la chute de la monarchie Bourbon, les guerres révolutionnaires débutées en 1792 reprennent cette organisation, tout en ajoutant de l’artillerie et des compagnies du génie organiques au niveau divisionnaire, renforçant son caractère « interarmes » ou « coopération des armes ».

 

     C. Un bilan sur la division de Guibert

 

Si la division des forces en colonnes mobiles gardant une autonomie dans le placement et le déploiement n’est pas inventée par de Guibert — lui-même ne s’en cachait pas [11] —, il s’en fait pourtant le théoricien. Contre la lourdeur des énormes formations et la légèreté des petites formations, il propose en 1772, dans une fin de siècle chargée en événements, de trouver un échelon intermédiaire permettant de porter des forces plus ou moins autonomes sur le champ de bataille, en privilégiant la manœuvre et l’art du général de combiner l’emploi de ses divisions sur un champ de bataille. Il n’hésite pas à indiquer son nombre théorique, qui changera au fur et à mesure des expérimentations et des réalisations concrètes [12].

 


Bataille de Neerwinden (1793), où les divisions autonomes et l’enthousiasme des sans-culottes se heurte au professionnalisme des troupes adverses.

 

Le modèle divisionnaire à la française est donc initialement un modèle adapté aux exigences du champ de bataille, combinant manœuvre, feu et choc, permettant des redéploiements rapides et facilités, et revalorisant le rôle du général, maillon central de ce nouveau système. La bataille en est transformée au moment des guerres révolutionnaires et de l’Empire. En 1793, les divisions ont enfin une existence tactique réelle et sont interarmes [13], contre le vœu de Guibert, avant de se spécialiser à nouveau en 1796. Ces ensembles ne sont pas harmonisés, et peuvent regrouper ordinairement 4 brigades d’infanterie à trois bataillons [14]. Cette organisation améliore la souplesse au détriment de la vision d’ensemble, puisque les généraux de division agissent souvent indépendamment, et on aboutit parfois à un front très étendu, et un regroupement un peu approximatif au moment où les généraux remarquent une rupture dans le front adverse [15]. On utilise surtout le poids de la masse et l’artillerie pour remporter les batailles.

 

Conclusion

 

Les grosses armées pesantes avançant de leur pas lourd l’une vers l’autre et passant la journée à se déployer pour une bataille en ordre mince laissent place, dans la pensée de l’ouvrage, à des colonnes de marche, permettant de diviser l’armée en divisions menées par des généraux de division, et permet d’établir un échelon de commandement entre le bataillon, qui regroupe deux régiments, voire la brigade, et l’armée. Cette organisation est reprise dans les guerres révolutionnaires, aboutissant à des situations parfois paroxystiques, avec des divisions françaises beaucoup trop autonomes et éloignées les unes des autres.

 

 

Au contraire, Napoléon fera en sorte de coordonner davantage l’action des divisions, notamment en fondant le corps d’armée au début du XIXe siècle, dont le but est de regrouper des divisions et d’avoir une autonomie logistique de 24 heures au minimum à partir des éléments organiques le composant. On sait ses succès, et la place de la manœuvre enveloppante ou destinée à isoler les armées ennemies les unes des autres dans les batailles napoléoniennes, sans compter la place de l’artillerie, ou celle des charges de la Garde et des réserves de cavalerie lourde sur les éléments ennemis affaiblis. L’art de la manœuvre tactique, c’est aussi l’art de l’observation.

 

Annexe : L’armée promue par Guibert

 

L’objet de cette organisation est évidemment de promouvoir la manœuvre. L’armée rêvée par Guibert se compose de la manière suivante : les divisions d’infanterie doivent se rendre sur le champ de bataille, organisés en deux lignes, suivies par trois divisions d’artillerie, pendant que les brigades d’infanterie, les divisions de cavalerie, les troupes légères et la batterie d’avant-garde protègent leur flanc et leur arrière [a]. L’organisation divisionnaire a ainsi pour but de normaliser les manœuvres permettant de revaloriser la « tactique générale », définie par Dimitry Queloz comme la mise en œuvre des moyens à disposition du commandement pour la bataille et sa préparation directe, et l’action d’ensemble des différentes armes [b].

 

  • Division d’infanterie (3) : 24 bataillons (12 1ère ligne, 12 2nde ligne), formant six brigades de quatre bataillons ou six brigades de deux régiments (Lieutenant-général, second, trois maréchaux du camp)
  • Brigade d’infanterie (2) : 4 bataillons (2 1ère ligne, 2 2nde ligne), sur chaque flanc (Maréchal du camp)
  • Division de cavalerie (2) : 21 escadrons groupés en brigades de huit escadrons (Lieutenant-général et quatre maréchaux du camp)
  • Division d’artillerie (3) : Six batteries de six pièces, adjointes aux divisions d’infanterie
  • Division d’artillerie de réserve : Les plus grosses pièces
  • Troupes légères et batterie d’avant-garde : Sur les flancs et en avant-garde

 

Notes :

  • [1] GUIBERT (de), J. (comte), Essai général de tactique, Economica, Paris, 2004 (1e éd. 1772), 233 p.
  • [2] PARKER, G., « The « military revolution », 1550-1660 – a Myth ? », in The Journal of Modern History, volume 48, n°2, juin 1976, p. 195-214
  • [3] GUIBERT, op. cit., p.XI-XXXV et p.5-43
  • [4] GUIBERT, op. cit., p.160-169
  • [5]Ibid., p.147
  • [6] COLIN, J. (général), Les transformations de la guerre, Economica, Paris, 1989, p.20-27 : les divisions du comte sont en effet selon J. Colin capables de manœuvre en colonnes de marche, puis de se déployer en ligne de bataille.
  • [7] GUIBERT, op. cit., p.142-156
  • [8] Ibid., p.65-14.
  • [9] Ibid., p.55
  • [10] Ibid., p.153, note 2.
  • [11] Citant notamment Quinte-Curce parlant de la division de l’armée d’Alexandre III dit le Grand pendant sa campagne d’Asie, mais aussi le maréchal de Luxembourg et ses « têtes de pont », ainsi que le maréchal de Broglie (GUIBERT op. cit., p.XI-XXXV). Le modèle divisionnaire permet de combattre sur un front très étendu, visible durant les batailles révolutionnaires, même durant les défaites comme celle de Neerwinden en 1793.
  • [12] Ibid., p. 174-179 (cf Annexe I)
  • [13] Selon l’ordonnance de 1778, elles doivent compter une brigade de cavalerie, de 1 à 4 brigades d’infanterie à deux régiments par brigade : BARDIN, (général), Dictionnaire de l’armée de terre. Tome 3e Coin-Echelon., Perrotin, Paris, 1842, p.1345-2016
  • [14] Le nombre de brigades et de troupes légères présentes dans une division varie suivant les situations. Notons qu’il existe depuis 1788 52 brigades d’infanterie et 32 brigades de cavalerie, engerbant chacune 2 régiments : WEYGAND, (général), Histoire de l’armée française, Flammarion, Paris, 1953, p.183
  • [15] SIRPA-TERRE, Encyclopédie de l’armée de terre. Volume 1 : L’armée de terre., Hachette, Paris, 1992, p.92
  • [a] GUIBERT (de), J., Essai général de tactique, Economica, Paris, 2004 (1e éd. 1772), p.141-180
  • [b] QUELOZ, D., De la manœuvre napoléonienne à l’offensive à outrance. La tactique générale de l’armée française 1871-1914., Economica, Paris, 2009, p.22-25

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