Espace sous-marin et stratégie maritime (Conférence)

Illustration conférence P.A. 10

Compte rendu de la conférence organisée le 27 mars 2017 par la Chaire des grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cette conférence est par ailleurs disponible en vidéo sur la chaîne YouTube de la chaire.

Intervenants : vice-amiral d’escadre (VAE) Louis-Michel Guillaume, commandant des forces sous-marines et de la force océanique stratégique françaises (ALFOST) ; Alexandre Sheldon-Duplaix, chercheur au sein du Service historique de la Défense (S.H.D.), conférencier à l’École de Guerre.

***

        Monsieur Louis Gautier commence par rappeler que, dans le domaine des sous-marins, l’Europe, avec 58 submersibles, fait quantitativement jeu égal avec les États-Unis, qui en possèdent 57. Pas de déséquilibre flagrant dans ce domaine. De plus, l’Europe, par son implication sous-marins dans des zones non-habituelles, fait montre d’une véritable forme d’allonge stratégique. Tout les jeunes États-nations affirment leur ambition sous-marine, on peut affirmer que l’espace sous-marin sera l’espace stratégique de ces prochaines années. Le faramineux contrat australien (40 milliards d’euros) est une autre manifestation de l’importance des questions sous-marines.

             Le VAE Guillaume débute son intervention par un rappel, lui aussi : depuis cinquante ans, la stratégie est en panne d’écoles en France (sauf Thérèse Delpech et Nicolas Roche) ; sur la question maritime c’est encore plus grave. La France est une nation maritime dans le déni. Hervé Coutau-Bégarie rappelle que la stratégie est un concept, une méthode, un art, un système. Le VAE, en tant que praticien, se limitera aux aspects purement militaires d’une question qui dépasse largement la simple sphère militaire. Le fonds des océans étant moins bien connu que la surface de la Lune, qualifier d’espace stratégique un milieu qu’on ne maîtrise pas semble être une gageure. De la même manière, alors que la stratégie est une dialectique du temps et de l’espace, dans l’espace sous-marin on ne se déplace pas très vite et on ne voit pas, on détecte, on ne peut qu’entendre. Il faut donc s’intéresser à des « signaux faibles » (ou « bruits transitoires ») et être capable de réfléchir sur des sous-marins dont la durée des cycles de vie est de soixante ans environ.

Le VAE Guillaume propose deux axes de réflexion :

  • L’approche historique via la conquête de l’espace sous-marin.
  • La manière dont la Russie utilise l’arme sous-marine dans le cadre de sa stratégie.
  1. La conquête de l’espace sous-marin

Les découvreurs

La cloche à plongeurs est connue depuis l’Antiquité. C’est avec la guerre de Sécession qu’on entre réellement dans l’ère sous-marine. De nombreux projets sont développés au XIXe siècle, qu’ils soient militaires ou utilitaires (recherche d’épaves dans les fonds marins, par exemple). Cependant, le XIXe siècle stagne sur le plan tactique et ne voit pas l’aspect stratégique inhérent au sous-marin, toute l’emphase étant mise sur les cuirassés. Si la torpille est une arme révolutionnaire, les difficultés techniques insurmontables pour l’époque (problèmes d’atmosphère, de propulsion, etc.) entravent son développement. En définitive, on a créé un outil sans percevoir clairement ses possibilités futures.

Les guerres mondiales

Ce sont les deux guerres mondiales qui vont révéler son utilité aux stratèges. Dès le 22 septembre 1914, les Allemands torpillent et coulent trois croiseurs anglais en une journée. Le 7 mai 1915, 1 200 civils trouvent la mort dans une attaque menée alors que l’Empire allemand a déclaré la « guerre sous-marine à outrance », après la bataille de la Somme. Les Allemands craignant l’entrée en guerre des États-Unis, tentent par tous les moyens de remporter la guerre avant qu’elle ne tourne à leur désavantage. Ils se fixent donc comme objectif de couper les flux d’approvisionnement du Royaume-Uni pour le forcer à sortir du conflit. Ainsi, pour le seul mois d’avril 1917, les Alliés perdent 900 000 tonnes de tonnage. La conférence navale de Washington (au tournant des années 1921 et 1922) tente d’interdire les sous-marins. Mais dès le début de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands utilisent l’arme sous-marine sans restriction, inventant la « tactique des meutes » [1] dans le but de concentrer leurs forces là où les Alliés sont faibles. En six mois, les Allemands coulent plus de six-cents navires, soit trois millions de tonnes de tonnage. Ils modernisent leurs sous-marins jusqu’à la fin de la guerre, ce qui n’empêche pas que 90 % des sous-marins allemands ont été coulés et 75 % des équipages tués. Il ne faut cependant pas oublier le succès américain dans le Pacifique qui est le seul exemple de victoire sous-marine, Hervé Coutau-Bégarie affirmant également que « Les sous-marins ont contribué à la défaite japonaise ».

L’ère du nucléaire

La propulsion nucléaire confère au sous-marin (historiquement assez lent) une discrétion et une mobilité accrue, cette dernière étant décuplée par l’effet de l’arme nucléaire liée à l’utilisation de missiles intercontinentaux. C’est un véritable changement de paradigme. Dans un sous-marin, il est impératif de maîtriser tout un ensemble de technologies, et parmi elles la navigation est la plus ardue. Au final, le sous-marin atomique devient le S.N.L.E. (sous-marin nucléaire lanceur d’engins), victime d’un renversement intéressant : de chasseur, le sous-marin devient chassé. Il lui faut devenir invisible et indétectable, y compris par son propre pays. La seconde chose intéressante est que le sous-marin nucléaire change de classe : c’était l’arme du pauvre et du faible, il est maintenant devenu l’arme du riche et du fort. Enfin, on s’aperçoit que le meilleur chasseur de sous-marin est le sous-marin lui-même.

  1. La Russie et l’espace sous-marin

Il faut se rappeler que la géographie est une science militaire stratégique. La Russie est une puissance continentale alors pourquoi se préoccuper de la voie maritime ? Souvent le stratège ne passe pas assez de temps sur une carte. En observant une carte polaire, nous remarquons que la Russie est centrale. Il faut ainsi se demander : comment peut-on être le plus grand pays du monde et se sentir enfermé ? Les Russes montrent leurs capacités stratégiques : aucun pays au monde n’est capable de mettre au point un nouveau missile et un nouveau sous-marin et faire en sorte que les deux fonctionnent ensemble, sauf la Russie. Aujourd’hui, Moscou modernise sa flotte de sous-marins : trois sous-marins ont récemment été transférés en mer Noire et on peut penser qu’à terme six y seront déployés, alors que détroit des Dardanelles est régi par le traité de Montreux, déclarant la Turquie garante de sa surveillance. Le même type de problème se pose pour la mer Baltique. A-t-elle vocation à devenir une mer russe comme la mer Noire ? Les deux nouveaux premiers S.N.L.E. russes ont été déployés dans le Pacifique. Reste ainsi la question de l’Arctique. C’est une mer qui permet l’intervention sous-marine. La Russie a une vieille tradition de flotte sous-marine. Le premier était appelé le « Diable marin » en 1856. L’arme sous-marine russe est toutefois véritablement créée en 1906. Elle n’opère cependant en mer Baltique et en mer Noire qu’avec l’ouverture de la Première Guerre mondiale.  En 1949 a lieu le premier essai nucléaire russe, en 1958, premier S.N.L.E. est mis à l’eau. L’Amiral Gorchkov [2] reconsidère l’espace stratégique. Les Russes réussissent le passage sous le pôle Nord dès 1962. La chasse aux S.N.L.E. occidentaux n’apparaît pas dans la stratégie russe. À la chute du mur de Berlin, la marine soviétique disposait de 375 sous-marins. L’effondrement de l’U.R.S.S. ruine cet outil de puissance, même si la Russie est l’un des premiers pays à connaître un renouveau sous-marin. Aujourd’hui, elle construit un nouveau type de S.N.L.E. pesant 24 000 tonnes et disposant de missiles à têtes multiples. Huit sous-marins sont prévus, sept sont commandés et trois sont en service. Ces submersibles portent le nom de princes de Kiev ayant fondé Moscou.

Le VAE Guillaume conclut son intervention en évoquant la question des câbles sous-marins. Ces derniers sont les vecteurs de 95 % des communications. Si les câbles près des côtes sont souvent endommagés et facilement réparables, couper un câble à plusieurs milliers de kilomètres de fond nécessite beaucoup d’audace et de moyens, or la Russie dispose d’un savoir-faire important dans le domaine sous-marin. Par ailleurs, les similitudes entre domaines spatial et sous-marin sont frappantes : tous les deux lieux de richesse et de liberté d’action, la stratégie s’y pense dans la durée. Enfin, il ne faut pas oublier de mentionner la Chine : pendant longtemps, Pékin est uniquement resté tourné vers le continent asiatique mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le développement des forces sous-marines régionales en Asie du Sud-Est à partir de sous-marins classiques est très rapide.

               M. Alexandre Sheldon-Duplaix revient quant à lui sur les différents stades de la vie du sous-marin. Celui-ci a d’abord été une arme terroriste, qui a ensuite progressé avec le développement de l’exploitation de l’électricité à partir des années 1880. Un torpilleur submersible est ensuite inventé en France et est capable de traverser la Manche pour attaquer la flotte anglaise. Il est copié par les Allemands. Ces derniers améliorent le principe en introduisant le moteur diesel (Elektroboote). Les torpilleurs submersibles ne trouvaient pas de cibles pendant la Première Guerre mondiale, c’est pour cela que le gouvernement les a autorisés à attaquer le commerce, sans compter que les gouvernants allemands réalisent que cette arme peut affamer l’Angleterre. Plus tard, la marine américaine est persuadée que l’U.R.S.S. copiera les Elektroboote allemands et, dès les années 1950, Washington déploie un système d’écoute sous-marine. Celui-ci permet de détecter pendant la crise de Cuba (1962) les quatre sous-marins soviétiques dans les Caraïbes. Pour les Russes c’est un signal : les sous-marins électriques ne valent pas le sous-marin nucléaire. L’U.R.S.S. rattrape donc son retard. Quand on parle aujourd’hui d’une résurgence des capacités de la Russie, il s’agit d’un jeu d’optique que les Russes mettent en place car ils sont eux-mêmes bien faibles. En effet, les effectifs tant en hommes qu’en navires de la Marine russe ont été divisés par dix par rapport à l’époque soviétique. La Russie s’est sentie ignorée et menacée par une extension de l’OTAN vers l’Est. De plus, ses ressources ne lui permettent pas de tenir tête à l’OTAN ou aux États-Unis. M. Sheldon-Duplaix insiste sur le fait que la Russie est un pays qui nous impressionne mais qu’il est lui-même bien plus impressionné par nous. Il ajoute qu’en Europe, on compte treize sous-marins nucléaires d’attaque alors que les États-Unis disposent de quarante-huit. Les États-Unis se trouvent d’ailleurs confrontés aujourd’hui à l’énorme flotte chinoise, dont le premier S.N.A. (sous-marin nucléaire d’attaque) date de 1972 et le premier S.N.L.E. de 1983. Enfin, M. Sheldon-Duplaix rappelle que la France est une nation du Pacifique — c’est une chose que l’on a selon lui tendance à occulter. La France estime qu’il faut respecter les libertés de navigation et est consciente qu’il faut être capable d’occuper l’espace sous-marin et maritime étant donné que l’essentiel des richesses circule par voie maritime. C’est pourquoi nous affirmons régulièrement notre présence en Asie du Sud.


[1] Regrouper plusieurs sous-marins pour attaquer un objectif collectif, escadre ou convoi. Elle est appliquée pour la première fois en octobre 1940.

[2] Il supervise l’expansion de la marine soviétique pendant la guerre froide. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il se distingua au cours des débarquements dans la péninsule de Kertch, en Crimée, et commandait une escadre de destroyers à la fin du conflit. Après la guerre, il fit des opérations conjointes entre la marine, l’armée de terre, l’aviation et les offensives amphibies un des axes essentiels de la stratégie navale de l’U.R.S.S. En 1956, Nikita Khrouchtchev le nomma commandant en chef de la Marine soviétique, poste qu’il conserva jusqu’en 1985. Sous Léonid Brejnev, il supervisa l’essor massif des forces navales de surface et des forces sous-marines, faisant de la Marine soviétique une force capable de défier la puissance navale de l’Occident à la fin des années 1970.


Illustration : Le Terrible, quatrième S.N.L.E. de la classe Le Triomphant, en cale sèche.

Par Pierre-Alexis Cameron


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s