Les élites russes dans la tourmente de la confrontation Moscou-Occident (Conférence)

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Compte rendu de la conférence organisée le 13 mars 2017 par la Chaire des grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cette conférence est par ailleurs disponible en vidéo sur la chaîne YouTube de la chaire.

Intervenants : Marie Mendras, docteur en science politique et politologue au C.N.R.S. et au Centre d’Études et de Recherches Internationales ; Thorniké Gordadzé, docteur en science politique lui aussi et conseiller pédagogique formation, études et recherches de l’I.H.E.D.N.

***

Marie Mendras divise son propos en trois points :

  • un rappel du contexte ;
  • les points de vue et perceptions russes ;
  • la question de la réflexion, de la stratégie et de la prise de décision.

Mme Mendras commence par rappeler que le principal défi, pour les Européens, est de faire le lien entre les choix des politiques étrangères et de sécurité du Kremlin et la question de la sécurité intérieure en Russie. Cette compréhension passe par de nouvelles confrontations russo-européennes telles que, par exemple, l’ingérence de l’armée russe dans un certain nombre de pays, dont la Syrie. Mme Mendras rappelle également que l’attitude des élites non-dirigeantes, ne faisant pas partie du cercle « poutinien », est un sujet peu étudié alors que ses membres sont ceux qui ont le mieux vécu dans les années 2000. Ainsi, il faut s’interroger sur le comportement actuel et futur de ces élites culturelles, scientifiques, économiques, etc.

Rappel du contexte

Mme Mendras insiste sur le fait que les sanctions imposées à la Russie (et maintenues depuis trois ans) sont sources de tensions pour les relations entre Moscou et les pays voisins. En 2013, avec le début du conflit ukrainien, on découvre que l’Ukraine est un assez grand pays, territorialement et démographiquement, très central. Elle ne sera d’ailleurs plus jamais une périphérie de la Russie ou de l’Europe. Pour comprendre au mieux le contexte, trois points doivent être rappelés :

  • la Russie est une grande fédération très disparate. Dans la stratégie de sécurité et de relations avec les pays occidentaux, l’Est du pays est composé de régions délaissées et se dépeuple encore plus vite que sa « partie européenne ». La Russie de l’Ouest est celle qui compte dans la manière dont raisonnent les dirigeants tant Russes qu’Européens. Les inégalités de niveau de vie n’ont cessé de croître dans le pays : c’est d’ailleurs l’un des pays de l’hémisphère Nord qui a l’écart de niveau de vie le plus grand
  • l’existence de deux Ukraine : l’Ukraine qui était au cœur du glacis soviétique et l’Ukraine de l’U.R.S.S. en 1989. La carte préférée de l’Ukraine de M. Vladimir Poutine est celle de l’Ukraine dans le glacis soviétique. M. Poutine ne veut pas recréer une U.R.S.S. ou un glacis soviétique mais il est certain qu’il voit les anciennes provinces de l’empire russe comme des zones tampons, des États seulement partiellement souverains. C’est un point encore important actuellement pour Moscou [1]
  • le contexte économique de déclin depuis 2010-2011. La vente des hydrocarbures représentait 50 % des exportations de l’État russe. Avec la chute progressive du prix du baril de pétrole, les revenus de la Russie ont considérablement baissé. 2016 est aussi, pour la Russie, une période de non-croissance.

Perceptions des Européens et des Russes

        Mme Mendras développe le fait que, pour nous, Européens, la situation sécuritaire sur le continent s’est dégradée à la suite de l’intervention russe en Crimée puis au Donbass, et par la confrontation avec la Russie qui en a résulté. En réagissant de manière forte à une révolte populaire à l’intérieur d’un pays souverain, M. Poutine a fait de ce conflit une question européenne.

       La perception des Russes est la même que celle des Européens. Mme Mendras affirme que les relations russo-européennes se sont considérablement dégradées. Cependant, la situation russe est plus dégradée que la nôtre étant donné que leur pays est en voie d’isolement.

        La perception des élites russes non dirigeantes est encore plus frustrante dans la mesure où elles suivent, impuissantes, tous les événements actuels sans pouvoir influer sur leur issue. Ils n’ont plus aucun moyen de dialoguer avec les élus, le pouvoir exécutif, les journalistes et même entre eux. Mme Mendras rappelle qu’il est important de réfléchir au fait que nous, Européens, jouissons du grand privilège de pouvoir observer, analyser les différentes situations à nos frontières et d’avoir le maximum de moyens et d’ouverture critique pour voir ce qu’il se passe en-dehors de l’Europe. A contrario, les dirigeants russes se privent eux-mêmes d’une réflexion sur un sujet complexe. Les élites russes non dirigeantes sont les acteurs clefs de ce qui se passe actuellement en Russie et de ce qu’il peut se passer demain. Nous ne lisons que très peu de choses sur ces quelques millions de personnes qui animent les principaux secteurs d’activités de la Russie. Les élites sont en cours de diversification mais celle-ci passe par une rupture de relations entre les différentes composantes des élites russes :

  • Le sommet de la pyramide est constitué de quelques dizaines de personnes qui détiennent le pouvoir politique, administratif, militaire et financier.
  • Les élites dirigeantes, auxquelles nous n’avons pas accès à eux.
  • Les élites non dirigeantes qui ont eu, dans les dernières années, un réel impact dans l’évolution du pays. Ces élites se trouvent aujourd’hui écartées du système de décision et du partage des richesses et font désormais face à un dilemme.

Trois choix s’offrent à ses membres :

  • L’exil .
  • La résistance.
  • La loyauté. Certains se cantonnent déjà dans une loyauté passive : ne pas prendre de risques et sauver les acquis. Pour d’autres, la loyauté s’exerce plus activement dans le but d’être plus compétitif ou privilégié que la moyenne.

Nous sommes face à une pluralité des élites dirigeantes et classes urbaines. La Russie est tout sauf unie, homogène et « poutinienne ». Elle est plurielle, diverse et inquiète tant de son présent que de son avenir.

La question de la réflexion, de la stratégie et de la prise de décisions

Mme Mendras insiste sur le fait que la prise de décision est un processus essentiel dans quelque pays que ce soit. Certes, en France, nous ne nous en rendons pas forcément compte puisque l’on est dans un pays dans lequel la délibération est importante. De plus, contrairement à la Russie, la justice est indépendante, les médias sont pluriels et indépendants. Jusqu’à la guerre de Géorgie en août 2008, Mme Mendras pouvait encore retracer le processus de prise de décision à Moscou. Avant 2008, elle avait accès à beaucoup de sources. Aujourd’hui elle ne peut plus nous dire s’il y a un processus de décision ou non en Russie. Il est important d’intégrer cette barrière à l’analyse des prises de décision à l’œuvre en Russie. Dans cette optique, nous avons tendance à nous appuyer sur le peu auquel nous avons accès, ce qui n’est pas idéal. Mme Mendras insiste sur le fait qu’il nous faudrait une réelle modestie dans nos instruments de lecture, de décorticage des intentions et des ambitions de la Russie. Les élites russes non dirigeantes ne sont plus là pour influer — même modestement — sur le débat russe. Une partie significative de ces élites s’est exilée à l’étranger, phénomène d’ailleurs ancien remontant au moins aux années 1990, lorsque un nombre important de résidents russes ne pouvaient plus pratiquer leur métier en Russie. Aujourd’hui, beaucoup ne peuvent plus y retourner. Nous faisons donc face à ce que Mme Mendras appelle des « diasporas temporaires ». Ces élites comptent bien développer leur pays dès que le « système Poutine » se sera effondré. Les élites restées en Russie adoptent de plus en plus des comportements de résistance passive : elles n’apportent plus autant d’énergie, d’innovations, de capacités à leur pays qu’il y a une dizaine d’années.

Conclusion

La question des élites russes concerne le pays au premier chef et pourrait déboucher sur une crise sérieuse. Selon Mme Mendras, il est clair que le Russe moyen a une perception des choses bien différente de la nôtre ou même de celle des élites de son pays. Il vit dans un monde restreint, fermé, en vase clos, très différent de tout ce que perçoit, par exemple, un scientifique de Moscou. Nous faisons face à une fragmentation de la Russie tant sociale que géographique et générationnelle. Cette situation, d’une certaine manière, joue en faveur d‘un régime autoritaire. Actuellement, les élites russes non dirigeantes ne voient pas d’alternative. Mme Mendras insiste sur le fait que l’État russe ne doit pas oublier ces diasporas. Le défi majeur, pour Vladimir Poutine, est la gestion des relations de plus en plus compliquées avec ses élites. La Russie passe aujourd’hui par une « sécuritarisation » et une militarisation de beaucoup de domaines. Ce mode de vie n’est plus propice à l’initiative et à l’innovation. Nous observons une véritable stratégie d’auto-repli de la Russie depuis ces dernières années.

Comment, nous, Européens, analysons-nous cette situation ? La crise de Géorgie et celle d’Ukraine nous ont rappelé que ces pays sont encore nos voisins. Mme Mendras tire de sa réflexion différentes leçons :

  • Avoir des pays souvent en état de crise économique et étant peu souverain est un facteur d’insécurité pour toute l’Europe.
  • Si nous ne pouvons pas influencer ce que vont faire les dirigeants russes et que l’on ne comprend pas pourquoi ils font ce qu’ils font, c’est très embarrassant. Ainsi, soit on laisse le contexte décider, soit il faut prendre ses responsabilités et choisir des options stratégiques, politiques et économiques claires. Nous avons beaucoup essayé de dialoguer, d’échanger avec les autorités russes ; en cela, il est important d’éviter de faire de mauvais procès à des gouvernements européens en leur disant qu’ils devraient s’engager plus avec la Russie. Pour dialoguer, encore faut-il avoir des interlocuteurs prêts à établir un dialogue.

Intervention de M. Thorniké Gordadzé

M. Gordadze a développé sa vision du rapport entre les élites au pouvoir et celles qui ne le sont pas en trois points :

La nature de ceux qui ont le pouvoir en Russie…

En Russie, à l’éclatement de l’U.R.S.S., 800 000 personnes travaillaient pour le K.G.B. Il est intéressant de remarquer que le K.G.B. n’a jamais eu le pouvoir en U.R.S.S. : ce n’était qu’un instrument. Avec l’arrivée à la tête du pays de M. Poutine, ses agents sont parvenus au pouvoir à tous les niveaux : administrations régionales, grandes entreprises étatiques, para-étatiques, dans les médias, dans l’armée. Ils ont profité des privatisations à marche forcée et des réseaux qu’ils avaient développés pendant la période soviétique, y compris leurs liens avec le monde criminel.

…explique l’État actuel de la Russie et…

Les ex-agents du K.G.B. sont des personnes qui ont une vraie vision du monde que nous, en tant qu’Européens, pouvons qualifier de « paranoïaque ». Ils ont, selon eux, sauvé la Russie de l’effondrement total. Ce sont en outre des professionnels, mais des professionnels d’un domaine très spécifique : le renseignement. Ce ne sont pas des économistes ou des diplomates. Dans leur vision de la Russie et du pouvoir, l’économie et la diplomatie doivent être des instruments, au service de l’État russe, absolument soumis aux intérêts de M. Poutine, considéré comme le sauveur de la Russie.

…quelles sont les conséquences de cet assujettissement ?

La construction de cette machine de guerre mène à l’ouverture de conflits « non-linéaires » ou à une « guerre hybride » contre les Occidentaux. Contrairement aux Européens, les Russes ne voient pas les conflits syrien et ukrainien comme des conflits séparés. Pour mener à terme leur stratégie, la menace militaire doit être crédible, or la Russie fait face à une certaine faiblesse de son économie. La politique étrangère constitue une autre faiblesse russe, dans la mesure où elle est soumise aux impératifs militaires. Moscou ne négocie pas et en arrive facilement aux menaces. Cet assujettissement de la diplomatie au domaine militaire provoque également la faiblesse du soft power russe. La Russie se concentre depuis 2008 sur un discours affirmant que l’Occident est un contre-modèle, mauvais, alors qu’avant 2008, le discours était centré sur les aspects positifs du modèle russe. Enfin, la Russie n’est pas capable d’apporter la stabilité aux pays de l’Est de l’Europe. Elle a certes renforcé son appareil militaire mais il reste tout de même fragile ; Moscou sait pertinemment qu’un affrontement direct avec l’OTAN ne serait pas à son avantage.

Questions

  • Les élites russes peuvent-elles faire quelque chose en Russie ?

Mme Mendras : si l’on parle de structures dirigeantes toute la question est là. Un régime non démocratique, militarisé, qui ne veut pas d’alternance au pouvoir entraîne tout le noyau dirigeant dans une même aventure. Il est difficile de mener une opération vertueuse dans le système Poutine si les mêmes groupes restent au pouvoir au fil des ans. Cependant, le fait que les mêmes groupes restent au pouvoir est l’un des grands arguments de M. Poutine puisqu’il affirme qu’il incarne la stabilité. L’objectif est de convaincre la population que hors du système poutinien, il n’y a point de salut.

  • La fuite des élites russes ne vous semble-t-elle pas être un risque supplémentaire de voir le pays décliner encore plus économiquement et l’empêcher de se renouveler ? Mais en même temps, n’est-ce pas pour Poutine un gage de limitation des contestations, car ceux qui restent craignent trop son pouvoir ?

Mme Mendras : nous sommes face à un exil ou semi-exil des élites. Au début, il est probable que les autorités se soient dits « bon débarras. » Aujourd’hui ce n’est plus du tout ce qu’elles pensent. Ce phénomène a pris une tout autre ampleur. Enfin, de nombreux Russes exilés maintiennent des liens avec leur pays et préparent son avenir.

M. Gordadzé : le pouvoir n’est, en ce moment, pas sûr de lui. Ainsi, il ne va pas former des élites ouvertes qui vont penser que la liberté et l’État de droit sont fondamentaux.

  • Qu’en est-il de M. Trump?

M. Gordadzé : M. Trump se retrouve complètement piégé par la Russie. Ce qu’il proposait à M. Poutine pendant la campagne était de lever les sanctions. Cependant, s’il s’exécute, que pourrait apporter la Russie ? M. Poutine et M. Trump ont-ils actuellement des intérêts communs ? Je n’en vois aucun. M. Trump est engagé dans une politique militaire et de sécurité qui n’a absolument rien à offrir aux Russes. Si la politique des États-Unis est commerciale, pourquoi faire affaire avec les Russes ? On ne voit pas de bonnes affaires à réaliser pour le moment avec Moscou.


[1] Depuis que la Russie est entrée en décroissance depuis 3 – 4 ans, il est d’autant plus difficile d’avoir une vision distancée de la transformation de ces pays comme l’Ukraine, la Moldavie ou la Géorgie.


Par Pierre-Alexis Cameron


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