Conférence : enjeux stratégiques, cap sur les détroits du Moyen-Orient

Illustration conférence détroits

Résumé de la conférence organisée par l’A.N.A.J.-I.H.E.D.N., le 6 avril 2017 à l’École de Guerre.

Intervenants : François FRISON-ROCHE, chargé de recherche en relations internationales au C.N.R.S., docteur en Science politique de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ancien directeur du projet d’aide à la transition démocratique au Yémen au sein de l’ambassade de France à Sanaa (2012 – 2014) ; Thibault DEL GUIDICE, capitaine de frégate, État-Major des Armées.

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François FRISON-ROCHE – Chargé de recherche en relations internationales au C.N.R.S.

            La région du détroit de Bab-el-Mandeb est très particulière et l’on s’y intéresse actuellement à cause de la guerre qui déchire le Yémen, au départ yéméno-yéménite puis élargie par l’intervention des deux puissances régionales : l’Arabie saoudite et l’Iran.

Toute une région est en ébullition. Cet affrontement met aux prises des cultures radicalement différentes : d’abord le monde perse et sa culture, sa religion, musulmane mais chiite ; ensuite l’Arabie saoudite, musulmane et sunnite, wahhabite ; et enfin les pays de la corne de l’Afrique. Il est important de comprendre que ces cultures et religions différentes provoquent des incompréhensions et des mépris réciproques. La péninsule arabe est de plus prise dans une recomposition particulière, qui s’articule autour de deux pays principaux, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, deux puissances financières mais souffrant de fragilités intérieures, au premier rang desquelles figure leur manque de moyens humains en matière de défense. Ces deux États doivent donc trouver des soldats ailleurs, ce qui les conduit à nouer différentes alliances avec des partenaires plus peuplés (l’Égypte, par exemple). Face à l’Iran et ses 81 millions d’habitants, l’Arabie saoudite seule — 25 millions d’habitants — devrait composer avec une balance nettement en sa défaveur.

Le basculement dans les relations entre ces deux puissances opère après la guerre d’Irak. Saddam Hussein est écarté du pouvoir et remplacé par un gouvernement chiite, ce qui place les Saoudiens dans un contexte différent où l’Iran essaye de retrouver une position de force dans la région. Elle y est parvenue en Irak et tente de rééditer le coup en Syrie en soutenant Al-Assad. Les Saoudiens se sont immédiatement sentis en position de faiblesse et ont tenté de réagir en empêchant la prise de pouvoir des rebelles houthistes chiites — ou assimilés comme tels par les Saoudiens — sur leurs arrières, au Yémen.

Entre une péninsule arabique bouleversée et une corne de l’Afrique en pleine ébullition à cause de ses États faillis, faibles ou dictatoriaux, le détroit de Bab-el-Mandeb est stratégique : 15 % du trafic maritime mondial y transite chaque année, 35 % du volume des flux pétroliers, 20 000 navires par an. C’est un carrefour où tout le monde observe et où certains agissent, comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Djibouti commande le détroit, véritable passage obligé du commerce mondial, d’où les implantations étrangères sur le sol du petit État africain. Bab-el-Mandeb est ainsi d’une importance cruciale à la fois pour les pays de la région mais aussi pour les grandes puissances mondiales.

            Le conflit qui fait rage au Yémen peut être vu comme un élément déclencheur d’hégémonies nationales. C’est une guerre à huis clôt qui oppose l’Arabie saoudite et l’Iran, et bien que les Houthis ne soient pas aussi chiites que les Saoudiens voudraient bien le croire, dans le contexte régional l’Arabie saoudite a décidé d’intervenir en se servant de son statut de pilier de la sécurité régionale. Les Émirats arabes unis quant à eux sont un pays très riche, dont le budget de défense atteint 14 milliards de dollars (soit l’équivalent du budget des forces armées israéliennes) et dont l’ambition régionale se renforce de plus en plus. On parle peu du conflit yéménite puisqu’il est mené par deux des plus grands acheteurs d’armements au monde, et parce que leurs principaux vendeurs, les États-Unis et le Royaume-Uni, y sont impliqués directement ou indirectement. Cette présence est difficile à justifier dans la mesure où, pour l’instant, les Saoudiens sont en train de massacrer les Yéménites (déjà 10 000 morts), qu’une famine considérable est à craindre (en tout 19 millions de personnes sont potentiellement concernées). L’Arabie saoudite était jusqu’à il y a peu la puissance hégémonique de la région, tandis que l’Iran, depuis sa révolution, avait limité son interventionnisme. Or tout change avec les accords sur le nucléaire iranien : l’Iran veut retrouver sa stature régionale, en  développant son économie et en exportant son pétrole et son gaz. Les Saoudiens se sont ainsi sentis non seulement en concurrence et mais aussi agressés avec la réactivation du conflit confessionnel opposant sunnites et chiites. Ils se sont sentis en situation d’infériorité du fait de leurs fragilités internes (dont ne souffre pas l’Iran) : l’Arabie saoudite n’est pas réellement une nation mais plutôt une alliance tribale et religieuse, un pays aux mains d’une dynastie. C’est pourquoi le royaume a estimé qu’il devait affirmer sa puissance au Yémen, en montrant qu’il pouvait y intervenir, qu’il en avait les moyens (tout en étant largement soutenu par d’autres puissances, en particulier les États-Unis, en matière de renseignement, de guidage et de ravitaillement de ses chasseurs, etc.). De plus, la paranoïa politique saoudienne a joué un grand rôle dans le déclenchement du conflit : se sentant encerclés après le basculement de l’Irak dans le giron chiite et la croissance exponentielle de l’influence iranienne en Syrie, les Saoudiens ont voulu montrer les muscles. Un Yémen sous contrôle houthi représenterait en outre un danger pour les exportations de pétrole saoudiennes. D’ailleurs, pour éviter le passage par un autre détroit de la région, le détroit d’Ormuz, l’Arabie saoudite a fait construire un immense pipeline pour faire évacuer son pétrole directement par la mer Rouge ou par Bab-el-Mandeb. Le détroit est donc d’une importance capitale pour Riyad.

Les Émirats arabes unis quant à eux ont toujours rêvé de concurrencer les Saoudiens. Ils jouent de leurs capacités financières pour se tailler « une place au soleil » dans la région mais sont handicapés par leur population peu nombreuse et les faibles effectifs de leurs armées. S’ils construisent bien deux bases aéronavales (depuis avril 2015 dans le port érythréen d’Assab et depuis 2016 dans la capitale du Somaliland, Berbera), nous sommes en droit de nous demander pourquoi un si petit pays entend jouer un rôle dans la région et contrôler le détroit de Bab-el-Mandeb, d’autant plus que les Émiratis n’ont humainement pas les moyens d’assurer la sécurité du détroit.

            Les affaires saoudiennes et émiraties ne sont pas pour autant le seul angle d’analyse à explorer : il convient de s’intéresser aux conflits larvés opposant l’Éthiopie, l’Égypte, le Soudan, l’Érythrée, la Somalie, Djibouti, rehaussés par les jeux d’influence émiratis.

            Entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie, c’est la guerre de l’eau qui menace, remettant en cause la sécurité en mer Rouge et dans le détroit. L’Éthiopie souhaite construire le « Barrage de la renaissance » sur le Nil Bleu — grâce à des financements chinois — pour alimenter en électricité ses 90 millions d’habitants. Il existe toutefois un accord sur le partage des eaux du Nil dans le cadre duquel l’Éthiopie a été totalement négligée. Selon l’Égypte, le Nil Bleu représente 70 % des eaux du Nil sur son territoire. Le principal problème du Caire est qu’aucun des affluents du fleuve ne se situe dans le pays. Si le débit du fleuve devait baisser, l’Égypte considérerait que ses intérêts vitaux sont menacés et on peut imaginer qu’une réponse militaire puisse être envisagée. Le Soudan, enfin, souffre d’une instabilité chronique. Il est courtisé par l’Arabie saoudite (au moyen d’aides financières) parce qu’il est très peuplé et pourrait donc potentiellement fournir des soldats. D’ailleurs, environ 1 500 Soudanais combattent au Yémen. Le Soudan y trouve son compte puisque l’alliance saoudienne permet au pays de sortir de son isolement international.

            Les relations entre Éthiopie, Érythrée et Émirats arabes unis présente d’autres difficultés. L’Éthiopie est politiquement instable, la minorité tigréenne au pouvoir s’imposant à la majorité déclassée constituée d’Oromos et d’Amharas. Les Émiratis ont implanté une base navale à Assab, en Érythrée, ce qui constitue une menace pour l’Éthiopie dans la mesure où cette base pourrait être utilisée par l’Égypte. L’Érythrée, quant à elle, est une dictature, fournissant un fort contingent de réfugiés dans le monde, qui parvient pourtant à retrouver une présence sur la scène internationale grâce à ses alliances avec les Émirats et l’Arabie saoudite (un contingent érythréen combat également au Yémen). La base d’Assab, qui accueille des avions et des Leclerc émiratis, et le port de Berbera, loué lui aussi aux Émirats qui y installent une base navale très importante, représentent une menace pour l’Éthiopie, tout comme, de manière plus générale, le mouvement actuel d’implantation des pays arabes du Golfe dans la corne de l’Afrique.

            La compétition commerciale et militaire entre Éthiopie, Djibouti et Somaliland est importante. Djibouti accueille la seule base américaine en Afrique, hébergeant 4 000 hommes, servant de point d’appui aux drones envoyés contre A.Q.P.A. et les Shebabs en Somalie. La France y dispose aussi d’une petite base et de 2 400 hommes. Les Japonais sont également présents et vont y augmenter leurs effectifs, à cause du renforcement de la présence chinoise dans la région. Les Saoudiens y négocient une nouvelle implantation. Djibouti est surtout très dépendant de l’Éthiopie : 70 % de son P.I.B. transite par le port de la capitale, et il est quasiment uniquement constitué d’exportations éthiopiennes. Des troupes éthiopiennes sont présentes à Djibouti aussi, au nom de la protection contre l’Érythrée. Les gouvernants djiboutiens craignent de plus en plus la compétition économique du port de Berbera, au Somaliland.

            Pour conclure, on doit se rendre compte que des accords militaires inquiétants sont conclus dans la région, qu’un véritable bouleversement du statu quo s’opère, que les tensions entre tous les pays de la zone s’exacerbent. Personne ne sait comment les choses vont évoluer, peut-être sommes-nous devant les débuts d’un engrenage infernal autour du détroit de Bab-el-Mandeb, dont l’explosion concernerait non seulement les puissances régionales mais aussi les puissances internationales, dépendantes du trafic maritime qui y transite. Il y a une certaine gêne à parler de cette région où les repères se sont effondrés les uns après les autres [avant même le début de la crise opposant le Qatar à ses voisins, début juin 2017, ndlr], on entre dans une période de flou, de danger. Surtout que les États-Unis voudraient privilégier la lutte contre le terrorisme alors que le terrain, à cause de la grande pauvreté régionale, est favorable à son développement. Le conflit actuel au Yémen pourrait être l’amorce d’une explosion de la zone.

Thibault DEL GUIDICE – Capitaine de frégate, État-major des Armées

            Comment les États mettent en œuvre leur politique à la faveur de la géographie des détroits, sous l’angle militaire ? Nous allons aborder la problématique des détroits, certes, mais aussi celle des espaces maritimes, domaines de la liberté de circulation et d’échanges économiques constants, le transport maritime étant le moins onéreux nous avons besoin de la mer pour les exportations de nos économies globalisées. Or, la mer est une res nullius, un espace qui n’appartient à personne. Elle est tout de même régie par le droit de la mer et les détroits dépendent de traités particuliers. Ce droit de la mer dispose que l’on peut transiter mais pas mener d’activités militaires dans les détroits. Les États-Unis s’assoient souvent dessus et se permettent d’outrepasser ce droit, notamment dans le détroit d’Ormuz.

  • Enjeux et rapports de force

            En Méditerranée, deux acteurs sont essentiels : la Russie d’une part, qui, depuis la mer Noire cherche depuis des siècles à étendre son accès aux mers chaudes. On l’observe dans le conflit syrien, puisqu’elle utilise sa flotte de mer Noire pour ravitailler ses ports en Syrie (Tartous) et n’a aucune intention de céder sur son pré carré en Syrie utile. La Turquie d’autre part, qui joue le rôle de verrou entre l’Europe et le Proche et Moyen-Orient. Elle est l’une des clefs de la résolution des conflits de la région et un point de passage essentiel pour les flux migratoires en provenance de Syrie et d’Irak de par son contrôle des détroits des Dardanelles.

Bab-el-Mandeb, lui, s’ancre au cœur d’un paysage africain très complexe, à l’interconnexion des mondes arabe et africain. Ce tableau doit en plus être contrasté par l’étude d’histoires tribales, confessionnelles et ethniques très anciennes, brouillant encore davantage la politique dans la région de la corne de l’Afrique.

Le détroit d’Ormuz, maintenant. L’Iran estime qu’il lui appartient, tous les navires y passant sont interrogés par les garde-côtes iraniens et identifiés par les Pasdarans, présents quelles que soient les conditions et à l’attitude parfois assez agressive. Les Américains tentent de se libérer du poids qu’exerce la péninsule arabique sur leur économie mais ils en sont encore dépendants pour longtemps.

Le détroit de Malacca est une zone historiquement touchée par la piraterie. Le phénomène a reculé pendant longtemps, mais il s’étend de plus en plus en Indonésie. Les flux qui transitent par ce détroit sont moins importants que ceux des détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb mais ils sont absolument cruciaux pour les pays de la région, établis sur des archipels, pour qui la mer est par définition vitale et ce au quotidien.

  • Perspectives

            Le conflit qui fait rage des deux côtés de la frontière séparant l’Irak et la Syrie sera déterminant pour le futur de la Méditerranée orientale et pour la question du contrôle des phénomènes migratoires (aussi issus de l’Afrique). Recep Tayyip Erdoğan est tout à fait conscient du poids que lui confèrent les flux migratoires passant par la Turquie, de l’argument de poids qu’ils constituent dans les négociations sur la Syrie avec ses partenaires. La Turquie fait en plus partie de l’OTAN, et les États-Unis ne peuvent pas se permettre de leur donner des raisons de quitter l’Alliance, ils veillent donc à ne pas les froisser, ce que les Turcs savent et ce dont ils profitent, notamment en Syrie.

Dans le détroit de Bab-el-Mandeb, l’Arabie saoudite détient certaines clefs pour la résolution des tensions. La menace maritime y est réelle mais ne touche réellement que les bâtiments de la coalition menée par les Saoudiens. Les capacités d’attaque depuis la mer (avec des embarcations téléguidées, par exemple) se développent toutefois, et on peut imaginer que ces savoir-faire se répandront et pourront être utilisés contre les marines occidentales. L’Éthiopie tente par tous les moyens d’obtenir un accès à la mer, et elle dispose depuis quelques mois d’un train intégralement payé par la Chine reliant Addis-Abeba à Djibouti. La Somalie est minée par les conflits intérieurs tandis que Djibouti est cas particulier. Le petit État est très courtisé par toutes les grandes puissances, il a notamment reçu 10 milliards de dollars d’investissements de Pékin dans des ports, des aéroports et dans le secteur du tourisme pour accueillir des touristes chinois. L’Empire du Milieu y construit des routes, une base, une foule d’installations, notamment pour recevoir des sous-marins, poussé aussi par la possible présence de métaux rares.

Dans le Pacifique, la Chine fait montre d’un appétit grandissant en mer de Chine méridionale (Spratleys, Paracels), zone dans laquelle elle cherche à imposer un contrôle sans partage au grand dam des États-Unis, qui y envoient régulièrement des bâtiments pour réaffirmer la liberté des eaux internationales. Les Chinois ne se démontent pas pour autant et se montrent très agressifs dans la région (construction de bases aériennes, installation de missiles sol-air, mise en place d’une zone d’interrogation aérienne de 400 km de diamètre). Les États-Unis seront-ils en mesure d’assurer un rapport de force suffisant pour obtenir ce qu’ils souhaitent dans la zone ? C’est une vraie question.

  • Application à la zone proche et moyen-orientale

            Dans la région, les bases militaires constituent le premier bloc d’une diplomatie et d’une politique navale et militaire. La France est installée à Djibouti et aux Émirats arabes unis avec une position délicate : ces pays sont assez volatils et il est possible de s’en faire expulser du jour au lendemain, ce qui nous pousse à nous montrer très prudents sur le plan diplomatique. Les Américains disposent d’une base au Bahreïn, abritant l’état-major de leur cinquième flotte et commandée par un général trois étoiles, l’un des personnages clefs pour les États-Unis dans la zone. Ils peuvent aussi compter sur une base plus petite à Djibouti. Les Britanniques en ont aussi une au Bahreïn et sont très implantés également dans les secteurs civil et militaire du sultanat d’Oman. L’action des puissances dans la région passe aussi par la conclusion d’accords de défense, à la fois bilatéraux et multilatéraux.

            La mondialisation a provoqué un intérêt renouvelé pour les détroits. Elle a également entraîné un accroissement des tensions internationales et par là une militarisation de ces zones. On peut malheureusement s’attendre à une nouvelle augmentation des tensions, dans tous les détroits à cause d’un certain affaiblissement des organisations internationales et des difficultés que rencontrent les États-Unis pour assurer la pax americana. La France doit donc se positionner de manière ferme dans ces tensions, et a besoin pour ce faire d’un budget suffisant.

Par Naïm Montes


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