L’armée chinoise, entre soumission au politique et séduction de la population (article)

        Le 21 septembre 2017, le film d’action Wolf Warrior 2 (战狼2) est arrivé premier au box-office chinois pour la 4ème semaine consécutive. Le film met en scène un ancien militaire chinois aventurier en Afrique, imbattable, bad boy vertueux, embringué dans une intrigue sans surprise où on le verra sauver des travailleurs chinois expatriés, des amis de la Chine, et opportunément laisser à la marine chinoise l’occasion de se mettre à l’honneur. Judicieusement sorti  en salle pour le 90ème anniversaire de la fondation de l’Armée populaire de libération chinoise (A.P.L., parfois surnommée Bayi). Cependant, le film La fondation d’une armée, sorti le même jour et directement lié à cet événement, mettant en scène toute une palanquée d’icônes et de stars chinoise, n’a reçu qu’un accueil mitigé de la part des spectateurs chinois.

Le gouvernement chinois attache une grande importance à la propagation d’une image positive de l’armée auprès de la population, et s’y applique au travers de multiples canaux. Mao déjà, dans sa doctrine militaire, réservait à la discipline militaire et au comportement des soldats vis-à-vis des civils de longs chapitres, et les régulations afférant aux soldats aujourd’hui comportent également de multiples dispositions à cet égard. L’image du soldat portée au pinacle, glorieux, prêt à se jeter corps et âme dans le combat, au service du faible et du peuple.

De quoi ce blockbuster est-il le nom ?

Pour le Parti communiste chinois (P.C.C.), le rapport à l’armée est complexe. Il faut garder à l’esprit qu’en Chine, l’armée est l’armée du Parti avant tout [1], et non du peuple, de la nation ou autre entité abstraite. Sa fonction première est de sauvegarder l’assise du Parti dans le pays, et seulement ensuite de protéger la souveraineté nationale, les frontières, assurer la sécurité et ainsi de suite. D’ailleurs, le nom de l’institution est sans équivoque : il s’agit de l’armée de libération du peuple (« 人民解放军 ») et non pas l’armée nationale, ou l’armée chinoise.

Partant, le politique doit :

  • D’une part, s’assurer du soutien sans faille de l’institution militaire au gouvernement selon l’adage en vigueur « le Parti commande au fusil ». L’A.P.L. se modernise, se professionnalise, on privilégie les experts militaires aux « rouges », et ces transformations suscitent une inquiétude grandissante de la part des cadres du Parti — nous y reviendrons.
  • D’autre part, comme instrument du politique, il est nécessaire pour les dirigeants chinois de s’assurer de la synergie entre l’armée et de la population. Fondant la légitimité sur cet amalgame entre le peuple et le parti, l’instance dirigeante ne peut en aucun cas se permettre une image négative, voire de force oppressive de son bras armé.

1. Le Parti commande au fusil

« Le Parti commande au fusil » (党指挥枪) est le principe fondamental de la relation entre le Parti et l’armée, tel qu’établi dans les régulations du travail politique de l’A.P.L. 《中国人民解放军政治工作条例》de 2010. En réalité, on retrouve ce principe pour la première fois dans les « instructions du parti pour l’armée rouge » 《中国工农红军总政治部关于红军中党的工作训令》 de 1932, et l’adage est réitéré par les instances politique à chaque occasion qui se présente. Instrument de son pouvoir, le Parti a très vite tiré de l’histoire la conviction que l’insurrection civile n’atteint de point climatérique qu’avec le basculement de l’armée de son côté (comme l’enseigne l’histoire méconnue de la commune de Shanghai), et cherche à s’assurer la fidélité de l’institution militaire par tous les moyens possibles.

Le sort du Parti est lié à celui de son armée, c’est pourquoi Xi Jinping, dans la droite lignée de la pensée Maoïste, a exigé en 2015 des cadres et des soldats quatre « qualités de fer »‘四铁’干部, à savoir la foi et la croyance  indéfectible dans le socialisme aux caractéristiques chinoises, la confiance dans le Parti, la discipline, et le sens des responsabilités.

2. L’institution militaire mise au pas

La Commission militaire centrale 中央军事委员会 (ou C.M.C.), centre du pouvoir militaire sous la présidence de Xi Jinping, est composée de membres dont le premier critère de sélection, selon les statuts du Parti, réside dans l’adhésion pleine et entière au principe de soumission de l’armée au Parti. Ensuite, ils doivent être membre du Parti eux-même. Selon les dispositions de la constitution chinoise, la C.M.C. est placée sous les ordres du politburo ou de son comité permanent. Ses membres sont des militaires en exercice, en général commandant une des cinq armées, ou responsables des départements militaires principaux (Développement de l’équipement, Travail politique, Support logistique, l’État-major interarmées) ainsi que le ministre de la défense : la donne a changé avec le 19ème congrès, seules les trois principales armées (terre, mer, air), ainsi que le directeur du bureau de la discipline y sont représentés, sous la houlette des deux vices-chairman et du chairman suprême, Xi Jinping. Le principe de soumission, lui a été renforcé dans le texte des statut du P.C.C., passant de « sous le contrôle » (领导) à « sous le contrôle absolu » (绝对领导) du politburo et, partant, du chairman.

Xi Jinping a renforcé la mainmise du politique sur la C.M.C. Début octobre déjà, les comités se sont vus amputés des éléments perturbateurs qui ont tenté de résister à la réforme et/ou à la personne de Xi Jinping. Les généraux Fang Fenghui, directeur du Département d’État-major interarmées, et Zhang Yang, directeur du Département du travail politique ont été évincés. Les deux généraux sont accusés de corruption, mais le motif de leur limogeage, outre le fait qu’il appartiennent à une faction politique rivale de celle de Xi, est très certainement, au moins pour Fang Fenghui, le fait que le général ait provoqué la crise du plateau du Doklam avec l’Inde alors que Xi Jinping souhaitait un apaisement de la rivalité entre les deux géants, dans le cadre de la réunion des BRICS et de la construction des nouvelles routes de la soie (OBOR) [2].

Cette volonté d’apaisement de la part du politique participe de la volonté de Xi d’étendre le soft power de la Chine au travers des concepts établis comme développement d’un « monde harmonieux », les échanges « gagnants-gagnants » et l’aide aux pays en nécessité le long de la ligne OBOR, qui nécessitent une confiance absolue des partenaires, en général méfiant vis-à-vis d’une puissance qui se veut en position d’hégémonie sur l’Asie. Ainsi, le très officiel think tank C.I.C.I.R. (中国现代国际关系研究院) a récemment publié un article substantiel sur le développement d’OBOR [3] dans lequel il relève comme obstacle principal la défiance qu’entretiennent les voisins de la Chine vis-à-vis de ses ambitions en termes de puissance. Les incartades de l’institution militaires ne sont pas de nature à rassurer les acteurs régionaux sur le bien-fondé des intentions chinoises à leur égard, ce qui explique que pour mener à bien ses projets, Xi Jinping se soit retrouvé contraint d’épurer l’institution pour en faire une marionnette aux ordres. En effet, le premier quinquennat du chairman est décevant : la réforme annoncée de l’armée, dont la conclusion se situe à l’horizon 2020, prend du retard et rencontre de multiples résistances. Par ailleurs, la situation économique de la Chine est loin d’être flamboyante. D’un côté comme de l’autre, le président de la République populaire de Chine (R.P.C.) et chairman ne peut plus tolérer qu’un certain nombre d’instigateurs mal intentionnés viennent mettre des bâtons dans les roues de ses projets politiques.

Par la suite, lors du fameux 19ème congrès, après que l’agence de presse Xinhua ait publié une liste interminable de politiciens chinois écroués pour cause de corruption, nous avons pu assister à un remaniement spectaculaire des caciques de l’institution militaire. « L’armée de Xi », comme est appelée sa garde rapprochée, a été placée à tous les postes à responsabilité de l’arborescence, évinçant de la C.M.C. et du commandement des théâtres les ultimes abatis des factions précédentes, que leur allégeance ait reposé en Jiang Zeming ou encore les généraux honnis Guo Boxiang 郭伯雄, Bo Xilai 薄熙来, et Xu Caihou徐才厚 et le politique Zhou Yongkang 周永康). Le format de la C.M.C. a été réduit pour fluidifier l’application des consignes et réduire le potentiel de dissension qui naîtrait d’une trop large collégialité, et ainsi renforcer le pouvoir absolu du président de la république populaire sur l’armée.

Par ailleurs, le pouvoir politique exige des actes de componction et un renouvellement régulier des vœux de soumission de la part de l’institution militaire. Ainsi, le média de communication de l’armée, le Renmin Bao (人民报) réaffirme quotidiennement son adhésion à la ligne d’une nécessité impérieuse d’un contrôle politique de l’armée pour assurer sa puissance et loue les qualités du soldats qui « obéit sans discuter aux ordres » 随时待命. Le mot d’ordre est la discipline « 纪律 » sans laquelle « l’armée s’effondre comme un fétu de paille » [4]. Discipline des troupes et discipline des instances militaires de commandement. Le 5 novembre, Xinhua a publié une « décision » de la nouvelle C.M.C. qui constitue dans la lettre du texte une déclaration d’allégeance absolue à Xi Jinping (nommément cité) [5].  Xi, par ailleurs, a à de multiples reprises revêtu l’uniforme militaire, en particulier lors du défilé du 90ème anniversaire de la fondation de l’armée, et s’affiche quotidiennement habillé en soldat pour symboliser que le chef suprême de l’armée demeure le secrétaire général du parti communiste.

3.  L’armée en symbiose avec le peuple

Si le politique veut assurer son contrôle sur l’armée, cette dernière doit également conserver son lien organique avec le peuple.

Depuis l’âge de sa fondation, l’armée s’est vu enjoindre par le pouvoir politique communiste d’adopter un comportement exemplaire vis-à-vis du peuple. On retrouve déjà cette exigence fondamentale dans l’ordre de Mao Zedong de 1947, résumé dans cette formule :  « Les trois disciplines et les 8 points d’attention » (三大纪律八项注意). Une discipline se résume ainsi :  « ne pas même voler un fil ou une aiguille au peuple » (不拿群众一针一线). Parmi les points d’attentions, on retrouve les points 3, 4, 5, 6, 7, respectivement « rendre ce qu’on emprunte » (借东西要还), « compenser ce qu’on abime » (损坏东西要赔偿), « ni frapper ni insulter » (不打人骂人), « ne pas abîmer les champs » (不损坏庄稼), « ne pas prendre de libéralités avec les femmes » (不调戏妇女). Dès le commencement, l’armée est vue comme une force extérieure au peuple (qui vient le délivrer) et non qui émane de lui, bien qu’elle se dise « populaire ». Il lui est donc nécessaire d’entrer dans les bonnes grâces de la population, et de le demeurer. Encore aujourd’hui, les règlementations afférant aux soldats de l’A.P.L. en service (中国人民解放军现役士兵服役条例) contiennent de multiples dispositions à cet égard.

Ce que la réforme de 2016 entérine, mais qui se profilait de longue date, est la professionnalisation de l’armée chinoise. Les effectifs ont été amputés d’environ 300 000 postes, et les conditions d’entrée se sont très largement accrues : on a récemment appris, par exemple, que les tests de conditions physique éliminaient plus de la moitié des jeunes volontaires urbains de la liste des conscrits [6]. Le modèle du peuple en armée, du citoyen-soldat, s’efface au profil d’une armée moderne et professionnelle, formant une sphère de plus en plus coupée « des masses » et de plus étrangère. Comme nous l’avons établi en introduction, et étant donné la nature quasi-totalitaire du régime pour lequel l’armée constitue aussi bien un garant de la sécurité extérieure qu’une force de police auxiliaire en interne, la rupture de ce lien organique est un danger non négligeable pour la stabilité et la survie du régime à long terme.

À ce titre, la machine de guerre chinoise effectue, comme elle en a l’habitude, une attaque conjointe sur tous les fronts.

  1. La création d’un lien entre les étudiants et l’armée, par l’entraînement militaire obligatoire pour tous (军训) et le devoir d’assister à la cérémonie militaire du lever du drapeau 升国旗.
  2. L’investissement complet de l’espace public par des spots ayant traits, de près ou de loin, à l’armée. En particulier par trois intermédiaires : les spots publicitaires en faveur de l’armée avant les films au cinéma, à la télévision par le biais de spots et de séries, et dans le métro, où des télévisions disposées dans les stations, sur les quais et dans les rames diffusent en boucle des images à la gloire de l’A.P.L. et de ses nouvelles acquisitions. Certains panneaux de transports en commun vont jusqu’à exhorter la population à « se tenir prête au combat ».
  3. La mise à l’honneur des actions glorieuses de l’armée dans des circonstances laborieuses. Ainsi, le récent tremblement de terre dans le Sichuan et le Xinjiang ont été officiellement couverts par de multiples journalistes diligentés par l’État, qui ont fait de ces désastres des plateformes successives de promotion de l’armée. Activant une mécanique bien connue, les services de communication de l’armée chinoise ont pointé leurs caméras sur la bravoure de leurs soldats et placé un officier sur un piédestal, Zhang Guoquan (张国全), comme modèle de la dévotion militaire au service des sinistrés. De la même manière, lors du récent ouragan qui a balayé Macao, la communication officielle a loué la bonne impression qu’avaient fait les troupes chinoises sur la population en se portant au secours des victimes de la catastrophe. Enfin, des articles dithyrambiques sont publiés quotidiennement sur Renmin Bao, mais également sur des plateformes télévisées et des quotidiens plus civils, à propos des troupes chinoises en mission de la paix et de leurs faits d’armes, de leur amour profond des autres et de l’impression positive qu’ils suscitent chez leurs collègues étrangers en mission. Ou encore les pérégrination du navire à vocation diplomatique « Peace Ark » et les soins gracieusement distribués à chacune de ses étapes.
  4. La propagande télévisuelle : le nombre des séries télévisées, dont la jeunesse urbaine est friande, ayant pour sujet l’armée chinoise, est impressionnant. Nous pouvons citer 深海利剑 (Épée dans les profondeurs océaniques, à la gloire de la marine), 空天猎 (Proie dans la ciel, à la gloire de l’armée de l’air [7]) ou 士兵突击 (Attaque surprise du soldat, à la gloire de l’armée de terre). Tous ces films ont été produits en collaboration avec de réels groupes armés de l’A.P.L., et en collaboration avec des cadres et officiers de haut niveau [8].
  5. La production cinématographique: le dernier blockbuster que nous évoquions en début d’article constitue à cet égard un cas d’école, car non content de porter au pinacle un soldat chinois (ainsi qu’un vétéran de l’armée symbolisant la vieille garde de l’armée rouge), la machine de propagande chinoise tourna a plein régime pour le défendre. De manière assez objective, le film est moyen, pour ne pas dire médiocre, et pourtant toute critique étrangère des nombreux défauts évidents du film est systématiquement démontée par la presse officielle. Invariablement taxés de « sinophobes », les avis négatifs suscitent l’ire du Global Times, dont certains articles appuient que « les Occidentaux ne peuvent pas supporter qu’un Chinois soit le sauveur ». Cette réaction à première vue (hautement) puérile d’une presse pourtant officielle réside dans l’adhésion de la jeunesse à ce film grand public, qu’il semblait difficile de toucher par les moyens et thèmes traditionnels en matière cinématographique. Ainsi, les médias officiels lient en partie l’enthousiasme de la jeunesse à s’engager dans l’armée, qui a connu un bond de 5,6 % sur la phase de recrutement de l’année passé [9], franchissant le cap symbolique du million d’adhésions, c’est pourquoi ce film de divertissement s’est rapidement mué en vache sacrée.
  6. Enfin, le grossissement systématique du climat de menace qui pèse sur la population.

Il est difficile pour la Parti de justifier la taille de son armée sur la simple base de la défense de son intégrité territoriale. La menace, contrairement au discours officiel n’est pas substantielle pour le territoire chinois. Aucune puissance limitrophe d’Asie centrale ne souhaite utiliser les Ouïghours du Xinjiang comme levier pour favoriser l’émergence d’une zone tampon indépendante, et la population locale est en passe de basculer vers la majorité Han. Au Tibet, les troubles ont été réglés par l’afflux démographique et la présence policière renforcée, double stratégie qui semble porter ses fruits. Ni l’Inde, suffisamment occupée au Cachemire et dans une posture défensive, ni le Vietnam, ni la Corée ne constituent des dangers vitaux pour la Chine, qui se sent si peu menacée qu’elle n’hésite pas à multiplier les provocations dans les zones litigieuses avec ses voisins : plateau du Doklam, opérations en faveur de la liberté de navigation (FONOPs) régulières autour de Taïwan, exercices sino-russes en mer du Japon, établissement illégal et unilatéral de zone de quarantaine dans les eaux internationales de la mer de Chine du Sud [10], enlèvement de pêcheurs vietnamiens contre demande officielle de rançon [11], revendication déraisonnables en matière de territoire maritime de la Chine dans la mer de Chine du Sud [12][13] et occupation de fait de certaines îles disputées, comportement agressif vis-à-vis des îles Diaoyu, envoi récent et ostentatoire d’un sous-marin nucléaire dans l’océan Indien faisant suite à de plus anciennes provocations similaires [14][15]. Le refus catégorique de la Chine, faisant suite à la proposition vietnamienne, de donner force contraignante au récent Code de conduite signé par les puissances d’Asie du Sud-Est lors du sommet de l’A.S.E.A.N. est à ce titre révélateur, car la disposition principale de ce texte réside dans l’interdiction du recours à la force… La Chine n’est pas, contrairement à ce que sa presse soutient, acculée et contrainte à une posture défensive proactive.

C’est néanmoins le point de vue que la presse chinoise défend. La Chine pourrait ainsi à tout moment être frappée par l’impérialisme américain, avec l’aide de ses alliés, en particulier le Japon et la Corée (ce fameux « pistolet pointé sur la tempe de la Chine »). La communication de ce problème vers la population n’est pas aussi grossière mais prend très souvent la forme de la présentation d’un nouvel armement, qui est systématiquement comparé à l’armement américain correspondant. Le développement de l’armement est sans cesse de nature à « inquiéter », « faire peur », « terrifier » l’armée américaine, ou indienne plus récemment avec les incidents ponctuels dans la zone du plateau du Doklam. L’industrie chinoise des drones de pointe a vocation à « dépasser » celle des Américains. L’usage du droit de passage innocent de la marine américaine dans la région est systématiquement fustigé par les autorités chinoises qui dépeignent ces activités comme des agressions à leur encontre. Il faut voir la réaction euphorique de la presse chinoise lors de l’incident du destroyeur USS John S. McCain au large de Singapour pour réaliser l’ampleur de cette animosité, ainsi que la fixation obsessionnelle du déploiement du THAAD en Corée du Sud qui mobilise presse, ministère de la Défense, ministère des Affaires Étrangères, et télévision officielle sans discontinuer — dont on peut en effet discuter le bien-fondé, la présence américaine en Corée du Sud n’est pas non plus anodine ; c’est la place de cette information dans le paysage public chinois qui est ici en cause.

Ainsi, l’armée chinoise occupe une position de défenseur nécessaire d’un peuple chinois en péril, devient une valeur refuge pour un peuple plongé dans « le grand méchant monde [16] » ; sa fonction première, celle d’assurer la sérénité du pouvoir du Parti et partant, agir sur la sécurité intérieure est ainsi gommée au profit d’un rôle fantasmé de défenseur vertueux contre l’ennemi à l’international.

Quels résultats ?

Les résultats sont mitigés. Il participent sans doute à creuser le fossé entre les adhérents au régime et ses détracteurs, de plus en plus nombreux. Car cette invasion de l’armée dans toutes la strates de la vie publique se conjugue au rôle policier oppressif qu’il occupe au sein de la population, l’effet est à double tranchant : intensifier le soutien des convertis, renforcer le mécontentement des plus critiques. Cette armée, qui défile en rang dans les villes du Xinjiang, qui occupe le paysage urbain, est également le garant de la politique sociale impopulaire que le Parti met en place, à savoir le renforcement du contrôle du politique sur la population par le contrôle d’internet, la suppression des V.P.N., l’interdiction de blâmer ou de porter préjudice à l’hymne national et toutes les mesures de cette nature indiquant l’approfondissement du caractère policier de la R.P.C. Le fossé qui se creuse entre les civils critiques et l’armée s’approfondit également en matière politique. Les mesures prises lors du 19ème congrès, le ton anachronique du quotidien de l’A.P.L., journal officiel à destination de l’armée, et les allocutions politiques régulières de Xi (vêtu de son treillis) à l’endroit de l’institution militaire sont autant d’indices mettant en exergue la nécessité pour le P.C.C. de politiser sans cesse l’armée. La nomination du nouveau commandant du théâtre de commandement du nord Li Qiaoming 李桥铭 n’est pas innocente : l’homme est connu pour ses thèses historiques sur la chute de l’U.R.S.S., qu’il impute avant toute autre chose à la dépolitisation de l’armée russe. Or, la population des grandes villes est irrémédiablement dépolitisée, indifférente, quand elle n’est pas mécontente. La ligne de démarcation entre les ces deux composante de la société chinoise semble progressivement se muer en cloison, malgré tout les efforts du Parti pour habiller d’une imagerie agréable l’instrument fondamental de sa domination.


[1] Voir l’article 23 des statuts du Parti communiste chinois

[2] Ce n’était pas la première fois que des éléments rétifs de l’armée chinoises nuisaient à des initiatives politiques de réconciliation et d’apaisement, en particulier vis-à-vis de l’Inde

[3] http://www.cicir.ac.cn/chinese/News_8198.html

[4] http://military.people.com.cn/n1/2017/0919/c1011-29543905.html À ce sujet, voir cet article édifiant (en chinois) relayé sur tout les grands médias officiels chinois, du 18 septembre 2017, opérant un récapitulatif des régulations chinoises en vigueur pour assurer la « règle de droit dans l’armée » 法治法律. Le concept mêle de manière confuse la discipline des troupes au commandant et l’obligation des commandant à obéir aux vœux du politique.

[5] « 关于全面深入贯彻军委主席负责制的意见 » http://news.xinhuanet.com/mil/2017-11/05/c_129733196.htm

[6] http://www.81.cn/jfjbmap/content/2017-08/28/content_186595.htm en chinois.

[7] http://eng.chinamil.com.cn/view/2017-09/10/content_7750601.htm

[8] Voir à ce sujet l’article exhaustif de la Jamestone Fondation : https://jamestown.org/program/pla-attempts-to-attract-higher-quality-recruits/

[9] http://www.moe.gov.cn/jyb_xwfb/gzdt_gzdt/s5987/201708/t20170830_312756.html en chinois.

[10] http://www.chinadaily.com.cn/china/2016-05/16/content_25302619.htm

[11] https://amti.csis.org/chinese-kidnapping-primary-source/

[12] https://amti.csis.org/island-tracker/chinese-occupied-features/

[13] La marine chinoise a récemment tout bonnement interdit l’accès aux Philippins aux îles Thitu leur appartenant, se les appropriant sans autre forme de procès https://amti.csis.org/confirming-chinese-flotilla-near-thitu-island/

[14] http://thediplomat.com/2015/04/chinese-nuclear-subs-in-the-indian-ocean/

[15] http://www.guancha.cn/military-affairs/2017_09_22_428172.shtml en chinois

[16] « Mean World Syndrome », concept de George Gerbner qui consiste à décrire la manière dont la machine médiatique peut plonger la société dans un état d’anxiété propre à amplifier les dangers réels et à susciter un besoin de valeurs/institutions/produits-refuges qui constituent pour elle des sources de sérénité.


Noé Hirsch


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