La visite de Moon Jae-in à Pékin : illustration de la diplomatie d’intimidation de la Chine envers ses voisins (article)

Article Corée-Chine Noé

        Tout s’annonçait pourtant bien. Les provocations répétées de la Kim Jong-un constituaient une excellente raison de mettre la pédale douce sur la politique intransigeante menée par la Chine à l’encontre de la Corée du Nord. Le nœud de la rancune : le THAAD, vu par le gouvernement de Xi Jinping comme un instrument de la politique de containment des États-Unis dangereusement proche de sa frontière. Mais le dernier test du 3 septembre 2017 par l’État reclus, prétendument d’une bombe à hydrogène (ce qui reste à vérifier), la difficulté croissante pour la Chine de louvoyer entre ses obligations de sanctions à son égard et l’accueil glacial réservé par le dictateur à l’envoyé de Xi Jinping (Song Tao) ont fatalement incité le géant asiatique à reconsidérer son ordre de priorité. L’impérialisme américain attendra. Le 21 novembre, Air China a temporairement suspendu ses vols pour Pyongyang (sans que le porte-parole du ministère des Affaires étrangères n’assume cette décision), le « pont de l’amitié » reliant les deux territoires a été fermé. Certaines entreprises peu soucieuses de respecter les injonctions de l’O.N.U. se sont vues saisies par les autorités. Par ailleurs, dans la province de Jilin, limitrophe, la population a été avertie de la marche à suivre en cas d’attaque nucléaire par voie de presse et sur les réseaux officiels, et des soldats en garnison à la frontière ont été vus scander des serments dont la nature indiquait l’annonce de l’approche d’une bataille.

Les ennemis de mes ennemis sont mes amis…du moins, pour la circonstance. Une visite historique du nouveau président sud-coréen, Moon Jae-in, a donc été décidée pour recoller les morceaux d’une relation bilatérale à l’agonie.

L’événement fut chaotique.

Le 8 décembre, à la veille de sa visite, le président a consenti à une interview de la part de C.C.T.V., télévision chinoise d’État « à domicile » dans le palais présidentiel à Séoul. L’entretien, au-delà des quelques formules de convenance et d’un échange au sujet de la politique chinoise, a largement porté sur le THAAD. Le journaliste, sans s’embarrasser outre mesure des obligations diplomatiques, s’autorisant à lancer à son interlocuteur des injonctions comminatoires : « Pouvez-vous, lance-t-il, regarder la caméra et dire aux auditeurs chinois la position du gouvernement coréen sur la question du THAAD, ainsi que la direction que nous devons nous efforcer de prendre ? » Le président coréen a exprimé sa position sur le dispositif, à usage « purement défensif ». Mais le journaliste n’en démord pas, et cherche par tous les moyens à faire ployer son adversaire. Les téléspectateurs ont apprécié, sans aucun doute, les invectives publiquement adressées à leur représentant par C.C.T.V. Mais les révélations du journal S.B.S. Chosun Ilbo du 12 décembre achèveront le tableau. L’émission, retransmise à la télévision officielle, a été montée de manière à faire apparaître Moon Jae-in hostile à la Chine, et les traductions en sous-titres ont été remodelées et subtilement interprétées de façon à agiter l’opinion chinoise.

Le 13, lors de son arrivée à Pékin, le secrétaire général Xi Jinping était absent, occupé par la commémoration du massacre de Nankin dans la ville martyre. Moon Jae-in n’a pas semblé faire grand cas de ce manquement protocolaire, rappelant que la cérémonie constituait en effet un motif de justification plus que valable…sans relever que son arrivée aurait pu être prévue un autre jour. L’ambassadeur coréen en Chine, plutôt que de venir accueillir le président comme le veut la pratique, a assisté à l’événement aux côtés de Xi Jinping. L’invité a donc commencé son périple par une visite aux Coréens de Pékin.

Le point climatérique de la réception se matérialisera deux jours plus tard, lors de la cérémonie d’ouverture d’un forum sur le partenariat commercial et économique Corée-Chine. Deux journalistes coréens, dans une tentative de prendre des photos rapprochées de leur président, ont été violemment passés à tabac par les forces de l’ordre au point de devoir être pris en charge par les services infirmiers. L’incident s’est déroulé à une vingtaine de mètres de l’invité.

Les officiels ont pourtant continué à faire bonne figure, et l’enchaînement des rencontres opérée par le président coréen a accouché d’une déclaration portant sur l’abolition du ban touristique chinois en vigueur depuis plus d’un an, et dont l’économie coréenne a souffert : 0,2 % du P.I.B. amputé, selon les analyses nationales, et plus précisément 4,5 milliards de dollars de perte.

Pourtant, à peine Moon Jae-in reprenait le chemin de la péninsule que, le 18 décembre, l’armée chinoise envoyait une escadre de bombardiers (deux H-6), de chasseurs (deux J-11) et d’AWACS (un T-154) passer le détroit de Tsushima pour effectuer un exercice en haute mer, traversant les zone d’identification aérienne coréenne et japonaise. La dernière occurrence d’un passage dans ce couloir remonte au 9 janvier 2017 (par douze aéronefs à l’époque). La faible fréquence de ce genre d’exercice et son caractère provocateur évident en signalent l’objet : intimider, à l’aube de la visite historique. Encore une fois, les autorités coréennes n’ont pas élevé le ton. Le chef d’État-major des armées coréen déclare le 19 décembre, reprenant les publications officielles chinoises : « l’exercice ne vise aucun pays spécifique, région ou objectif ».

Mais cette bonne volonté confinant au débonnaire n’aura pas suffi à contenter le puissant voisin asiatique : Le South China Morning Post a révélé que les mesures administratives interdisant aux agences de voyage d’organiser des tours en Corée du Sud n’ont pas été levées. Ultime pied de nez des autorités chinoises à la délégation pénitente. On pourrait ajouter, par mesquinerie, que les voyages pour la Corée du Nord, supposés suspendus, continuent eux de fonctionner à partir de la province frontalière de Jilin, comme l’a révélé Reuters le 20 décembre dernier.

Les actes de contrition du gouvernement coréen, loin de lui obtenir les avantages escomptés, auront certainement abîmé la crédibilité du petit État vis-à-vis du Japon et des États-Unis, sur lesquels sa sécurité et son indépendance reposent en partie. Et M. Moon Jae-in aura appris, à ses dépens, la nature de la diplomatie et de la politique régionale chinoise.

Noé Hirsch

 


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s