Conférence : les médias russes à la conquête du monde ?

Illustration conf' P.A.

Compte rendu de la conférence organisée par le journal étudiant Sorb’on le 7 mars 2017.

Intervenants : Françoise Daucé, directrice d’étude à l’École des hautes études en sciences sociales et directrice du Centre d’étude des mondes russes, caucasien et centre-européen ; Cyrille Bret, maître de conférences à Sciences Po Paris.

***

Françoise Daucé

            La question des médias russes a émergé en 2010 et s’est grandement développée depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Aujourd’hui, on trouve beaucoup d’articles sur la propagande russe et le cyberespionnage exercé par les Russes. Ces articles provoquent une inquiétude générale face à l’influence russe sur les médias et la communauté internationale.

Françoise Daucé commence son intervention par une brève histoire des médias, qui se décompose en trois temps :

En premier lieu, l’année 2000 et le développement d’internet en Russie :

L’État russe met en place des politiques actives concernant toutes les infrastructures d’internet à partir de l’an 2000 et continue de les développer sans faiblir jusqu’aux années 2010-2011 avec Medvedev, permettant aujourd’hui à 80 % de la population russe de disposer d’un accès à internet. Ce développement n’a pas connu de restrictions à ses débuts, comme cela a pu être le cas en Chine ou en Iran ; au contraire, la situation russe était plurielle. Des médias relativement libres ont pu se développer dans un contexte ou d’autres médias plus traditionnels (journaux et télévision) étaient étroitement contrôlés. Les premiers sont de nouveaux médias de l’information socio-politique, qui ont pour particularité d’être très innovants techniquement et de par leur design (présence sur divers réseaux sociaux, sites internet contenant des photos, des vidéos, etc.). Ils sont animés par de jeunes journalistes venant de facultés de sciences humaines et sociales et sont financés par des entreprises privées.

Ces médias ont bénéficié d’une notoriété grandissante, à tel point que dans les années 2011-2012 ils commençaient à concurrencer les grands médias traditionnels. Certains analystes ont pensé que ce développement allait jouer dans le sens d’une démocratisation de l’État russe, d’autant plus que l’on était alors dans un contexte très particulier, marqué par l’enjeu politique des doubles élections législatives en 2011 et présidentielle en 2012.

En second lieu, les manifestations des années 2011-2012 en réponse à la fraude électorale :

Des éléments documentant les fraudes électorales lors de ces deux élections ont largement été postés sur les réseaux sociaux et les médias en ligne, engendrant des manifestations de dizaines de milliers de personnes et mettant ainsi en lumière le potentiel des médias en ligne.

La conséquence a été double pour l’État russe et sa politique :

  • D’une part, les autorités russes se sont inquiétées de l’influence grandissante des nouveaux médias ;
  • D’autre part, à travers ces événements, se manifestait l’importance politique nouvelle d’internet en Russie et sa capacité critique.

L’administration russe se trouvait alors dans un contexte d’inquiétude politique et a rapidement soupçonné l’existence, derrière ces manifestations, d’ingérences étrangères.

Enfin, l’emprise politique sur internet à partir des années 2012-2013 :

Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, la reprise en main des médias en ligne est manifeste en Russie. Cette reprise s’opère de manière complexe et est oppressive et fondée sur l’emprise. Ainsi, les autorités russes s’approprient-elles les méthodes de ces médias. La censure institutionnalisée n’existe plus en tant que telle en Russie mais de nouvelles formes d’oppression s’exercent sur les médias. Parmi les nouvelles contraintes, on peut citer le développement de textes législatifs encadrant l’internet russe, des lois relatives à des restrictions liées à l’âge en lien avec le contenu des articles, des lois obligeant les médias à conserver leurs données sur le territoire russe, etc. Il faut également mentionner le développement d’un organe de contrôle des législations disposant du pouvoir de bloquer certains sites internet. Le phénomène d’emprise sur les sites internet s’exerce généralement par le remplacement d’une équipe de journalistes par une autre, ce qui provoque mécaniquement un changement de contenu. Le pouvoir russe a préparé et lancé des projets médiatiques reprenant directement des formes journalistiques et éditoriales empruntées aux nouveaux médias nés à la fin des années 2000, l’État a même directement recruté des journalistes qui en étaient issus.

Ce qui se joue aujourd’hui à Moscou dans les médias permet de comprendre ce qu’il se passe sur la scène internationale. La question du jeu entre la forme et le fond apparaît via des produits médiatiques sachant utiliser tous les outils que peut offrir le web. En effet, les médias russes fournissent un contenu moderne dans les formes, qui est repris tel quel par, par exemple, des internautes français adhérant à des discours souverainistes et patriotiques. Ainsi, la méthode russe porte ses fruits.

Cyrille Bret

Les médias russes sont-ils en train de reprendre le projet de propagande soviétique ? Les trois dernières années ont en tout cas marqué le retour de la presse internationale russe. Nous pouvons le constater au travers de quatre questions  que nous développerons successivement :

  • Quelles sont les lignes de continuité entre U.R.S.S. et Russie dans le choix des vecteurs d’information ?

La guerre de Crimée sous Napoléon III (1853-1856) a été la première guerre entre médias occidentaux et médias russes. Pour influencer l’opinion, les Russes déploient un véritable soft power dans l’objectif de dicter et de nourrir les débats publics à l’intérieur même des sociétés démocratiques. En 1929, Radio Moscou est fondée. En 1941, l’agence Novosti est créée alors que la Wehrmacht occupe une large partie du territoire russe.

Avec RT et Sputnik on n’est cependant plus dans le vieux modèle impérial de l’information mais dans un schéma de rattrapage. Le rayonnement international des médias russe s’accroît considérablement entre 1991 et 1999 : par exemple, en 1993, Radio Moscou devient La Voix de la Russie.  La révolution internet a aussi été rapidement assimilée par l’administration russe, et sa stratégie de développement de médias internationaux est très réactive. Plusieurs dates sont fondamentales dans le développement de ces nouveaux médias : 2004 et les « révolutions de couleurs », la guerre de Géorgie de 2008, 2014 et l’annexion de la Crimée… En 2005 l’agence Novosti est transformée. En 2008, les vecteurs de l’action de la Russie à l’extérieur sont modifiés. 2013 est l’année où les médias de la Russie à vocation internationale publique sont réunis sous la houlette d’une holding : Sputnik. Elle devient un ensemble de journaux et de radios. La rédactrice en chef reprend le modèle de la BBC, celui d’un réseau animé et centralisé dans son contrôle capitalistique par la holding.

  • Que sont les nouveaux médias ?

Si on compare France 24 et Russia Today on a à peu près le même budget (100 millions d’euros), donc beaucoup moins que la BBC. On y retrouve le même type de contrôle juridique, la même diversification des langues, le même devoir de promotion de l’image du pays à l’international explicitement mentionnée dans le cahier des charges officiel. Il est difficile de distinguer autocensure, adhésion au projet officiel et censure contrainte. Il faut tout de même noter que les journalistes de ces rédactions sont pour un tiers des étrangers.

  • Les médias russes sont-ils à la reconquête de certains espaces et s’insèrent-ils largement dans la construction d’un soft power ?

S’agit-il d’un instrument de soft power ? Cette question permet de sortir du débat sur la volonté de servir les intérêts nationaux de la Russie via ces chaînes. Les médias russes en langue non-russe ne sont qu’un élément parmi d’autres. La coopération culturelle est à un point bas en ce moment, et le rayonnement linguistique est très différent de l’enseignement du russe à l’époque soviétique. Par exemple, les messages diffusés sont très pauvres, et la défense des intérêts de l’identité russe ne constitue pas un message universaliste. Les nouveaux médias sont une version très étriquées de l’habituel soft power russe, ils représentent une voix soit dissidente soit suscitant la controverse.

  • Y a-t-il une subversion ou une influence russe dans la campagne électorale française ?

Faut-il attribuer à RT et Sputnik un pouvoir d’influence ? C’est surévaluer le poids tout de même sans cesse croissant de ces médias. Ils sont aidés dans la blogosphère radicale et sont très bien relayés par plusieurs candidats à la présidentielle française. Cependant, il y a une précaution à prendre : il n’y a pas la volonté de développer une succursale indépendante de la Russie en France. Il s’agit simplement de faire une opération marketing via ces médias. L’utilisation des messages des médias russes est superficielle. Elle permet de donner l’impression à l’opinion publique que les candidats sont proches de la Russie et peuvent dialoguer avec elle.

Nous pouvons relever le fait que les médias russes sont à la conquête de leurs propres parts de marché, à la reconquête de certains débats de leur pays mais non pas à la conquête du monde. Ils sont à la conquête d’une certaine tranche de l’opinion. C’est une stratégie encore parcellaire aujourd’hui et très loin du discours de Poutine de 2012.

Par Pierre-Alexis Cameron


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