Contre-insurrection. Théorie et pratique, D. Galula, 2008 (compte rendu)

Illustration fichedelec Vincent

Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous Contre-insurrection — Théorie et pratique, de David Galula (Economica, 2008, 244 pages).

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        David Galula était un officier français entré à Saint-Cyr en 1939. Victime des premières lois anti-juifs, il rejoint l’Afrique du Nord et participe activement à la libération de la France. Il est par la suite affecté en Asie et plus particulièrement en Chine, ce qui fera de lui un des grands témoins de la révolution maoïste. Il fut aussi témoin, parmi les observateurs des Nations Unies, la victoire de la contre-insurrection grecque, ce qui lui servira aussi d’exemple dans le présent ouvrage. Il est rappelé en Algérie en 1956 pour commander une compagnie d’infanterie. Il va alors appliquer les méthodes de contre-insurrection tirées de ses observations et se fera ainsi remarquer. Toujours considéré comme un « esprit vif » il n’arrive toutefois pas à rentrer dans le « moule » de ses pairs et quitte l’armée en 1962. Il rejoint les États-Unis pour étudier à Harvard, où il publiera le présent ouvrage en 1964. Il meurt en France en 1968.

        Afin de ne pas employer des termes connotés négativement, l’auteur s’emploie à parler d’un côté d’« insurgé » et d’« insurrection » et de l’autre de « loyaliste » et de « contre-insurrection ». Le choc entre l’insurrection et la contre-insurrection s’appelle « la guerre révolutionnaire ». L’ouvrage suit alors une méthodologie qui va de soi : il commence par définir la guerre révolutionnaire, développe la question de l’insurrection (les conditions de sa victoire, ses formes) puis finit naturellement par la réponse que doit apporter la contre-insurrection.

        Galula définit la contre-insurrection comme « la poursuite de la politique d’un parti, dans un pays donné, par tous les moyens possibles ». Vient alors une différenciation entre l’insurgé et le loyaliste. L’insurgé possède une infériorité matérielle mais une supériorité immatérielle par l’idéologie, la cause. L’insurrection est peu coûteuse et même si elle arrivait à atteindre une puissance presque similaire à la faction loyaliste, elle persévèrera dans cette voie pour conserver son emprise sur les populations. À l’inverse, le loyaliste possède une forte supériorité matérielle et la contre-insurrection lui est très coûteuse dans la mesure où il doit conserver sa place.

Maintenant définie, quatre conditions seraient nécessaires pour la victoire de l’insurrection. Il faut tout d’abord une « cause séduisante » pour contrebalancer les risques que l’entreprise comporte et parce que le soutien dont elle aura besoin ne pourra s’obtenir que par la persuasion. La deuxième condition relève des failles présentes chez le loyaliste, comme le consensus national ou la maîtrise des techniques de contre-insurrection. La troisième condition est la géographie et l’avantage que peut en tirer l’insurgé, sans quoi il sera condamné à l’échec. Enfin, la dernière condition est le soutien extérieur, qu’il soit moral, politique, technique, financier ou militaire. Cependant, celui-ci doit intervenir quand les forces de l’insurgé sont suffisamment développées, soit à mi-vie ou à la fin de l’insurrection.

Galula fait état de deux modèles d’insurrection : le modèle orthodoxe et le modèle « bourgeois nationaliste ». Le premier, caractéristique de l’insurrection chinoise, a pour but le renversement de l’ordre établi et de son renouveau total. Cinq étapes constituent ce modèle : la création d’un parti, la constitution d’un front uni, le combat de guérilla, la guerre de mouvement et enfin la campagne d’annihilation. Le second modèle apparaît comme un raccourci du premier. Le but visé est la simple prise de pouvoir par la pratique du terrorisme aveugle puis sélectif, afin de briser les liens existants entre la population et les loyalistes.

Deux temporalités apparaissent alors : celle de la guerre « froide » qui caractérise la période où les insurgés n’usent que d’actions légales et non-violentes, et celle de la guerre « chaude » qui caractérise l’entrée dans un conflit violent avec les insurgés. Une fois cette dernière déclenchée, le loyaliste doit cartographier trois types de régions : rouge, rose et blanc, correspondant au degré de contrôle de l’insurgé sur la population, le rouge étant le plus élevé. À cela s’ajoutent « les lois spécifiques de la contre-insurrection » définies au nombre de quatre :

  • Le soutien de la population est aussi vital pour les loyalistes que pour l’insurgé.
  • Ce soutien s’obtient par l’action d’une minorité active : seule une minorité soutient le loyaliste et ce dernier doit s’appuyer elle pour convaincre la majorité souvent neutre.
  • Le soutien de la population ne s’obtient que sous certaines conditions : « la population ne se ralliera que lorsqu’elle sera convaincue que les loyalistes ont la volonté et les moyens de gagner ».
  • L’intensité des efforts et la quantité des moyens sont essentielles : il doit être appliqué une concentration des efforts et non pas une dilution dans tout le pays.

Afin de pouvoir mettre en œuvre les principes explicités dans les précédents chapitres, l’auteur fait ensuite état des fondamentaux du système de commandement. Le premier est l’unicité. Le loyaliste doit effectuer plusieurs tâches de type militaire, judiciaire et politique. Galula explique que « le résultat final recherché — la défaite totale des insurgés — n’est pas une addition mais une multiplication de ces différentes opérations. Chacune est essentielle, et si l’une d’elle présente un résultat nul, le produit de l’ensemble sera nul ». Ce principe d’unicité implique donc qu’un seul et même chef doit gérer les opérations du début à la fin. La primauté du pouvoir politique sur le pouvoir militaire doit elle aussi rester effective. La coordination des efforts, le troisième fondement, ne peut se faire sans une doctrine commune qui permet de guider ses efforts vers une même direction. La primauté du commandement local implique que « le chef de l’unité locale doit avoir autorité sur toute force militaire opérant dans sa zone ». Afin de pouvoir mener à bien cette contre-insurrection, une adaptation des forces armées est nécessaire. L’auteur explique que l’armée a plus besoin d’infanterie et d’aviation tactique que de moyens lourds. Le dernier de ces fondements est l’adaptation des mentalités. Il faut entendre par cela un usage limité de la force ; le soldat doit accepter son rôle politique, à savoir aider le gouvernement à gagner le soutien de la population.

Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré au déroulé de l’opération qui se traduit en huit étapes. Les moyens employés relèvent du militaire, de l’administratif, du politique et de la propagande.

  • La première étape est militaire et il s’agit de la destruction ou de l’expulsion des forces d’insurrection. Le but est de « nettoyer la zone » pour disposer d’une liberté de mouvement.
  • La deuxième étape, elle aussi militaire, est le déploiement d’unités locales statiques. Des unités sont déployées au sein de la population et de leurs actions dépendra l’adhésion ou pas de la population au loyaliste.
  • Pour la troisième étape, le politique se mêle au militaire afin de prendre le contrôle de la population. Trois objectifs relèvent de cette phase considérée comme la plus sensible par l’auteur, « ré-établir l’autorité du loyaliste sur la population ; isoler au maximum la population de la guérilla par des moyens physiques ; recueillir les renseignements nécessaires pour lancer l’étape suivante : l’élimination des cellules politiques de l’insurrection».
  • La quatrième étape consiste donc en la destruction de l’organisation politique insurgée. Il va s’agir de manœuvres policières et judiciaires, en adaptant toutefois les concepts juridiques applicables pour qu’il soit fait état d’une plus grande efficacité.
  • La cinquième étape devient entièrement politique avec l’organisation d’élections locales. La méthode la plus efficace et de laisser la population élire un gouvernement local provisoire issu de la population même.
  • Les forces loyalistes doivent ainsi surveiller ce gouvernement local en mettant à l’épreuve les dirigeants élus. Les dirigeants corrompus seront vite évincés et la population est appelée à participer activement à la guerre révolutionnaire.
  • La septième étape sera celle de l’organisation d’un parti politique. En créant un « parti national de la contre-insurrection», la force loyaliste se dote d’un appareil politique puissant et légitime.
  • Enfin, la dernière étape consiste à rallier ou éliminer les derniers insurgés.

        Nous avons sélectionné cet ouvrage car il est à la base de la doctrine de contre-insurrection américaine et est même devenu une lecture obligatoire pour tous les élèves officiers du Command and General Staff College. Sa mise en avant est due au général américain David H. Petraeus qui a commandé la force multinationale lors des opérations en Irak. Et si Galula intrigue autant les Américains, le chef d’escadron Philippe de Montenon, interviewé par le Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement en 2008, y trouve plusieurs raisons : « Il faut rappeler que même si les Américains ont connu avec le Vietnam une guerre révolutionnaire majeure, ils ont ensuite choisi de tourner la page sur cet échec, sans vraiment en tirer les leçons stratégiques. Par ailleurs, ils voient chez Galula une synthèse de l’expérience française en Algérie, qui leur semble assez proche de leur situation en Irak ». De plus, Galula explique que les moyens de combattre l’insurrection sont principalement politiques, ce que les militaires américains déplorent dans leur pays étant donné le peu d’implication des politiques dans les opérations de stabilisation et la mauvaise coopération interministérielle.

Mais cet ouvrage a-t-il encore sa pertinence aujourd’hui ? Car c’est bien là son défaut : son âge et son contexte. Écrit pendant la guerre froide, le communisme apparaît largement comme l’ennemi pour l’auteur ; le contexte actuel n’est plus le même. Les insurrections d’aujourd’hui sont davantage mues par un certain anti-américanisme, et plus globalement anti-occidentalisme que par un anti-impérialisme. Les insurgés d’aujourd’hui font plutôt usage du terrorisme sous le drapeau du « djihad ». Ils sont moins structurés et agissent plutôt au sein de groupuscules. De plus, le rôle et le pouvoir des médias se sont sensiblement accrus depuis le milieu du XXe s. Le besoin d’informations et d’instantanéité qui caractérise notre époque aurait plutôt tendance à compromettre le bon déroulé des étapes évoquées par Galula. Deux choses n’ont pourtant pas changé depuis : la complexité de l’armement du loyaliste toujours inadapté aux contre-insurrections et la capacité de l’insurgé à se fondre dans la masse. L’enjeu central est resté la population.

Galula le dit lui-même : son ouvrage ne présente pas une recette miracle pour gagner une contre-insurrection. Mais il paraît très sûr de lui quant à la psychologie de l’adversaire. Il y a fort à parier qu’elle ne soit plus la même aujourd’hui. À son époque, les insurgés, sous la bannière du communisme, souhaitent gagner leur indépendance face aux États impérialistes et capitalistes. Aujourd’hui, la chose est bien différente face à des insurgés qui se battent sous la bannière de la religion. Le ralliement des insurgés et la négociation apparaissent difficiles voire impossibles quand leur but est de mourir en martyrs. La question se pose aussi à propos de Daesh, qui a su conquérir un large territoire et l’administrer comme un semblant d’État. Les théories de Galula semblent difficilement applicables et inappropriées face à Daesh.

L’ouvrage de Galula offre ainsi une théorie très intéressante de la contre-insurrection. Mais sa théorie doit être replacée dans le contexte qui était le sien. Même si certains points avancés restent pertinents aujourd’hui, cet ouvrage demeure un document historique livrant une vision des contre-insurrections propre à son temps.

Par Vincent Arbo


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