Conférence : retour du terrain — Quelle situation géopolitique en Irak et en Syrie ?

Illustration conférence Chaliand

Compte rendu de la conférence organisée le 3 mai 2017 par le site Diploweb.com, en partenariat avec l’École de Management de Grenoble.

***

            D’après Gérard Chaliand, la situation géopolitique de ces deux pays est éminemment complexe, à cause notamment de l’irruption de l’organisation « État islamique », création  involontaire de l’intervention américaine de 2003.

Rapide retour en arrière : les néoconservateurs, après l’agression du 11 septembre 2001 souhaitaient d’abord frapper rapidement dans le cadre d’une expédition punitive contre l’Afghanistan, où était réfugié Oussama Ben Laden, sous la protection du régime taliban. Leur ambition, ensuite, était de remodeler le « grand Moyen-Orient » en commençant par investir l’Irak, théâtre d’une guerre entamée en 1991 au lendemain de l’annexion du Koweït mais où le président américain George H. W. Bush avait eu l’intelligence de laisser au pouvoir un Saddam Hussein affaibli, plutôt que de l’abattre et de rendre ce service à l’Iran, alors adversaire principal de l’administration américaine depuis la révolution islamique de 1979. En 2003, il s’agissait cette fois d’instaurer un régime démocratique en Irak, puis de se tourner contre la Syrie et l’obliger à abandonner le Hezbollah, et enfin seulement s’occuper du cas iranien.

Toute cette stratégie, follement ambitieuse, a échoué parce que dès l’Irak les choses ne se sont pas passées comme prévu.  Les Américains et leurs alliés ne sont pas parvenus à y instaurer un semblant d’ordre et ont multiplié les erreurs. Paul Bremer, administrateur provisoire de la coalition en Irak entre le 12 mai 2003 et le 28 juin 2004, véritable proconsul américain, ne connaissait rien au pays ni au terrain, or cette nécessité d’expertise de la région était fondamentale. Les États-Unis sont coutumiers du fait : au Vietnam, la même erreur avait été commise. Bernard B. Fall, meilleur spécialiste américain de l’époque des questions vietnamiennes, mort sur le terrain en 1967, avait affirmé dès le début l’engagement américain que les États-Unis allaient perdre cette guerre s’ils conservaient leur approche idéologique.

C’est exactement le même type d’approche que Washington a adopté avant même l’ouverture des hostilités en Irak. Paul Bremer a suivi les conseils d’un Irakien chiite, qui l’a fort mal conseillé — peut-être à dessein… — en lui proposant non seulement de renvoyer chez eux et sans solde les 500 000 soldats de l’armée irakienne, parce qu’ils étaient majoritairement sunnites et baasistes, mais aussi d’interdire à tous les anciens membres du parti Baas d’intégrer la future administration irakienne. Éliminer les dirigeants et les cadres majeurs aurait sans conteste été une bonne initiative, marginaliser sans distinction tous les baasistes et les sunnites a été l’origine de la situation catastrophique de la région aujourd’hui. Les 20 % d’Irakiens sunnites (contre 60 % de chiites et 20 % de Kurdes) sont d’emblée pris à rebrousse-poil, alors que cette minorité dirige le pays depuis l’époque ottomane. Ils vivent les débuts de l’administration américaine de l’Irak comme une chute brutale, voient le pouvoir donné à des chiites, voire pire, à des Kurdes, des populations qu’ils considèrent comme des infidèles ou des non-arabes.

Une partie de la population sunnite rejoint donc l’opposition aux troupes américaines et font éclater une véritable guérilla urbaine. Très rapidement, les incidents graves s’enchaînent : le scandale de la prison d’Abou-Ghraib fin 2003, puis la première bataille, sanglante, de Falloujah début 2004, puis la seconde la même année… Le seul général qui ait compris le terrain irakien, David Petraeus, arrive tard à la tête des troupes américaines dans le pays, en 2007, alors que la situation était déjà largement gâtée. Il s’appuie sur les tribus irakiennes en les payant, en leur fournissant des armes, en les entraînant et en les tournant contre Al-Qaïda. Malgré tout, lorsque les États-Unis se désengagent officiellement en 2011, rien n’est réglé : la répartition de la rente pétrolière est contestée, les Kurdes réclament l’extension de leur région autonome jusqu’à Kirkouk qu’ils veulent pour capitale, etc. Surtout, le nombre d’attentats est aussi élevé en 2011 qu’il ne l’était en 2004.

Entre temps, ce qui n’était alors que l’« État Islamique en Irak et au Levant » (E.E.I.L.) se renforce. En 2011 éclatent ce qu’on a appelé les Printemps arabes. Personne ne les a vus venir. Ils sont souvent attribués dans les populations arabes à un complot américain, ou israélien, voire les deux. Ben Ali tombe en Tunisie, Moubarak en Égypte, la Libye est attaquée sous Sarkozy et le mandat de l’O.N.U. est largement dépassé, permettant de renverser Mouammar Kadhafi, qui finira lynché par des rebelles. Depuis la chute de son régime, le calme n’est jamais revenu, et les dégâts collatéraux dans la zone sahélienne continuent.

            Des manifestations populaires éclatent ensuite en Syrie contre la dictature. Un an plus tard, très rapidement en fin de compte, les islamistes occupent une place de choix dans la révolution, aidés par Bachar al-Assad qui ouvre ses prisons et en libère des centaines dès les premiers mois de la contestation. Les forces dites démocratiques sont dépassées tandis que les partisans d’Al-Baghdadi entreprennent de s’implanter en Syrie, où la situation est plus favorable qu’en Irak grâce à la guerre civile qui fait rage mais aussi grâce à l’ouverture complaisante de la frontière turque, qui leur permet d’acheminer des renforts et des équipements. Al-Baghdadi s’allie d’abord à Al-Qaïda puis rompt avec eux. En 2014, Daech entre à nouveau en Irak et fait s’effondrer l’armée irakienne à Mossoul, pourtant longuement entraînée et très bien formée par les Américains. Elle s’effondre parce qu’une grande partie des soldats et des officiers ne désirent pas combattre, parce qu’elle est aussi minée par la corruption. Sur un millier d’hommes déclarés, seuls 600 ou 700 sont réellement sous les drapeaux, les surplus de soldes ainsi dégagés sont empochés par les officiers et les cadres administratifs corrompus qui les couvrent. C’est ainsi que Mossoul, deuxième ville d’Irak, tombe en un éclair, sans véritable combat, et que le mouvement d’Al-Baghdadi fait une entrée fracassante dans l’actualité internationale.

Al-Baghdadi, tentant un véritable coup de poker, se proclame ensuite calife. Daech se distingue des autres mouvements djihadistes par son style : au contraire de ce qui se faisait jusque-là, les militants de l’organisation « État islamique », enfants d’Hollywood, qui savent filmer correctement et monter des vidéos léchées, se vantent des atrocités et des massacres qu’ils commettent. Cette théâtralisation de l’horreur, ce travail dans l’abomination assumée, détonne totalement d’avec les images plates et monotones d’Al-Qaïda. Les images les plus abjectes sont ensuite répandues sur Internet et les Occidentaux sont assez aimables pour les diffuser ensuite dans le monde entier en continu, sans comprendre que le terrorisme est avant tout une arme psychologique.

Daech affirme ensuite l’effacement de la frontière séparant l’Irak de la Syrie, puis proclame la territorialisation de son acquis. Mais ils se moquent de nous : ce « territoire » est surtout désertique, grand comme le Royaume-Uni peut-être, mais plus vide que vide, n’abritant pas plus de quelques millions de personnes. Nous nous sommes intoxiqués nous-mêmes. La Syrie peuplée se résume à la Syrie utile — au sens géographique du terme —, littorale. À part Idleb et Deraa, le reste du pays est tenu par le régime, Daech ne contrôlait pas grand-chose en termes de population. De plus, les 20 000 djihadistes qui ont rejoint ses rangs n’étaient pas tous arabophones, et même les arabophones ne parlaient pas tous l’arabe de Syrie. Il était donc possible de les utiliser comme force de combat ou de coercition brutale mais pas comme force politique de domination ou comme administration, puisqu’ils ne peuvent pas dialoguer avec les populations, les convaincre, attirer massivement des combattants locaux. Leur implantation a toujours été relativement légère, faible en persuasion et au contraire très forte dans la coercition. Gérard Chaliand fait le parallèle avec les conquérants Mongols du XIIIe s. : peu nombreux, ils ont vaincu par la terreur. Soit leurs ennemis se rendaient à leur approche, soit, s’ils résistaient et étaient vaincus, ils étaient massacrés, sauf quelques personnes laissées libres pour propager dans leur fuite la terreur de l’envahisseur sanguinaire qui vient. À ceux qui en France craignent le retour des quelques centaines de combattants de la zone Irak-Syrie, Gérard Chaliand répond qu’ils sont peu nombreux et faibles, impuissants face à un État, une armée, une population de 67 millions de personnes.

Maintenant, qui aidait Daech ? La Turquie d’abord, parce que l’organisation djihadiste était un outil permettant de lutter contre les Kurdes de Syrie, que Recep Tayyip Erdoğan déteste plus que tout à l’exception bien sûr des Kurdes de Turquie. Erdoğan s’est depuis révélé pour ce qu’il était, un islamiste, indiscutablement, un militant sunnite, pro-Frères musulmans, occupé à bâtir une dictature de type sunnite en espérant que la Turquie retrouve le premier plan dans la région, bien qu’il ne soit pas populaire chez les Arabes, que les Russes ne s’allient à lui que de manière circonstancielle et que les Américains interdisent l’entrée de ses troupes plus avant en Syrie.

            Daech est aujourd’hui en recul. Le meilleur de ce qu’ils ont vécu était en 2014. Ils ont joué une partie de poker menteur en affirmant qu’il n’y avait plus de frontière entre la Syrie et l’Irak, en se disant invincibles. Aux dernières nouvelles, s’ils étaient invincibles, leur drapeau flotterait sur Bagdad, sur Damas. Or ils n’y sont toujours pas. Ils disposent toutefois bien de militants motivés, prêts à mourir, qui se battent très bien, bien entraînés, en tout 30 000 ou 40 000 hommes. Ceux-ci ont fait la preuve à Mossoul de leur capacité à résister. Ils vont perdre cette bataille mais ils ont sauvé l’aura, l’idéologie du mouvement, la réputation de leur organisation. S’ils ne sont pas encore finis, ils sont incontestablement en recul : demain ils se battront à Raqqa, et ils y mordront la poussière. Face à eux, des troupes entraînés à la fois par les États-Unis et la Russie, les Kurdes de Syrie, très déterminés, roides (Gérard Chaliand a pu le constater lui-même, il était à leur côté dix jours avant cette conférence). Les puissances ont fait de ces Kurdes des combattants fantastiques qui organiseront peut-être demain une dictature régionale sans partage. Cette force combattante est néanmoins irremplaçable, d’où l’aide à la fois américaine et russe qui lui parvient et l’interdiction faite aux Turcs de pénétrer plus avant sur le territoire syrien, que ce soit à terre ou dans les airs. Les États-Unis refusent que les Kurdes soient bombardés et ils avancent progressivement vers Raqqa, pour engager bataille qui durera plusieurs mois.

La situation en Syrie a été renversée entre septembre 2015 et l’été 2016 par la Russie, au nom de Bachar al-Assad. Les bombardements russes ont visé non seulement Daech mais encore tous les mouvements rebelles (y compris le Jabhat al-Nosra, affilié à Al-Qaïda, devenu depuis Ahrar al-Cham). Sous l’administration de Donald Trump, les Américains se sont révélés plus actifs que sous Obama, qui en Syrie et en Irak avait été « minimaliste » [sic]. Dans la pratique, la nouvelle équipe réunie autour de Donald Trump doit être appréciée pour ses actions plus que pour les discours et les tweets du président américain, elle est plus modérée que les éructations trumpiennes mais plus active que l’administration Obama. Dans l’attaque au gaz sarin du 4 avril 2017 qui a causé 87 morts à Khan Cheikhoun, Bachar al-Assad souhaitait provoquer la panique de milliers de sunnites, qui vont fuir vers le nord et être remplacés par des populations chiites, avec la bénédiction de l’Iran. Le régime est en train, ostensiblement, de recomposer confessionnellement la géographie syrienne. Les Iraniens sont les grands vainqueurs de cette affaire, au moins provisoirement.  Ils ont conforté le régime, formé 50 000 miliciens locaux, amené des miliciens chiites d’Irak, d’Iran, mais aussi du Pakistan et d’Afghanistan (des Hazâras chiites). Ceux-ci sont acheminés avec leurs familles et doivent s’installer dans les régions dévastées par les combats et vidées de leurs habitants ; ils participent de la recomposition confessionnelle du pays et de la construction du fameux « arc chiite » que redoutent les Saoudiens.

Les Russes, quant à eux, sont intervenus avec tant de force parce que la Syrie est un vieil allié, le seul allié arabe qu’il leur reste en vérité, qui de plus leur permet d’avoir un débouché sur la Méditerranée (à Tartous, à Lattaquié), doté de surcroît d’une base d’écoute. Ils ne sont pas fondamentalement attachés à Bachar al-Assad, ils se contenteront d’un régime favorable à leurs intérêts. Alors que les Occidentaux ont beaucoup parlé mais peu agi, les Russes ont déployé toute leur énergie pour conserver leurs positions. Donald Trump, depuis son élection, s’active au contraire, fait dans la « gesticulation pratique » : il avertit. Il est en outre militairement bien entouré : les généraux James Mattis, secrétaire à la Défense, H. R. McMaster, conseiller à la sécurité nationale, John F. Kelly, secrétaire à la sécurité intérieure, sont tous sérieux et de bons généraux. Seul Michael T. Flynn était « un peu guignol » [sic] et a été écarté, sort que connaîtra peut-être bientôt Steve Bannon, fervent partisan de la théorie du choc des civilisations. Le véritable choc des civilisations a eu lieu au XVe s., lorsque l’Europe s’est imposée au reste du monde, à partir de l’entrée des Espagnols au Mexique et au Pérou. Nous, Occidentaux, ne sommes pas en guerre aujourd’hui, seulement victimes des dégâts collatéraux d’un conflit lointain.

Les Iraniens sont, encore une fois, les grands vainqueurs dans cette affaire. C’est une grande civilisation, dotée désormais d’un clergé militarisé mettant en œuvre une stratégie de long terme. Pour leur faire face, on ne trouve que quelques responsables divisés et des mouvements qui se livrent à la guerre de tous contre tous.

Questions de la salle

            Quel est le rôle de l’Arabie saoudite ?

Depuis 1964, et plus particulièrement depuis 1973 – 1974, date du premier choc pétrolier, l’Arabie saoudite n’a pas cessé de vendre sa version de l’islam de l’Afrique noire à l’Indonésie, un islam militant et radical qui a été un excellent terreau pour le djihadisme actuel, bien plus efficace que les Frères musulmans parce qu’il était et est toujours appuyé par des moyens extraordinaires. Les Saoudiens ont semé ce terreau partout et celui-ci s’est parfois retourné contre eux — pourquoi les wahhabites respecteraient un État corrompu ? Ils jouent malgré tout encore aujourd’hui un rôle important. Ils se sont engagés au Yémen pour montrer qu’ils pouvaient s’opposer vigoureusement à l’Iran et à ses alliés. Or cette opération se révèle très difficile, ils ne s’en sortent pas alors même qu’ils pensaient faire une démonstration fulgurante de leurs nouvelles capacités, aidés par les meilleurs armes et appareils que les pétrodollars peuvent offrir. En plus du bourbier yéménite, l’Arabie saoudite est en pleine crise monétaire. Les dirigeants du pays sont très mécontents du pouvoir iranien, au point même de tenter de se rapprocher d’Israël pour combattre leur ennemi commun. Ils ont commis la même erreur que les Américains, or il ne faut jamais sous-estimer les Iraniens, un peuple millénaire habitué à la diplomatie (Gérard Chaliand précise sa pensée : « du type je te trempe dans l’eau, je te ressors et je t’explique pourquoi tu n’es pas mouillé », [sic]).

            L’irruption des nouvelles technologies a-t-elle participé au bouleversement de la donne géopolitique ?

Les nouvelles technologies ont changé énormément de choses. Il fut un temps où en Grande-Bretagne, en 1870, le journal qui faisait le plus gros tirage était imprimé à 20 000 exemplaires. 20 000 personnes suivaient l’actualité internationale. Puis la radio s’est généralisée, puis la télévision, et enfin les communications de notre époque. La communication a énormément changé, soit. Mais elle ne permet pas de prendre le pouvoir : il faut toujours avoir les moyens, la masse, la faire exister, la préparer. Rien ne remplace l’organisation. Daech s’est fait beaucoup de pub, a très bien communiqué, mais ses combattants n’ont pas pour autant pris Bagdad ou Damas. Ils ont créé et imposé leur image, tout le monde sait qu’ils existent, qu’ils peuvent résister héroïquement à Mossoul, mais in fine ça ne les fait pas gagner, ça ne leur fait pas arracher le pouvoir, installer une économie. Il ne faut pas minimiser l’importance des communications mais pas non plus dire que c’est la panacée.

            Quelle est la place de la sunna chez les populations des deux pays qui nous intéressent aujourd’hui ?

Il y a une foule de gens en pays musulmans qui continuent à pratiquer un islam dit « traditionnel », comme leurs pères et leurs grands-pères l’ont fait pendant des siècles avant eux, et quand les djihadistes de Daech sont arrivés, quand ces donneurs de leçons pour la plupart étrangers ont voulu leur expliquer qu’ils n’étaient pas de vrais musulmans et comment faire pour l’être, ça a été en général très mal reçu. Il y a eu sur ce terrain particulier un véritable divorce entre l’aile ultra-militante de Daech et l’écrasante majorité des populations sous leur contrôle.

            Qu’en est-il des Druzes ?

Ils représentent 3 % de la population syrienne, sont peu nombreux. Mais c’est une communauté de montagnards très coriaces. En Israël ils sont protégés par les Israéliens, ils peuvent même faire partie des forces armées israéliennes. Ils ne se considèrent pas eux-mêmes comme pleinement musulmans, et ne sont pas vus comme tels par les autres populations. Personne ne les a touchés pour l’instant parce que leur réputation de guerriers est bien établie et qu’aucun groupe n’a eu envie de se les mettre à dos, d’autant plus qu’Israël est prêt à défendre les Druzes de Syrie. Il y a donc trop de problèmes en perspective pour quiconque tenterait de s’y attaquer.

            Que faire des théories insistant sur l’intérêt de certains groupes ou puissances à maintenir le désordre dans la région ?

Gérard Chaliand insiste sur son incrédulité face à ce genre de théories complotistes, qui ne fonctionnent pas à ses yeux. Si cette déstabilisation fait partie d’un plan alors on s’en serait très mal sorti : déstabiliser la Libye, liquider son dictateur n’a amené que le chaos, une situation totalement incontrôlable et des dégâts considérables à la charge de la France, qui n’avait malheureusement pas que ça à gérer…

            Quel rôle a joué la France dans la situation en Syrie, ancien mandat français ?

Les Français ont créé  l’État des alaouites, qui constituaient jusque-là une minorité brimée, considérée comme non chiite et à peine musulmane. Les alaouites se sont bien servis du mandat français, en arrivant au pouvoir et en le tenant depuis deux générations. Les Français ont aussi créé une région pour les Druzes, puis ont été contraints de se retirer pendant la Seconde Guerre mondiale parce qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. En réalité, nous n’avons pas laissé grand-chose à part une guerre dans le djebel druze, un État alaouite et très peu de développement économique.

            Un mot sur les Kurdes de Syrie et la stratégie de Daech ?

Les Kurdes de Syrie sont la seule force combattante sérieuse qui peut être mobilisée contre les djihadistes, ce qui explique pourquoi ils sont aidés à la fois par les États-Unis et par les Russes. Cette aide enrage Erdoğan, qui a obtenu de Vladimir Poutine que les Kurdes ne fassent pas la jonction des poches d’Afrin à l’ouest et du « Rojava » à l’est. Russes et Américains interdisent tout accès aux forces turques au-delà de la zone-tampon qu’elles contrôlent au nord de la Syrie et ont récemment encore interdit les bombardements des forces kurdes par l’aviation turque, sous peine de se faire abattre.

Daech, quant à lui, cherche certes à faire de l’argent, puisqu’il en faut, en en grande quantité, pour faire la guerre. Mais ce ne sont pas de simples trafiquants, ni non plus des spirituels. Leur mouvement motive des individus grâce à une idéologie religieuse instrumentalisée pour atteindre des buts politiques. Et ça marche d’autant mieux qu’on explique en plus à ces individus qu’au cas où ils mourraient ce ne serait pas définitif…!

            Si Daech est si faible en termes d’organisation, pourquoi a-t-on autant de mal à les démanteler ?

Gérard Chaliand répond cette fois par un exemple concret : à un moment donné, la plupart des forces de Daech ont quitté Raqqa et ont traversé le désert pour prendre Palmyre, à environ 150 km de là. Les Américains ne les ont pas bombardés à l’époque parce qu’ils ne voulaient pas donner l’impression qu’ils soutenaient le régime Assad. C’était une décision politique stupide, selon Gérard Chaliand, parce qu’il estime qu’il est nécessaire de distinguer l’adversaire principal. Les États-Unis ont mené une politique ambigüe, n’ont pas voulu désigner l’adversaire, se sont empêtrés dans leurs condamnations morales d’Assad bombardant son propre peuple (et peut-on réellement dire qu’il bombarde son propre peuple quand il ne bombarde pas la communauté alaouite…?).

            À qui Daech a vendu son pétrole, son coton ? Et qui ont été les intermédiaires ?  

Du pétrole, Daech en a vendu beaucoup et pour pas cher à la Turquie, et les Turcs ont acheté et ne vont pas dénoncer leurs intermédiaires de sitôt. D’autres ont profité des trafics : tous les voisins qui ont pu grappiller quelque chose, en fait.

            Comment régler ce conflit, quels sont les prérequis ?

Gérard Chaliand n’en sait rien. Dans les situations de ce type, pourquoi ne cesse-t-on pas de combattre ? Parce qu’on pense que, par la guerre, on peut en arracher plus que par la négociation. Tant que les acteurs seront de cet avis, la guerre va continuer.

            Il y a des déplacements de populations, une balkanisation de la région, les puissances sont chatouilleuses dès qu’il s’agit de réviser des frontières, mais celles-ci, issues du traité de Sèvres, ne risquent-elles pas d’être aménagées ? Les Kurdes s’implanteront-ils à Mossoul ?

C’est très difficile à dire. Les Kurdes d’Irak souhaiteraient très fort devenir indépendants, ils mènent actuellement une campagne pour essayer de convaincre les États-Unis qu’ils peuvent le devenir, dès maintenant. Mais est-ce l’intérêt des États-Unis ? Qu’est-ce qu’une indépendance proclamée au lendemain de référendums que personne ne reconnaît ? En Syrie même, peut-être qu’à l’avenir on verra se dessiner un partage de fait entre ce que dirige le régime et ce qui reste. Peut-être, mais sous quelle forme ?

            Quelle est l’influence française en Syrie actuellement ? Est-ce que l’O.S.D.H. est une source fiable ?

Sur l’O.S.D.H. d’abord : toute information est manipulée, toujours. L’O.S.D.H. cependant semble moins exagérer que d’autres. Quand ils ont dit qu’il y avait eu 310 000 morts en Syrie, ça semble vraisemblable, même s’ils passent largement sous silence que dans les 310 000 morts il y a aussi un paquet de militaires. On nous a beaucoup parlé d’Alep, qui a été un siège meurtrier, mais personne ou presque n’évoque le Yémen, alors que la situation y est bien pire.

Sur l’influence française, on peut dire qu’elle est à la mesure de nos moyens : limitée.

            Qui a le plus d’influence sur le gouvernement irakien : l’Iran ou les États-Unis ?

L’Iran dispose de beaucoup de gens en place, qu’ils tiennent fermement. Mais les Américains, sans bruit, sans publicité, ont sur place 6 000 hommes : il vaut mieux ne pas jouer au plus malin avec eux. On ne fait pas ce qu’on veut sans leur accord. De la même façon qu’au nord de la Syrie la Turquie ne fait pas ce qu’elle veut, parce qu’il y a énormément d’Américains sur place.

            Des nouvelles des forces démocratiques syriennes ?

Il y en a certainement eu en 2011 – 2012. Aujourd’hui, les Américains ont dit qu’ils avaient formé 15 000 hommes, il n’en est resté que quelques centaines. Les forces démocratiques se distinguent par leur évanescence. Elles ne représentent pas une force sur le terrain. La première priorité de la Syrie n’est pas la démocratie.

            Un mot sur l’avenir du Kurdistan irakien ? Sur la force de projection des peshmergas ?

L’Union patriotique du Kurdistan (U.P.K.) de Talabani, pro-Iran, est très présente dans le sud du Kurdistan irakien. Au nord, le Parti démocratique du Kurdistan (P.D.K.) de Barzani est allié à Erdoğan, la Turquie constituant pour l’instant l’unique voie permettant d’exporter le pétrole de la région autonome. Tant que Kurdes n’ont pas d’accès à la mer ils dépendront de leurs voisins, et devront donc leur octroyer des avantages. Les peshmergas irakiens ne valent pas les combattants kurdes syriens. Ils ont vécu entre 2007 et 2014 des années de prospérité, l’argent a rempli les caisses, ils ont perdu la main. La preuve : quand Daech a fait irruption dans le nord de l’Irak, ils n’ont pas tenu le choc. La prospérité et la paix ne sont pas toujours bonnes pour les guerriers. Ils ont repris du poil de la bête désormais et ont été formés (à raison de plusieurs centaines par trimestre) par des instructeurs français et les forces spéciales françaises, entre autres. Ils ont appris la guerre en plaine. Ils n’ont pas eu besoin d’entrer dans Mossoul, heureusement pour eux.

Illustration : Gérard Chaliand lors de la conférence (source : Diploweb).

Par Naïm Montes


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s