Dictionnaire de la guerre et de la paix, B. Durieux, J.-B. Jeangène Vilmer, F. Ramel, 2017 (compte rendu)

Illustration dico

        Le mercredi 4 octobre dernier, dans l’amphithéâtre Des Vallières de l’École militaire, l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (I.R.S.E.M.) organisait l’événement de lancement du Dictionnaire de la Guerre et de la Paix, édité par les Presses Universitaires de France. Avec un peu plus de trois cent entrées et non moins de deux cent contributeurs, parmi lesquels d’éminents spécialistes étrangers, ce dictionnaire se démarque de travaux antérieurs qui se concentraient davantage sur la pensée stratégique (nous pensons ici aux dictionnaires de Gérard Chaliand – Arnaud Blin et de François Géré) ou sur l’art de la guerre (André Corvisier) en cela qu’il envisage la guerre comme un « fait social total », pour reprendre l’expression de Marcel Mauss. Il aborde bien entendu des considérations militaires, mais fait une large place aussi aux relations internationales, au droit, à la culture, à l’art, à la sociologie, à l’anthropologie, à l’économie, etc.

Afin d’illustrer la pluralité des approches retenue par le Dictionnaire, arrêtons-nous sur trois de ses entrées.

L’entrée « Bataille », rédigée par le Professeur Hervé Drévillon, nous montre qu’au fil des évolutions techniques, des innovations organisationnelles et intellectuelles, la conduite de la bataille « descend » dans l’échelon organisationnel et opérationnel des armées tout en s’étendant dans l’espace et dans le temps. Menée partout et tout le temps lors de la Première Guerre mondiale, la bataille finit par être nulle part. Elle est largement dépossédée de son unité de lieu, de temps et d’action qui l’avait caractérisée au cours de l’âge classique de la guerre, c’est-à-dire de l’Antiquité jusqu’au milieu du XIXe siècle. La contribution insiste également sur l’aspect culturel de la bataille, en revenant sur l’expression de « modèle occidental de la guerre » (V.D. Hanson). Les Européens auraient, d’après cette vision, recherché et livré depuis les Grecs des batailles décisives pour mettre un terme à leurs conflits. Or l’histoire militaire européenne montre plutôt que le rôle de la bataille a fortement fluctué, et qu’il a pu être secondaire en comparaison de la place des sièges ou des raids. La bataille décisive pouvait parfois être recherchée, mais les protagonistes ne possédaient pas les moyens de la conduire ; et, inversement, ces moyens pouvaient bel et bien exister mais la volonté ne pas y être. En ceci, les guerres de la Révolution française, et surtout leur prolongement impérial, sont d’une grande importance puisque les moyens et la volonté sont alors réunis. Hervé Drévillon élargit également son approche en rappelant la fonction politique de la bataille, son rôle narratif, sa contribution à la formation des représentations culturelles, dimensions qui sont, finalement, son seul aspect immuable.

Loin de se contenter de remédier aux mémoires défaillantes quant à la définition d’un terme, un dictionnaire, du moins ce dictionnaire, se veut être avant tout un outil de recherche, le compagnon de route mettant à notre disposition des nourritures intellectuelles stables et pérennes dans un environnement incertain et turbulent. Devant les débats et les polémiques qui font rage au sujet de l’actualité, des mots s’imposent, refont surface, sont contestés, ou voient leur sens dévoyé. Intéressons-nous donc à l’entrée « Djihad » réalisée par Brigitte Curmi et Stéphane Lacroix. Les auteurs rappellent tout d’abord la nature duale du concept de djihad qui, littéralement, désigne aussi bien l’effort sur soi-même (djihad interne) que le fait de combattre un ennemi (djihad externe), ce qui constitue une première pomme de discorde selon que l’on accorde la primauté à l’un ou à l’autre, d’autant plus que le djihad externe est devenu un élément structurant de l’islam lorsque Mahomet s’est fait chef de guerre et que l’expansion militaire a caractérisé les premiers temps de la religion musulmane. Les co-auteurs nous montrent bien que le djihad obéit à un certain nombre de règles et d’interdits, comme l’interdiction du suicide, la redistribution du butin ou l’invitation préalable à se convertir à l’islam faite aux ennemis. Le détour par l’histoire permet de mieux saisir des processus contemporains qui peuvent parfois être difficiles à comprendre. Ainsi, lorsque des djihadistes se tournent contre des États musulmans et leurs dirigeants inféodés selon eux à l’Occident, les auteurs nous apprennent que le djihad avait subi une certaine réorientation au moment de l’occupation du Proche-Orient par les Mongols : estimant la conversion à l’islam des occupants locaux peu sincère, le juriste et théologien Ibn Taymiyya proclama le djihad à leur encontre. Le djihad fait également l’objet de discussions théologiques qui sont intimement liées au contexte politique du monde musulman : tentative d’« adoucissement » du djihad et des versets de combat lorsque l’Empire ottoman s’affaiblit, « durcissement » lorsque les pouvoirs arabes modernes sont perçus comme « impies » ou lorsqu’un territoire musulman subit l’occupation des ennemis de l’islam (Afghanistan dans les années 1980 notamment), « universalisation » et déterritorialisation du djihad lorsque le sentiment qu’une guerre mondiale a été déclarée à l’islam se fait sentir (Al-Qaïda), et réponses d’autorités religieuses devant l’usage fait du djihad par les organisations terroristes. Autant dire que, concluent les deux auteurs, il ne faut pas tomber dans le piège de l’essentialisme lorsque l’on parle de djihad.

Tout autre sujet enfin, ayant plus directement trait aux sciences sociales et politiques, l’entrée « Opinion publique » rédigée par Benoît Royal. Dans des régimes démocratiques dont le fondement est la souveraineté du peuple, l’opinion des citoyens constitue un enjeu essentiel, rappelle d’emblée l’auteur. Grâce, ou à cause, des techniques et espaces d’information, l’action sur l’opinion publique — en termes de morale, d’intérêt ou d’affectivité des peuples notamment — est un moyen redoutable. Les armées ne sont absolument pas épargnées par ce phénomène de l’opinion publique qui, bien qu’il ne soit pas neuf dans l’histoire, n’en a pas moins pris des dimensions formidables. Il affecte directement en effet deux enjeux majeurs les concernant directement : la préservation de leur légitimité morale (image renvoyée, niveau d’adhésion des citoyens aux actions militaires conduites) et le renforcement de la résilience nationale, laquelle repose sur la force morale du pays. Il est dès lors inévitable que la couverture médiatique des actions militaires soit d’une importance cruciale en termes d’impact, non seulement sur l’opinion publique du pays concerné, mais aussi sur celle de son / ses adversaire(s), obligeant les armées à une position de veille stratégique au sein des espaces médiatiques.

Outre son contenu riche et pluridisciplinaire, le Dictionnaire de la Guerre et de la Paix a également été pensé dans un objectif d’influence sur le débat stratégique et le champ des études universitaires. Les trois co-directeurs du dictionnaire — le général Benoît Durieux, le directeur de l’I.R.S.E.M. Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, et le professeur Frédéric Ramel — ont ainsi insisté sur ce qui a motivé ce projet d’édition né il a plus de trois ans : contribuer bien entendu au débat stratégique, fournir un outil précieux aux chercheurs, aux étudiants et à l’ensemble du public intéressé, mais aussi, voire surtout, œuvrer au dynamisme des war studies (qu’il convient de traduire en français par « études sur la guerre »), lesquelles, bien que représentées par de talentueux chercheurs, font toujours l’objet d’un certain « retard » français si l’on observe leur situation outre-Manche (Royaume-Uni et Irlande), dans les pays scandinaves (Danemark et Suède) ou aux États-Unis. Car si l’histoire militaire constitue un champ bien établi en France, y compris dans les universités, et si les études de « défense et sécurité » fleurissent un peu partout, les war studies demeurent encore orpheline dans le monde universitaire. Un manque auquel, signalons-le, le master Expertise des conflits armés de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne entend à sa manière répondre, proposant une offre d’enseignements pluridisciplinaires dont la guerre constitue l’objet d’étude.

Pierre-Romain Thionnet

 


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s