Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous… (12)

Illustration FdLRoman

 

Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous La Société militaire de 1815 à nos jours, de Raoul Girardet (Paris, Perrin, 341 p.).

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                Raoul Girardet, né un an après la bataille de Verdun, est issu d’une famille de militaires de carrière, patriotes et républicains. Agrégé d’histoire, c’est un spécialiste des sociétés militaires et du nationalisme français. Il fut professeur à l’université de Paris, à l’École nationale d’administration (E.N.A.), à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et à l’École polytechnique.

Sa jeunesse est marquée par un premier engagement dans l’Action française. Il quitte toutefois le mouvement au début de la Seconde Guerre mondiale, écœuré par l’antisémitisme et la collaboration.

Son second engagement majeur est son entrée dans la Résistance. Si Girardet éprouve quelques difficultés à se détacher de la personnalité tant vénérée du maréchal Pétain, héros de la Première Guerre mondiale, son indignation devant l’armistice est immédiate. Cela lui vaudra d’être arrêté en 1944 et d’être interné à la prison de Fresnes durant six mois puis au camp de Compiègne, où il échappe de peu à la déportation. Il recevra la Croix de guerre 1939-1945

La troisième grande aventure de Girardet est son engagement dans la guerre d’Algérie, pendant laquelle les velléités d’abandon que montra le général de Gaulle dès son allocution sur l’autodétermination, le 16 septembre 1959, l’ont poussé à adopter un antigaullisme féroce et à se rapprocher de l’O.A.S.

Ces trois engagements reflètent, pour lui, son attachement à certaines valeurs : l’honneur, la fidélité et la tradition. Les origines et les combats de Girardet expliquent en grande partie les centres d’intérêts autour desquels se concentre son œuvre : la question militaire, le nationalisme, le colonialisme, l’histoire des idées politiques. Ce sont ces thèmes que l’on retrouve essentiellement dans sa bibliographie et dans les participations qu’il a pu apporter à divers ouvrages collectifs.

               L’objet du présent compte rendu est la version enrichie et augmentée, près d’un demi-siècle après sa parution initiale en 1953, du livre que l’auteur avait tiré de sa thèse d’État. Là où la première édition s’arrêtait au seuil de la Seconde Guerre mondiale, la période suivante fait ici l’objet des quatre chapitres terminaux. C’est un travail d’histoire sociale, des mentalités ou de l’esprit public : une histoire compréhensive, qui vise à restituer le sens collectif, l’ampleur et les conséquences des phénomènes, tendances, ruptures et continuités, affectant la conscience militaire sur une longue période.

L’ouvrage est scindé en deux grandes parties. La première, qui porte sur les années 1815- 1870, établit un état des lieux de la « Grande Armée » à l’issue de la chute de l’Empire et son évolution au cours de la Restauration, de la Monarchie de Juillet et du Second Empire.

Après 1815 et un quart de siècle de combats quasiment ininterrompus, la société française se détourne de la guerre et des valeurs guerrières : cette première période est marquée par une marginalisation de l’armée. L’aristocratie de la Restauration soupçonne les militaires de nostalgies révolutionnaires ou impériales ; la bourgeoisie (dont les élites ne sont pas insensibles à l’influence pacifiste des saint-simoniens) est occupée à s’enrichir ; les paysans se souviennent des rigueurs d’une conscription à laquelle ils ont souvent résisté de manière opiniâtre. Un antimilitarisme doctrinal se fait jour. Les portraits littéraires d’officiers (Balzac, Stendhal, Vigny) sont alors discrets et peu flatteurs. Seule la gauche républicaine révère l’armée. Cette dernière souffre du contexte et de la longue inaction qu’il lui impose, à peine entrecoupée d’opérations peu susceptibles d’enflammer l’imagination. La condition militaire se caractérise alors par une vie de garnison terne et monotone, un prestige en berne, et des moyens d’existence réduits.

Contrairement à l’opinion publique qui se divisera à plusieurs reprises durant la première moitié du XIXe siècle, l’armée semble faire bloc, généralement en faveur du pouvoir central. Ses valeurs guerrières et les vertus qu’elle défend la font parfois passer pour passéiste.

Pourtant, cette impression de bloc uni s’effrite au fur et à mesure que l’activité guerrière se restreint. Et les mêmes crispations politiques que celles de la société apparaissent chez les militaires. L’ouverture du recrutement par Gouvion Saint-Cyr y est vraisemblablement pour quelque chose. C’est avec la IIe République que l’armée sort véritablement de son effacement du monde politique. Dans l’imaginaire collectif et surtout politique, l’armée peut être remise à l’honneur par ses moyens qui permettent la mise en œuvre de grands travaux servant la grandeur pacifique et sociale de la France (à l’exemple de Bugeaud en Algérie).

Dans cette première partie, Raoul Girardet dresse l’inventaire d’une armée qui s’adapte aux multiples restructurations politiques de cette époque sans jamais avoir d’autre but que de servir « d’une obéissance passive ». Il décrit par ailleurs la vie des casernes, la rudesse du service de cette période où le soldat est peu payé, mal nourri, peu considéré et ne reçoit aucune éducation. L’armée est en mal de guerre sur son territoire, peu considérée et se sédentarise dans les villes.

La deuxième partie débute à l’issue de la guerre de 1870, conflit qui aboutit à la réapparition d’une armée de la nation, via la conscription et une réaffirmation de son rôle social. À partir de 1870, l’armée devient l’« Arche sainte » de la nation. Après une défaite qui a stupéfié tout le monde, suivie par l’écrasement de la Commune vécu comme l’économie d’une nouvelle révolution, le sentiment de gravité, le recueillement et la ferveur autour des armées atteignent des sommets. Les querelles politiques sont d’abord reléguées au second plan, au nom d’une volonté de redressement national. La loi de conscription de 1872 fournit des effectifs en temps de paix en forte augmentation, mais aussi un renforcement de la cohésion nationale par l’expérience prolongée de l’ordre rigoureux des casernes. L’armée, dans l’esprit des législateurs, sera une école de discipline sociale sous l’impulsion de novateurs tels que Lyautey ou Pagézy de Bourdéliac. Il y a là la vision d’une nation enfin réconciliée (unité nationale), et régénérée (relèvement moral) grâce au service militaire. L’armée retrouve alors un rôle central dans le relèvement national et l’officier devient un personnage d’élite (création de l’École supérieure de Guerre par le général Lewal).

Cependant, le sentiment de l’opinion publique et politique envers son bras armé va une fois de plus faire balancier à la fin du siècle et au début du suivant. C’est l’époque de la négation du devoir patriotique. Les intellectuels conspuent ce corps qui est traditionnellement tourné vers la tendance politique représentant le plus l’autorité, ou du moins vers le pouvoir légal. L’armée en ce début de siècle est au plus mal. L’avancement est difficile, les soldes sont au plus bas, c’est le retour de la difficile vie de caserne. Dans son sein également les problèmes de la société se cristallisent (problèmes de religion, de tendance politique).

À partir de 1911 toutefois, l’opinion publique bascule à nouveau. Il y a alors un véritable engouement pour l’épopée coloniale, vue comme une conquête pacifique. L’officier prend alors une nouvelle dimension, décrite par Lyautey dans son Rôle social de l’officier.

L’ouvrage de Girardet montre que la guerre de 1914-1918 n’a eu que peu d’impact sur les mentalités et n’a provoqué que peu de remise en question du monde militaire en général.

L’auteur évoque ensuite les aléas des relations entre la Nation et son armée qui, au gré des conflits, vont s’embellir ou s’assombrir. Ainsi l’entre-deux-guerres est-il une période morne. Une période également de vide intellectuel pour l’armée. « C’est la mélancolie du corps militaire hors des périodes de grands efforts » selon De Gaulle dans Vers l’Armée de métier.

L’ouvrage est plus explicite sur les bouleversements amenés par le grand schisme de 1940 et les conséquences sur l’armée d’après-guerre. L’obéissance passive ne peut plus exclure une réflexion du subordonné sur sa mission et l’ordre reçu. L’armée se déchire au même titre que la société. La Résistance crée un précédent de non-obéissance qui sera repris pour les guerres de décolonisation.

L’auteur décrit ensuite la « découverte » par l’armée de la guerre nouvelle, la guérilla, la guerre psychologique avec l’Indochine qui laissera une armée à deux vitesses, le corps expéditionnaire aguerri et passionné et les métropolitains fonctionnarisés. L’Indochine marquera également une rupture nette entre l’Armée et la Nation.  L’auteur revient aussi sur l’Algérie qui sera quittée après une promesse contraire et les divisions profondes engendrées au sein de la l’armée. L’ouvrage se termine par le décryptage du lien qui unit l’armée professionnelle des années 1990 avec la nation.

               L’auteur, au travers de cette fresque, nous montre donc que si les liens sont tangibles entre l’armée et la société, ils suivent de manière assez cyclique les grandes évolutions de la société. Il est évident que tout mouvement historique, courant de pensée, ou action politique a eu des conséquences sur l’armée. En effet, à l’instar de la société et pourtant en marge, le monde militaire évolue, se transforme. Si le fondement majeur de l’armée reste l’obéissance à ses chefs et la délégation par la nation de l’usage de la force, elle n’en a pas moins développé au cours du temps un rôle qui sort bien du seul cadre de la guerre.

L’armée s’est forgée un rôle social par la formation des jeunes intégrant ses rangs (deuxième chance, S.M.A., etc.) et reste de nos jours un puissant ascenseur social.

Au-delà de la seule défense militaire, elle participe activement aux missions de police (gendarmerie, marine), aux missions de secours (sécurité civile, réquisition des forces), aux missions de renseignements (D.G.S.E., D.P.S.D., D.R.M.) et à des actions humanitaires.

Le monde militaire évolue en parallèle de la société, garant de ses valeurs et renforçant chaque jour le lien qui l’unit à la nation. Le militaire est un citoyen à part entière qui a choisi de servir la société qui l’a vu naître.

Roman Lorencki


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