Maîtriser l’espace sous-marin. De la connaissance à l’intervention (Conférence)

Illustration conférence 11 P.A.

Compte rendu de la conférence organisée le 4 avril 2017 par la Chaire des grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cette conférence est par ailleurs disponible en vidéo sur la chaîne YouTube de la chaire.

Intervenants : contre-amiral Bernard-Antoine Morio de l’Isle, sous-chef d’état-major des opérations aéronavales (ALOPS) ; Alexis Morel, directeur général de Thales Underwater Systems ; amiral Éric Chaplet, conseiller Marine du président de D.C.N.S.

***

            Le contre-amiral Bernard-Antoine Morio de l’Isle commence par rappeler que l’espace maritime est un milieu un peu oublié, d’autant plus que les grandes profondeurs sont peu connues. Nous estimons que seulement 5 % à 10 % des fonds sous-marins sont cartographiés et que 1 600 espèces marines y sont découvertes chaque année ; ces espaces sont de plus sous-exploités. La sûreté des hautes mers constitue pourtant un défi contemporain majeur.

  1. Maitriser un espace sous-marin

            « Celui qui commande sur mer commande partout ». La maîtrise parfaite de l’espace maritime est illusoire. Au cours de la Première Guerre mondiale, par exemple, le ravitaillement maritime en hommes et en matériels des puissances de la Triple Entente cause de lourdes pertes en tonnage et en équipages du fait de l’action sous-marine allemande, conduisant les gouvernements français et britannique à mettre en place des escortes pour protéger ces flux cruciaux. La lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden est un exemple plus contemporain : celle-ci a reflué grâce à la fois à des forces à terre,  des bâtiments de surface et des procédures imposées aux navires commerciaux et aux bâtiments de guerre.

L’occupation des espaces sous-marins sert à élaborer une manœuvre et à obtenir une supériorité tactique temporaire et temporelle. Quand nous parlons d’espace sous-marin, nous pensons liberté, impunité, secret, clandestinité : on peut comparer l’espace sous-marin et l’espace cyber. Ce sont tous deux des espaces de liberté qui peuvent être opaques malgré une impression contraire, ce sont aussi des espaces stratégiques dans lesquels se déroulent des conflits, nous pouvons nous y dissimuler et  usurper l’identité d’autrui. Leur maîtrise est complexe sinon impossible. La grande différence entre ces deux espaces réside dans leur accessibilité. Dans le domaine sous-marin, elle est complexe et onéreuse.

Les États recherchent la maîtrise de ce milieu, se lançant actuellement dans une course aux armements sous-marins : de vieilles puissances, comme la France, se modernisent et de nouveaux pays comme la Malaisie accèdent à ce domaine. Les acteurs civils, quant à eux, sont regroupés autour de la recherche minière et des télécommunications via le développement des câbles sous-marins. Pour l’effort de développement d’une force sous-marine, la persévérance joue un rôle important. On ne s’improvise pas expert en ce domaine.

L’espace sous-marin comprend deux domaines importants : la cartographie et l’hydrographie. On s’intéresse ensuite aux ressources vivantes et à l’étude géologique sous-marine. La France dispose de plusieurs instituts de recherche dont certains ont leur propre flotte de submersibles, pouvant aller jusqu’à 6 000 m de profondeur. L’Ifremer, par exemple, est un institut important qui contribue à la connaissance des océans et de leurs ressources, à la surveillance du milieu marin et du littoral et au développement  durable des activités marines. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a décidé de regrouper au sein de la flotte océanique française tous les bâtiments océanographiques dont nous disposons. Si le domaine spatial ne permet pas de connaître les fonds marins, il permet toutefois de cartographier de manière grossière mais utile jusqu’à 100 m de profondeur maximum. L’espace est aussi utile dans la récupération d’éléments envoyés depuis des sondes sous-marines.

La meilleure connaissance du domaine sous-marin passe également par des organisations physiques et scientifiques, notamment des O.N.G. Il reste beaucoup à faire dans ce domaine : les scientifiques estiment que seulement 10 % de l’écosystème sous-marin est connu. Dans les fonds marins se trouvent des molécules potentiellement très utiles, pouvant servir, par exemple, à la fabrication de médicaments. La recherche scientifique maritime est autant une préoccupation d’intérêt général qu’un enjeu stratégique pour les États. En haute mer, le principe de liberté de la recherche prime, tant que ces recherches sont accomplies à des fins pacifiques.

  1. Les moyens d’intervention : la connaissance sous l’angle stratégique

            Pour pouvoir intervenir, il faut contrôler les flux maritimes, et pour ce faire il faut optimiser la performance de nos senseurs, prédire l’environnement pour mieux se dissimuler si l’on cherche la discrétion et réaliser du renseignement sur les autres flottes. Les moyens de connaissance des États sont diversifiés : satellites, sous-marins, centres d’experts comme le Cephismer. Ce dernier développe de nouvelles solutions sur la plongée sous-marine, par exemple. Le premier scaphandre autonome provient de leurs recherches.

Si la mer est un réservoir de ressources naturelles, c’est aussi un espace de projection et d’expansion. C’est dans ce domaine que s’expriment les rapports de force entre États. La mer génère des tensions. Nous pouvons l’observer aujourd’hui en mer de Chine ou dans le détroit d’Ormuz. Le sous-marin tire son avantage du milieu car celui-ci est totalement opaque (sauf aux ondes sonores). Pour détecter un sous-marin, il faudrait presque écouter un moment de silence. Certains sous-marins sont plus silencieux que le bruit de la mer lui-même, c’est donc une arme redoutable. Les narcotrafiquants les utilisent également, sur l’axe Colombie-Floride notamment.

            Alexis Morel prend ensuite la parole. Il commence par rappeler que la première compétence de l’industriel est d’aider le militaire à entendre le bruit dans les fonds sous-marins, de détecter avant d’être détecté. La deuxième est la lutte anti sous-marine. Celle-ci passe par la création de frégates, de corvettes, de bouées acoustiques, d’autodirecteurs de torpilles, etc. Le dernier domaine de compétence de l’acoustique sous-marine est la guerre de mines.

Les enjeux de l’industriel dans le domaine sous-marin sont nombreux. Le premier est celui du temps long. La conception et le développement des systèmes prennent du temps, parfois près de quarante ans. Il existe également un lien entre développement d’une base acoustique sous-marine avec la dissuasion et la permanence à la mer. Cependant, la fiabilité des systèmes acoustiques est complexe. Le défi industriel est fondé sur une expérience et des savoir-faire uniques. La France fait ainsi partie des quelques pays qui en disposent, avec le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Allemagne, la Chine et la Russie. Le temps long représente la conscience permettant de mesurer les risques technologiques et le temps nécessaire pour amener à maturation les technologies que l’on développe.

Le deuxième enjeu de l’industriel est le temps court. L’intensité de la menace sous-marine va aujourd’hui croissant. L’incident du naufrage de la corvette Cheonan, le 26 mars 2010, est un rappel de la puissance de l’arme sous-marine, sans oublier la menace des mines, toujours présente. L’espace sous-marin est un théâtre d’opérations à part entière, c’est également de ce fait un domaine d’investissement assez dynamique. Mais si la France investit pour la prochaine génération de sous-marins, le centre de gravité du domaine maritime, qui concentre de très forts enjeux commerciaux, reste l’Asie-Pacifique : Inde, Chine, Australie, Indonésie, Malaisie, Singapour, Japon, Corée, Pakistan,  Thaïlande.

Le troisième enjeu est la course aux technologies, et la première tendance de cette course est à l’autonomie et la robotisation. C’est un mouvement déjà à l’œuvre dans la guerre des mines : il existe en effet des drones de lutte anti sous-marine mais ils sont peu développés. Dans ce domaine, il est primordial que les industriels français fassent front ensemble. Les capacités informatiques et le traitement logiciel sont des technologies indispensables pour les sous-marins. Cette fiabilité dans le traitement permet de détecter ce qui est présent au fond des mers. Concrètement, c’est la reconnaissance faciale appliquée aux fonds sous-marins. De nos jours, les capteurs sont de plus en plus sensibles. Le développement des nouvelles technologies appliquées à l’acoustique sous-marine est aussi capital.

Le quatrième enjeu consiste à savoir placer correctement le curseur entre souveraineté et coopération. Il existe une coopération entre Thalès et D.C.N.S. dans le domaine sous-marin, sur des projets mettant parfois plusieurs décennies à  se réaliser. Aussi faut-il des partenariats sur le long terme. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une compétition mondiale avec les industriels américains, européens et chinois. Notre industrie n’est plus capable de participer à de très grands programmes en dehors de la France sans transfert de technologies. Les stratégies d’export sont de plus en plus difficiles à mettre en œuvre. Les actes de coopération, pour la France, en matière de défense, tournent toujours autour du Royaume-Uni et de l’Italie.

            L’intervention de l’amiral Eric Chaplet clôt la conférence. Il rappelle d’emblée que la souveraineté est le moteur de toute conception d’un outil de défense, donnant la capacité d’agir partout dans le monde. La souveraineté est défendue par les autorités politiques et les armées. Ainsi, la France a-t-elle besoin d’une industrie innovante et compétitive pour développer les technologies de demain. Mais cette souveraineté est aussi portée par les industriels : c’est même la raison d’être de D.C.N.S. et de toute notre industrie de défense. Il faut être à la fois  intelligent et innovant, et cela passe par des investissements lourds et volontaires.

Le temps long recouvre la période de conception mais aussi celle du maintien en condition matériels conçus et produits. De même, les compétences se placent dans le temps long, d’autant plus lorsqu’elles sont spécifiques et très militaires afin de conserver la supériorité technologique de nos armées.

L’export n’est pas simple car tout n’est pas ouvert, la concurrence est de plus en plus sévère et on observe l’émergence de nouveaux acteurs : Chine, Russie (qui revient sur la scène internationale), Japon, Australie, Corée du Sud. Il faut donc améliorer la qualité de nos matériels pour conserver nos parts de marché. L’innovation est donc cruciale. Les partenariats de long terme — tel que le contrat passé récemment avec l’Australie, qui permettra de penser une coopération sur le long terme — sont les clefs pour la pérennité de notre industrie de défense. De plus, un sous-marin est un objet complexe. Dans un S.N.L.E. on trouve plus d’un million de pièces ; a contrario, dans un char il y en a 15 000 et dans un avion long-courrier 100 000.

Questions                           

  • La loi de programmation militaire du 18 décembre 2013 prend des mesures pour l’anticipation des cyberattaques. Mais elle ne cible pas tous les acteurs du secteur maritime. Par ailleurs, des logiciels peuvent être implantés lors d’opérations de maintenance. Ainsi, prendre le contrôle d’un navire à distance devient possible. Qu’en pensez-vous ? Et en matière militaire, a-t-on le même risque ? Que ce soit pour les frégates ou pour les sous-marins.

Contre-amiral Morio de l’Isle : la marine est l’arme la plus sensible. Les maintenances représentent des vulnérabilités. Pour éviter de compromettre les systèmes, nous devons tester l’installation en dehors du système. Cela a un double avantage : éviter d’avoir des conséquences mal évaluées et soumettre le nouveau programme à des sondes extérieures dans l’optique de l’évaluer. Une fois le traitement réalisé, la maintenance peut être réalisée. Des systèmes internet sont présents dans les bâtiments de surface et dans les sous-marins. En revanche, le sous-marin passe beaucoup de temps en-dehors d’internet. Un bateau de surface est plus vulnérable qu’un sous-marin et un bateau de marchand l’est encore plus. Alexis Morel : pour les industriels, il existe des protocoles robustes. La Marine nationale met en place des critères très exigeants en matière de cyberdéfense. Amiral Eric Chaplet : le temps long est toujours un problème. Mais avec le temps, les industriels pourront faire en sorte que les systèmes soient performants dès le départ. Ce sera le cas pour les sous-marins de deuxième et troisième génération par exemple.

  • Comment fait la grande criminalité pour concevoir des sous-marins ?

Contre-amiral Morio de l’Isle : elle les construit elle-même. Ce ne sont pas de grands sous-marins. Il est possible de les faire plonger. Dans le civil, il existe des sous-marins d’exploration. De plus, nous pouvons trouver sur le marché des personnes qui peuvent réaliser des sous-marins sans que ces derniers n’aient besoin d’aller en profondeur ou de rester longtemps submergés.

  • La Méditerranée est-elle une bonne mer pour les sous-marins ?

Pas en hiver, à cause de sa température. De plus, c’est une mer à fond plat. Le sous-marin est beaucoup plus simple à repérer. En revanche, en été la surface se réchauffe et le fond est toujours à 13°, ce qui convient aux sous-marins chasseurs et à ceux qui tentent de se dissimuler. En effet, il y a beaucoup de bruit avec tous les navires naviguant en Méditerranée.

Par Pierre-Alexis Cameron

 


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