Etudes sur le Combat, A. du Picq, 1880 (Compte-Rendu)

Illustration FdLTdBDS

Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous Études sur le combat — Combat antique et combat moderne du colonel Charles Ardant du Picq (Paris, Economica, 280 p.).

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            Le colonel Charles Ardant du Picq est né le 19 octobre 1821 à Périgueux, en Dordogne, dans une famille de la moyenne bourgeoisie provinciale. Saint-Cyrien de la promotion « du Tremblement » (1842-1844), il effectue une carrière honorable en dépit d’une scolarité médiocre. Il combat lors de la guerre de Crimée (1853-1856) au cours de laquelle il est fait prisonnier par les Russes. Il participe également à l’intervention française en Syrie (1860) et à la répression contre l’insurrection des Ouled Sidi Cheikh en Algérie (1864-1865). C’est donc un officier expérimenté ayant tant l’expérience de la « grande » que de la « petite » guerre. Nommé colonel en 1869, il prend le commandement du 10e régiment de ligne. Le 15 août 1870, un mois après le déclenchement de la guerre franco-prussienne (1870-1871), il est mortellement touché par un obus alors qu’il mène son régiment au combat près de Gravelotte. Il décède de ses blessures le 18 août.

La rédaction des Études sur le Combat débute en 1865 et sera interrompue par la mort du colonel Ardant du Picq, dont ce sera la seule publication. L’ouvrage est un livre de tactique publié à titre posthume. En 1880, Hachette et Dumaine publie une première édition incomplète. En 1903, une seconde édition augmentée paraît chez Chapelot et devient le texte de référence. Si la première partie intitulée Le combat antique est identique, la seconde partie Le combat moderne est quant à elle complétée et ré-agencée.

Il faut distinguer le contexte d’écriture du contexte de publication. L’écriture de cet ouvrage débute en 1865 au cours des dernières années du règne impérial de Napoléon III (1852-1870). La scène européenne est caractérisée par la montée en puissance de la Prusse du roi Guillaume Ier et de son chancelier Otto von Bismarck depuis la victoire de Sadowa (1866). Par ailleurs, cette période est annonciatrice de la guerre industrielle moderne. La guerre civile américaine (1861-1865) et la guerre austro-prussienne (1866) démontrent l’assimilation par les puissances européennes de l’offre technologique en matière d’armement permise par les révolutions industrielles (télégraphe, chemin de fer, artillerie à tir rapide, fusils à chargement par la culasse…). Face à ces évolutions significatives, la pensée militaire française peine à se réveiller de l’apathie qui la caractérise depuis 1815. En 1867, le général Trochu, inspecteur de l’infanterie, tombe en disgrâce après la publication de L’armée française en 1867, ouvrage dans lequel il dénonce l’impréparation de l’armée française. En 1868, la loi Niel tente de réformer et de moderniser l’armée, notamment le système des réserves, mais cette mesure est trop tardive. L’ouvrage du colonel Ardant du Picq s’inscrit dans ce mouvement de renaissance difficile de la pensée militaire française.

L’existence de deux éditions implique l’étude de deux contextes. La publication de 1880 s’inscrit dans le processus de mise en place de l’École de Guerre qui doit pallier les défaillances constatées de l’État-Major impérial face aux Prussiens : le corps d’État-Major créé par la loi Gouvion-Saint-Cyr en 1818 est dissous. En 1903, lorsque la seconde édition est publiée, l’armée est marquée par les remous de l’affaire Dreyfus (1894-1906). Les difficultés éprouvées par la British Army lors de la guerre des Boers (1899-1902) ont par ailleurs provoqué un renouveau de la pensée tactique.

            Le colonel Ardant du Picq a travaillé à partir de ses lectures et de son expérience personnelle du combat. Comme évoqué plus haut, c’est un officier expérimenté et aguerri ayant l’expérience de la guerre symétrique et asymétrique. Le vécu militaire de l’auteur transparaît à de nombreuses reprises dans l’ouvrage.

Toutefois, afin de proposer une réflexion dépassant une simple confrontation de ses lectures avec son expérience militaire professionnelle, Ardant du Picq emprunte à la sociologie la méthode du questionnaire. En 1868, il fait parvenir un tel document à des officiers expérimentés et ayant mené leurs hommes au feu. Il construit sa démarche dans une logique bottom-up comme le démontre la citation suivante : « le plus mince détail, pris sur le fait dans une action de guerre, est plus instructif pour moi, soldat, que tous les Thiers et Jomini du monde » (p. 12). L’édition de 1904 contient six réponses figurant en annexes et ayant pour objet des batailles du Second Empire. Elles contiennent des témoignages sur la guerre de Crimée (Alma et Inkerman, 1854), la campagne d’Italie (Magenta et Solférino, 1859) mais également la campagne de l’agro romano pour la libération de Rome (Mentana, 1867). Il compile les résultats obtenus par ce biais et les confronte, dans le cadre d’une analyse comparative, à l’histoire en prenant deux exemples de combats antiques, la bataille de Cannes (216 av. J.-C.) et la bataille de Pharsale (48 av. J.-C.).

            Ardant du Picq s’intéresse à la dimension violente de la guerre. Il fait de la sensibilité humaine un invariant de la guerre dans la mesure où il conçoit la peur comme une dimension irrépressible du combat. Il écrit que « le cœur humain […] est le point de départ en toutes choses de la guerre [1] » Plus encore, il explique que c’est la maîtrise de ce sentiment qui décide de l’issue de la bataille. En effet, lorsque les soldats sont submergés par la peur, la terreur les saisit, les pousse à la fuite, provoquant ainsi la dislocation de l’armée et donc la défaite.

Jusqu’à l’Antiquité grecque et romaine, la guerre primitive était fondée sur la surprise. Toutefois, le volume des forces grecques et romaines la rend inopérante. Tactique et discipline deviennent les éléments clés permettant de décider de l’issue d’une bataille. Une discipline rigoureuse est avant tout un outil psychologique ayant pour objet de forcer le soldat à dépasser sa peur. Le modèle antique reposait donc sur un contrôle social externe vertical exercé par le commandement sur la troupe.

L’avènement de la guerre industrielle fait voler ce modèle en éclat sous l’effet d’une double évolution. L’intégration militaire de l’apport technologique de la révolution industrielle permet un niveau inédit de puissance de feu qui conditionne la survie des soldats à leur dispersion sur le champ de bataille. Ce dernier connaît également un élargissement sans précédent apporté par la naissance des armées nationales massives après la Révolution française (1789). Dispersion et élargissement rendent caduque toute tentative de contrôle social externe alors même que la peur est décuplée par la puissance de feu.

Le colonel Ardant du Picq propose la mise en place d’un contrôle social interne horizontal fondé sur une contrainte morale auto-imposée afin de garantir la maîtrise de leur peur par les soldats. Il appelle cette contrainte la solidarité, qu’il qualifie de « première et suprême force des armées [2] » ou bien encore d’ « esprit de corps [3] », sorte de sentiment d’appartenance, de confiance interpersonnelle unissant les soldats, à construire dès le temps de paix.

            La primauté du facteur moral mise en évidence par le colonel Ardant du Picq fut reprise à partir de 1911 par le colonel de Grandmaison, le théoricien de la doctrine de l’offensive à outrance. Celui-ci se livre à un travail d’interprétation dont la conclusion fait primer l’offensive sur la défensive en raison de l’ascendant moral conféré par la première.

En faisant de l’homme « l’instrument premier du combat [4] », le colonel Ardant du Picq est le précurseur de l’analyse microsociologique dans le domaine des études de la guerre. En se focalisant sur l’homme et sa psychologie au milieu de la bataille,  Men against Fire : The problem of battle Command (1947) de S. L. A. Marshall et The face of battle : A study of Agincourt, Waterloo and the Somme (1993) de John Keegan s’inscrivent dans la continuité de l’œuvre d’Ardant du Picq.


[1] ARDANT DU PICQ, Charles. Études sur le combat, Paris, Economica, 2004, p. 35

[2] ARDANT DU PICQ, Charles. Études sur le combat, Paris, Economica, 2004, p. 81

[3] ARDANT DU PICQ, Charles. Études sur le combat, Paris, Economica, 2004, p. 101

[4] ARDANT DU PICQ, Charles. Études sur le combat, Paris, Economica, 2004, p. 35


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