La Guerre Asymétrique, J. Baud, 2003 (Compte-Rendu)

Illustration FDL Roman

Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, de Jacques Baud (éditions du Rocher, 2003, 210 pages).

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            Jacques Baud est né le 1er avril 1955. Ayant de multiples casquettes, colonel d’état-major de l’armée suisse et ancien officier des services de renseignements suisses, Jacques Baud est avant tout spécialiste de l’histoire des services de renseignement. Son expérience du renseignement et du terrorisme font de lui un consultant respecté auprès d’entreprises et d’organismes officiels. Auteur de nombreux ouvrages sur ces sujets, il est connu auprès du grand public pour ses interventions comme expert, dans les médias et la presse.

            Après les attentats du 13 novembre 2015, l’ouvrage de Jacques Baud permet de mieux appréhender les différentes formes de la guerre asymétrique, ses mécanismes et éventuellement les réponses que l’on peut apporter à cette forme de conflit. À travers cet ouvrage, il est presque possible de toucher du doigt les rouages des stratégies asymétriques qui sont souvent mal comprises par l’Occident.

Pendant des années, l’Occident a profité de sa toute-puissance et ne s’est pas rendu compte que son attitude et ses interventions nourrissaient des ressentiments dont nous mesurons de plus en plus l’ampleur. De par le choix de cet ouvrage et de ce sujet, nous avons pour ambition d’étudier une forme de guerre qui est au cœur de nos problématiques actuelles et qui semble destinée à s’inscrire dans le temps long.

            Jacques Baud débute son ouvrage, par une étude de la mondialisation. Pour l’auteur, la nouvelle organisation du monde en réseau et la diffusion de l’information instantanée ont modifié la perception que l’on pouvait avoir des situations de guerre, de crise, de conflit et de violence. En effet, la « fin de la guerre » — qu’on pouvait espérer après la chute du mur de Berlin — aura été une illusion de courte durée. Son retour est aujourd’hui sous le signe de la mondialisation : éclatée, multipolaire, et porteuse d’une grande instabilité.

La toute-puissance occidentale issue de la guerre du Golfe a poussé l’Occident à un interventionnisme exacerbé, engendrant rejets et crispations identitaires. Les conflits périphériques, substituts d’un conflit Est-Ouest révolu, sont devenus centraux. En le devenant, ils ont changé de nature. Ce ne sont plus des guerres, avec une rationalité et une cohérence, mais des situations floues de tensions, de violences, de crises, de confrontations. Pour l’auteur, ces changements entraînent l’apparition de nouveaux paradigmes opérationnels et de nouveaux espaces de confrontation, comme l’infosphère et le cyberespace, qui viennent compléter les lieux traditionnels d’opposition (air, terre, mer).

Dans le second chapitre, après avoir rappelé les notions de « centre de gravité », de « point décisif » et de « points névralgiques », et même de « ligne stratégique », Jacques Baud passe en revue les « moyens » du terrorisme. Il ne se cantonne pas au terrorisme « traditionnel » mais étudie aussi des formes de terrorisme non conventionnelles, comme le terrorisme N.R.B.C. (nucléaire, radiologique, chimique, biologique) ou le cyberterrorisme. L’ouvrage est également bien documenté pour tout ce qui concerne les connexions entre groupes terroristes, en rappelant les connexions entre Action Directe en France, la Rote Armee Fraktion en R.F.A. ou les cellules communistes combattantes en Belgique.

C’est dans son chapitre III (« Nature de l’asymétrie ») que l’auteur réussit le mieux, en puisant dans des exemples nombreux issus aussi bien des années 1960-1970 que de  périodes plus récentes, à dégager des spécificités auxquelles les responsables occidentaux devraient se référer. Selon l’auteur, les conflits asymétriques opposent des adversaires dont les logiques de guerre sont différentes. D’après lui, les stratégies asymétriques dans l’ère de l’information n’ont pas pour objectif de maximiser la violence, mais d’infliger une douleur « juste suffisante » pour provoquer une « sur-réaction », en jouant sur l’image et l’impact émotionnel. Le combat peut alors être porté sur un autre terrain que celui où se déroule l’action.

Dans son chapitre IV (« Formes de l’asymétrie »), l’auteur liste les principales formes de guerre asymétrique, utilisées de façon indépendante ou en combinaison : la non-violence, la violence politique, le terrorisme et une partie de la guerre de l’information. Ces quatre formes d’action sont largement expliquées et illustrées par des exemples concrets (action de Gandhi, tactique des black blocks…).

Dans ce chapitre, Jacques Baud revient sur la difficulté de la définition de terrorisme qui tient à sa grande variété :

  • Le terrorisme de droit commun, organisé ou individuel, parfois de type mafieux reposant sur des bases claniques.
  • Le terrorisme marginal, à partir de groupes de type sectaire, comme la secte Aum au Japon.
  • Le terrorisme politique décliné dans différentes nuances, qu’il soit d’extrême-gauche ou d’extrême-droite, révolutionnaire marxiste, rural ou urbain.
  • Le terrorisme religieux, avec les groupes fondamentalistes dans différentes grandes religions (islam, hindouisme).
  • Le terrorisme à cause unique, tel que l’on peut le rencontrer dans des mouvements écologistes radicaux, ou des protecteurs des animaux.

Le cinquième et dernier chapitre (« La réponse ») propose un constat plutôt rude, que les faits n’ont — hélas ! — que fort peu démenti quatorze ans après cette publication : majoritairement, les stratégies occidentales face aux guerres asymétriques remportent des succès tactiques lorsqu’elles parviennent à militariser « symétriquement » le conflit ou à le « policer », mais échouent jusqu’ici stratégiquement (justifiant le sous-titre de l’ouvrage, « La défaite du vainqueur »). Jacques Baud expose aussi très clairement les limites d’un antiterrorisme (lutte contre les effets) trop rarement accompagné d’un contre-terrorisme (lutte contre les causes), et ce pour l’ensemble ou presque des opérations occidentales dans le domaine, en pointant les effets amplificateurs de certains types d’antiterrorisme ayant mal apprécié la forme d’asymétrie à laquelle ils font face (son analyse de la stratégie israélienne dans ce domaine sonne hélas particulièrement juste).

            Le livre de Jacques Baud tente de partager certaines spécificités de ces guerres « du faible au fort » en se focalisant sur les aspects historiques des guérillas et sur les différences observables entre divers types de terrorisme, et les conséquences que cela entraîne, notamment en termes de défense et de riposte de la part du « fort ».

L’actualité récente montre hélas que la clarté ne s’est toujours pas faite, dans ces domaines, dans l’esprit de la majorité des dirigeants occidentaux, qui persistent le plus souvent à confondre cause et effet. L’ouvrage La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur est solide, pensé et n’a malheureusement pas beaucoup vieilli, même s’il ne traite évidemment pas de l’évolution d’Al-Qaïda et de l’apparition de nouveaux acteurs comme Daech ou Boko Haram.

Par Roman Lorencki


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