Faut-il maintenir la dissuasion nucléaire française ? (Article)

Illustration article Maxime

            Le 14 juillet 2015, un accord historique est signé entre les puissances du P 5+1 [1] et l’Iran, offrant la possibilité d’une sortie de crise sur le dossier nucléaire iranien. Cet épisode rappelle au monde que l’ère du nucléaire n’est pas morte et qu’elle pèse encore sur les relations internationales. Nous sommes toutefois entrés dans une nouvelle période d’incertitude : le dossier iranien présente en effet quelques zones d’ombres et la Corée du Nord semble plus que jamais vouloir provoquer la communauté internationale avec ses essais nucléaires répétés, déstabilisant encore un peu plus la région est-asiatique. Cette situation, qui démontre l’impuissance des puissants et notamment celle de la Chine vis-à-vis de son voisin, laisse craindre une nouvelle « ère de la piraterie stratégique [2] » qui se distingue par un non-respect des règles et par le développement d’un « marché noir de la bombe [3] ». Même si la communauté internationale dispose d’instruments de contrôle plus ou moins efficaces en matière de désarmement et de non-prolifération [4], la situation actuelle peut sembler instable. Toutefois, la persistance à moyen terme du fait nucléaire comme déterminant stratégique majeur est certaine. Malgré cela, une question doit forcément se poser : au regard de l’évolution constante des menaces, la dissuasion nucléaire française a-t-elle encore une raison d’être ?

Qui sont les détenteurs de l’arme nucléaire ?

  • Neuf États détenteurs [5] dont cinq sont officiellement dotés de l’arme nucléaire au sens du Traité de non-prolifération (T.N.P.) : États-Unis (1945), Russie (1949), Royaume-Uni (1952), France (1960) et Chine (1964). On y ajoute Israël (années 1960), l’Inde (1974), le Pakistan (années 1980) et la Corée du Nord (2006).
  • Il est important de noter que les cinq principaux États possédant la bombe sont également membres permanents du Conseil de sécurité de l’O.N.U. : ce qui crédibilise leur position.
  • Aujourd’hui, toutes les grandes puissances procèdent au renouvellement, voire au renforcement, de leurs arsenaux nucléaires.
  • La dissuasion nucléaire s’oriente de plus en plus vers une utilisation politique — plus que militaire — les cas indiens et pakistanais en sont l’exemple parfait.

Forces et faiblesses de la capacité nucléaire française

  • La France dispose d’un arsenal conséquent (environ 300 têtes nucléaires [6]) dont une partie est chargée à bord de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins disséminés sur toutes les mers de la planète (ce qui lui permet une potentielle frappe en second pour répondre à l’attaque d’un adversaire sur son territoire). Le pays dispose également d’avions capables de porter une attaque nucléaire.
  • L’arme nucléaire reste évidemment garante d’une certaine liberté d’action [7] qui dispense la France de se placer sous la coupe d’un quelconque protecteur et qui lui permet de ne pas céder au chantage d’un potentiel adversaire.
  • La France a alloué 12 % de son budget annuel de Défense (22 milliards d’euros) pour la période 2014-2019 afin de maintenir et de moderniser ses infrastructures et ses capacités de lancement [8].
  • Le livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale de 2008 a rappelé le lien établi par la France entre la dissuasion et une menace étatique exercée contre ses intérêts vitaux.

Alors que les attentats constituent le principal mode d’attaque perpétré sur son sol, la question de l’utilité de l’arme nucléaire française se pose forcément.

Quels ennemis pour la France ? : entre conflits intra-étatiques et crise du terrorisme

  • Perte d’efficacité de l’arme nucléaire : multiplication des conflits intra-étatiques, des guerres civiles ou encore des actions terroristes. Le feu nucléaire n’a jamais permis de mettre fin à une quelconque situation explosive depuis la fin de l’U.R.S.S.
  • Baisse du « rendement dissuasif » du nucléaire pour gérer des affrontements souvent caractérisés par leur asymétrie : il apparaît comme une évidence que des organisations comme Daech ou Al-Qaïda ne peuvent être combattues par des représailles nucléaires. De plus, il semble peu vraisemblable que des organisations terroristes parviennent à mettre la main sur des armes nucléaires et encore moins à développer leur propre programme [9].
  • L’équilibre nucléaire contribue toujours à la stabilité de l’équilibre international : impensable d’imaginer une guerre entre les grands États dotés de la bombe nucléaire. La bombe permet d’ailleurs de réguler certaines crises stratégiques (mer de Chine ; tensions entre Russie et Occident).
  • La France s’inscrit dans le cadre d’une stratégie préventive qui correspond très précisément aux critères de légitime défense établis par la charte des Nations unies. À cet égard, la France s’interdit le recours à des frappes préemptives [10].

La dissuasion nucléaire française face à la frilosité européenne et à la protection américaine

  • Sommet de l’OTAN à Varsovie (8-9 juillet 2016) : reconduit le maintien du parapluie nucléaire américain et du bouclier anti-missile sur l’Europe, faisant des États-Unis le protecteur assumé du vieux continent contre la menace russe.
  • La France et le Royaume Uni doivent assumer leur rôle en Europe : la garantie nucléaire américaine n’est plus aussi certaine qu’au temps de la Guerre Froide.
  • La France a fait son deuil de l’idée d’une dissuasion concertée avec les Européens. La question nucléaire demeure largement taboue en Europe au point de se traduire par une forme de torpeur de la part de l’Union. La France n’a donc d’autre choix que de se replier sur la seule défense de son territoire national et sur la sanctuarisation de ses seuls intérêts.
  • La véritable question est de savoir si les Français sont prêts à prendre la responsabilité d’une attaque nucléaire pour protéger les intérêts européens, et plus seulement français.

Conclusion

            La dissuasion nucléaire n’a vraiment garanti la paix depuis soixante ans qu’entre les grandes puissances, mais c’était déjà essentiel. Au regard de la situation internationale actuelle et de son effervescence, la disparition de la dissuasion nucléaire contribuerait bien plus à la déstabilisation de notre monde qu’à sa sécurisation. Il faut néanmoins prendre en compte les nouveaux acteurs et développer une réflexion stratégique nucléaire plus adaptée aux problématiques actuelles. L’atome doit continuer à servir la prévention des conflits majeurs et l’encadrement des conflits régionaux.


Annexe n° 1

Annexe 1 article Maxime
Source : BONIFACE P., VÉDRINE H., Atlas des crises et des conflits, Paris, coédition Armand Colin & Fayard, 2016.

Annexe n° 2

Annexe 2 article Maxime

Annexe n° 3

Annexe 3 article Maxime

Annexe n° 4

Annexe 4 article Maxime


[1] Il s’agit des cinq membres permanents du conseil de sécurité des Nations unies (États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni = P5) auxquels s’ajoutent l’Allemagne.

[2] DELPECH T., La Dissuasion nucléaire au XXIe siècle : comment aborder une nouvelle ère de piraterie stratégique, Paris, Odile Jacob, 2013.

[3] TERTRAIS B., Le Marché noir de la bombe, enquête sur la prolifération nucléaire, Paris, Buchet-Chastel, 2009.

[4] Notamment par le biais de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (fondée en 1957) et le Traité de Non-Prolifération (signé en 1968, entré en vigueur en mars 1970).

[5] Voir ANNEXES N°1, 3 & 4.

[6] Voir ANNEXE N°2.

[7] Comme l’a rappelé le président de la République dans son discours d’Istres du 19 février 2015.

[8] Source : SIPRI 2016.

[9] Les Américains se méfient toutefois d’un renversement du régime pakistanais qui pourrait avoir pour conséquence de faire tomber entre de mauvaises mains des capacités nucléaires.

[10] Avant-propos de M. Louis Gautier pour la journée d’études « Repenser les stratégies nucléaires entre ruptures et continuités ».


Par Maxime Tremblay


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