La pensée stratégique russe : changement et continuité (Conférence)

Illustration P.A. (n°9)

Compte rendu de la conférence organisée le 20 mars 2017 par la Chaire des grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cette conférence est par ailleurs disponible en vidéo sur la chaîne YouTube de la chaire.

Intervenants : Dmitry Adamsky, professeur associé à la Lauder School of Government, Diplomacy and Strategy à l’I.D.C. Herzliya en Israël, ancien secrétaire adjoint du comité chargé de formuler le concept de sécurité national d’Israël ; Nicolas Roche, directeur de la stratégie au sein de la Direction des applications militaires au Commissariat à l’Énergie Atomique, ancien conseiller diplomatique du ministre de la Défense (2012 – 2014).

***

        M. Adamsky rappelle que cette conférence se concentre sur les réflexions relatives au changement et à la continuité de la pensée stratégique russe depuis la chute de l’U.R.S.S. Il a souhaité organiser son propos en trois points.

  1. Évolution de la réflexion stratégique russe

Point de vue russe

Il faut situer la stratégie russe dans un cadre historique et conceptuel plus large. Si l’on veut déterminer un discours dominant qui conditionne la pensée russe sur le monde, celui-ci s’appuie sur une impression de concurrence stratégique avec l’Occident tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. À l’extérieur, l’Occident est vu comme un « mal », les Russes souhaitant modifier le monde unipolaire qui a émergé après la chute de l’U.R.S.S. Ils considèrent encore leur pays comme une puissance, mais la façon dont les relations internationales ont été structurées ne leur ont pas permis de jouer ce rôle. L’objectif de la Russie est donc de refaçonner les relations internationales vers une multipolarité accordant un rôle clef à la Russie. À l’intérieur, la lutte se concentre contre l’imposition des valeurs et modes de vie occidentaux, qui ne sont absolument pas considérées comme universels : les Russes veulent suivre leurs propres mœurs. Cette impression de lutte contre l’Occident s’est intensifiée et a évolué depuis la chute de l’U.R.S.S. Il y a d’abord eu un rapprochement puis une réévaluation différente qui est passée progressivement vers la concurrence stratégique actuelle. Cette concurrence s’est transformée en guerre pleine et entière à un certain stade. À Moscou, on dit que l’Occident a intensifié sa concurrence stratégique avec la Russie dans les années 2000, alors que les Russes commençaient à se relever de leur moment de faiblesse géopolitique et commençaient à se restructurer. C’est alors que l’OTAN s’est élargie vers l’Est, que les traités de réduction des armes stratégiques — autre expression de cette concurrence — ont été signés, que les boucliers antimissiles américains ont commencé à être déployés. De même, la guerre de Géorgie a été vue comme un effort de l’Occident pour éloigner ce pays de la sphère d’influence russe.

Point de vue critique

On peut toutefois voir la guerre de Géorgie comme un coup important pour les praticiens et les théoriciens russes, en plus d’une rupture géopolitique. Les cinq jours de guerre ont démontré à l’ensemble du monde quel était l’état déplorable des moyens conventionnels russes. Car si Moscou a réussi à contre-attaquer et à remporter une victoire d’un point de vue stratégique, du point de vue tactique c’était un fiasco militaire complet. Les stratèges militaires russes, lorsqu’ils ont imaginé les guerres du futur après la chute de l’U.R.S.S., envisageaient le nucléaire comme seule réponse possible vu l’infériorité qualitative par rapport à l’OTAN. En Russie, cette stratégie porte le nom de « doctrine de l’escalade pour la désescalade » : elle était un remède temporaire tant que la réforme militaire des forces conventionnelles était en cours. Pendant les années 1990, la situation économique russe était dramatique, les capitaux nécessaires à la modernisation des forces conventionnelles du pays n’ont pu être injectés qu’à partir de 2003 – 2005. En 2008, toutefois, il est clairement apparu que l’armée conventionnelle russe était incapable d’atteindre ses objectifs. Dans les rangs des militaires russes, deux conclusions ont été tirées des déficits constatés pendant la guerre de Géorgie :

  • la guerre a démontré la mauvaise qualité des munitions guidées et standard ;
  • la guerre a démontré la mauvaise qualité des forces sur le terrain et leur mauvaise capacité à mener des opérations militaires conjointes.

On a donc constaté une grande modernisation de l’armée russe dans le domaine conventionnel depuis 2008.

Un véritable saut qualitatif a été accompli en liant les capacités de renseignement et l’emploi des armes de précision. De plus, la composante nucléaire est désormais harmonisée avec les autres formes de réponse stratégique non-nucléaires et même non-militaires. Les armes nucléaires sont moins incontournables par rapport à la période antérieure. On passe d’une stratégie de la force brute à une stratégie d’influence coercitive. Depuis 2008 – 2010, la Russie alloue des budgets sans précédent à la modernisation de son armée conventionnelle. En parallèle, les traditions militaires russes sont respectées : les théories et cadres doctrinaires conceptuels réformant la pratique militaire sont sans cesse développés.

  1. Comment la culture stratégique russe conditionne-t-elle, influence-t-elle la condition militaire ?

La « doctrine » Guérassimov pose la base de l’influence de la condition militaire. En 2013, le général Guérassimov fait un discours programmatique à l’Académie des sciences militaires. Son message principal reposait dans l’exigence d’une meilleure conceptualisation de la nature changeante de la guerre. Avec ce discours, il plonge la Russie au cœur d’une révolution des affaires militaires, dont il a esquissé les contours. Elle repose sur une stratégie d’accumulation des forces et des structures organisationnelles. Ce n’était pas une idée novatrice — elle circule depuis les années 2000 — mais son discours a synthétisé toutes les théories qui jusque-là circulaient sous le nom de « concept de guerre de nouvelle génération » ou « nouveau type de guerre ». La « doctrine Guérassimov » n’est pas une doctrine à proprement parler ou un livre de règle ; c’est un livre d’idées, traduisant le climat intellectuel russe actuel. Bien souvent, à tort, en Occident, les experts qualifient ce concept russe de « guerre hybride ». Ce n’est pas un terme adéquat pour la pensée militaire russe.

Premièrement, selon M. Adamsky, la guerre moderne et les opérations militaires contemporaines fusionnent dans une seule notion stratégique conventionnelle, nucléaire et non-conventionnelle. Deuxièmement, il convient de fusionner cette sphère et d’autres formes d’action non-militaires stratégiques de l’État : diplomatie, économie, politique, information, propagande et potentiel de manifestation de la population. L’ampleur couverte par la force brute et les opérations dynamiques d’un côté donnent plus d’influence aux autres forces de la coercition stratégique. On parle d’un ratio de quatre contre un : quatre pour les opérations non-militaires et un pour les capacités militaires. Le général Guérassimov donne des exemples pour illustrer son propos via les subversions occidentales en Ukraine, en Libye et en Syrie ou l’influence du soft power. L’objectif de l’Occident, selon lui, est d’instaurer un changement de régime en Russie ou dans les autres pays cités. Le cas du changement de régime en Libye est une success story pour l’Occident. L’exemple de la Syrie, à l’inverse, symbolise aux yeux des Russes l’histoire d’un échec occidental à mettre en pratique ce genre de guerre. L’exemple ukrainien, enfin, est utilisé pour illustrer des résultats mitigés.

En Russie, l’accent est mis sur la lutte informationnelle. C’est une espèce de ciment qui rassemble, qui apporte une cohérence à toutes les sources d’influences stratégiques en la matière. Plusieurs dimensions sont ainsi à différencier : cognitive, psychologique et technologique (numérique et digitale). L’idée est de faire appel à des forces spéciales, acteurs de premier plan dans cette guerre nouvelle génération, et de passer du grand champ de bataille à un mélange de coercition et d’intimidation, tout en s’adaptant à chaque pays et à chaque situation. Il s’agit en tout cas toujours de manipuler la représentation de la réalité par des signaux coercitifs pour amener à faire changer le comportement stratégique de l’adversaire. M. Adamsky parle aussi de « coercition inter-domaines ». Le but est de dissuader l’adversaire, de désescalader l’agression militaire en faisant intervenir un minimum de puissance militaire. On a une influence, dès le départ, qui se manifeste sur tous les fronts possibles et atteint tous les publics simultanément. Il faut ensuite exploiter la perte de repères de l’adversaire pour amener ses orientations stratégiques dans la direction souhaitée. Quand on examine le renforcement des moyens militaires sur le terrain et la façon dont les Russes s’équipent, on peut finalement voir l’application directe du programme Guérassimov. Les forces spéciales, regroupées au sein du premier commandement, ne se limitent plus à un rôle de renseignement stratégique ou de sabotage, elles sont véritablement la tête pensante du champ de bataille. Le second commandement rassemble quant à lui tous les moyens destinés aux opérations informationnelles (guerre cybernétique, propagande, etc.).

Le général n’idéalise pas les forces armées ou la communauté militaire russe. Quand on voit ce qui s’est passé ces cinq dernières années, on constate qu’un apprentissage sérieux est en cours. L’appareil militaire russe se comporte comme une machine qui apprend. La théorie militaire russe est systématisée, le nuage d’idées doctrinaires est mis à l’épreuve dans le cadre d’exercices militaires, puis les retours d’expérience enrichissent les concepts. Le climat, propice à l’innovation, laisse la porte ouverte à l’échec ou fait en tout cas en sorte que les militaires ne sont pas inhibés par la peur du raté.

Pour comprendre la pensée militaire russe il faut garder à l’esprit que sa théorie évolue constamment, c’est donc toute son évolution qu’il faut examiner. Sur le plan opérationnel l’arsenal est-il innovant ? Si l’on écoute le discours occidental, on voit que l’on a affaire à quelque chose de nouveau. Nous pouvons ainsi distinguer trois approches :

  • l’approche asymétrique. L’engouement pour cette démarche n’a rien de nouveau. On exploite la faiblesse de l’adversaire et on évite ses forces. Les officiers sont formés en planification militaire mais sont toujours appelés à faire appel à la ruse. La notion d’asymétrie est un concept courant. La nature de la menace détermine la nature de la réaction. Les Russes font face à une guerre hybride indirecte américaine et mettent donc en place les mesures appropriées ;
  • l’approche hybride. Cette notion d’hybridité est une façon inexacte de se représenter le caractère innovant de la pensée russe. Le terme est utilisé à l’origine pour décrire la démarche occidentale, que les intellectuels russes veulent contrer et, quelquefois, imiter. On la retrouve donc en Russie, en quelque sorte, par émulation. Le terme « guerre hybride » ne faisait pas partie du jargon stratégique russe. Le général Guérassimov a prononcé il y a deux semaines [début mars 2017] son discours programmatique. Son article reprend exactement les mêmes idées. Il est réservé quant au terme d’« hybride ». Il le met entre guillemets pour décrire ce que font les États-Unis. Si l’on regarde l’histoire intellectuelle de ce concept, on constate qu’il n’y avait aucune correspondance avec la Russie. Au début des années 2000, l’OTAN essayait de prévoir les nouvelles formes de guerre : les acteurs du Moyen-Orient étaient le cadre de référence. Ce concept incarne surtout la nature holistique (approche systémique) de la mentalité russe et de la tradition intellectuelle russe. C’est une vision qui englobe l’ensemble de la réalité. Chaque élément de la réalité est constamment en interaction avec tous les autres pour constituer un méta-système. Pour les Russes, ce n’est que l’extension aux affaires militaires de ce que l’on faisait dans d’autres domaines comme les sciences sociales ;
  • l’approche continue, ininterrompue. Il existe un continuum entre temps de paix et temps de guerre. En temps de guerre on fait la guerre et en temps de paix il n’y a pas d’interaction avec les adversaires potentiels en Occident. La démarche russe est plus large que son équivalent occidental. Le discours militaire russe a recours aux termes « lutte », « combat », « rapport de force » pour montrer les interactions stratégiques. Nous connaissons une concurrence stratégique constante qui, ponctuellement, éclate.

De telles caractéristiques ne sont pas particulièrement nouvelles dans la pensée et la réflexion militaire russe. Ces qualités que l’on évoque sont plus une expression de continuité que de changements.

À l’inverse, l’approche actuelle de coercition, d’intimidation, d’utilisation du militaire et du non-militaire constitue une innovation majeure, en particulier en ce qui concerne le rôle attribué au combat informationnel.

  1. Conclusion sur le style militaire russe de ces trois dernières années

La Russie mène des opérations intérieures avec des « moyens raisonnablement suffisants ». L’idée est d’avoir un résultat politique maximum avec le minimum nécessaire sur le plan militaire. Cette démarche fait que les Russes ont évité de franchir le point culminant de l’intervention militaire. L’utilisation de différents moyens garantit une compensation si l’un ou l’autre venait à faiblir. Il existe une asymétrie d’intérêts en la faveur de Moscou. L’idée est que la Russie peut se permettre d’adopter des comportements agressifs et risqués car la balance des capacités est en sa faveur. Cette idée amène les Russes à penser qu’ils peuvent se permettre d’aller presque jusqu’au bout car les autres pays ne suivront pas.

De plus, nous remarquons que la vitesse de décision et de traduction d’une décision en pratique est remarquable. La Russie a une capacité impressionnante pour orchestrer différentes modes d’interventions. Cette coordination accélérée vient d’un système centralisé sans être non plus trop bureaucratisé. On trouve une correspondance avec ce que préconisait Svetchine : « le gestionnaire stratégique interne / intérieur ». La gestion militaire constante de la guerre permet au Kremlin d’avoir un usage rationnel de l’usage de la force dans un modèle clausewitzien.

        M. Nicolas Roche débute son propos en rappelant qu’il s’exprime en tant que chercheur de l’École Normale Supérieure. Il soulève six points en réaction à l’intervention de M. Adamsky :

  • Le nombre important de sources ouvertes russes font la richesse de l’intervention de M. Adamsky. De plus, il y a une lecture attentive de la littérature militaire et politique russe.
  • La question de culture stratégique vaut pour la pensée stratégique. Elle s’apprécie dans le temps long. Souvent on simplifie, on caricature, donc on aboutit à des choses fausses. Pour ceux qui ont essayé d’analyser la stratégie nucléaire russe on retrouve MM. Sokolovski et Ogarkov.
  • La première phase a lieu dans les années 1990 avec un rôle accru des armes nucléaires. Puis la deuxième phase se déroule pendant les années 2000 avec la modernisation des forces conventionnelles russes. Enfin, la troisième phase a lieu à partir du milieu des années 2000. Et maintenant alors ? Qu’en est-il de l’escalade pour la désescalade ? En Occident, nous avons l’impression d’avoir cinq ou dix ans de retard sur la culture militaire russe. « Est-ce que cette stratégie s’applique encore aujourd’hui et peut-on affirmer qu’elle fait partie de la culture stratégique russe ? »

Réponse de Dmitry Adamsky : L’escalade pour la désescalade était une stratégie incohérente et problématique.

  • Comment évaluer l’évolution de la stratégie nucléaire russe dans cinq ou dix ans ?

Réponse de Dmitry Adamsky : Il ne voit pas comment le rôle du nucléaire pourrait baisser en Russie. C’est une partie intégrante et centrale de la sécurité russe. Le mot clef actuellement est l’harmonie : les armes nucléaires sont en harmonie avec les autres forces stratégiques. La Crimée est un exemple d’improvisation. On brandit la menace nucléaire, on mène des manœuvres pour créer un « cordon sanitaire » autour du théâtre d’opération. En Syrie on utilise des systèmes duals, des missiles longue portée pour la première fois, deux types d’aviation stratégique sur trois. Tout cela permet d’envoyer des signaux stratégiques particuliers. Il y a une tendance claire en Occident pour attribuer à Moscou une grande capacité militaire.

Nicolas Roche : Concernant le cyber, aujourd’hui, nous avons parfois tendance à mêler ce qui en relève et ce qui tient de la lutte informationnelle. La cyberdéfense ce sont des armes informatiques offensives qui peuvent avoir des effets physiques. La confusion aujourd’hui vient du fait que certains éléments de la lutte informationnelle viennent de l’instrument des cyberattaques pour obtenir des informations. Il ne faut pas mélanger les domaines. Il existe une évolution des moyens de la stratégie militaire quant aux ressources financières ; si la crise financière ne crée pas la stratégie, elle demeure un élément de l’environnement stratégique. Dans des phases de tensions asymétriques fortes il peut être rationnel pour des États de faire le choix du nucléaire pour compenser le manque dans les moyens conventionnels. Nous nous trouvons actuellement dans une nouvelle phase de crise financière et budgétaire en Russie. La conclusion logique est que l’on sacrifie quelques éléments de la force conventionnelle.

L’une des caractéristiques de la pensée stratégique russe est une déconnexion traditionnelle entre paroles et actes. La mentalité de siège, obsidionale, est très prononcée. Quand on pense aux menaces on pense à l’extérieur et à l’intérieur. Les menaces intérieures sont plus dangereuses que les menaces extérieures. En lisant les Livres blancs russes, nous pouvons observer qu’une place particulière est attribuée à la sûreté intellectuelle et idéologique de l’État. Le patriotisme a une part sans précédent dans l’armée et dans la société.

  • L’impact de la crise économique en Russie accentue-t-il les idées ?

Réponse de Dmitry Adamsky : Ce n’est pas lié à la crise immédiate car elle s’est montrée avec la chute du prix du pétrole après la Crimée. Ce ne sont pas les sanctions qui ont fait monter la crise en Russie mais la chute du prix du baril de pétrole.

Illustration : le général Valéri Guérassimov, théoricien du renouveau doctrinal des forces armées russes.

Par Pierre-Alexis Cameron


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