Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIe siècle, P. Grosser, 2013

Illustration fiche de lecture Boris

Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIe siècle, de Pierre Grosser (Odile Jacob, 2013, 368 pages).

***

Le livre de Pierre Grosser Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIe siècle décrypte le processus de diabolisation à travers trois points : les leçons de l’histoire, les impasses du mécanismes de représentation et la recherche de solutions simples dans un monde complexe. À la suite de cette lecture, l’ambition du propos sera d’extraire les enjeux, les tendances et les modifications profondes des structures politiques, sociales et sociétales mais aussi de questionner les points de vues de l’auteur. En effet, le tableau général dressé par l’auteur nous conduit à tenter d’apporter une analyse plus focalisée sur certains points d’intérêt.

Pour cela, il nous apparaît pertinent de décomposer le livre non pas de manière linéaire mais de manière thématique. Dans un premier temps, nous débattrons de la construction de mondes en oppositions, le nôtre et celui du diable. Par la suite nous mettrons en perspective ces construits dans le champ de l’action, pour finalement tenter de décrire des tendances et des facteurs déterminants dans le processus de diabolisation.

Des constructions en opposition

À la lecture de cet ouvrage, les biais quant à la diabolisation d’un ennemi nous ramènent au discours. Avant de caractériser le diable, il faut se caractériser soi-même, se construire soi-même. Pour cela, la rhétorique doit s’appuyer sur un discours mobilisateur porté par l’analogie et la perception. Le discours va permettre de se construire, comme l’écrit Pierre Grosser, des « impératifs moraux », qui vont eux-mêmes s’inscrire dans une dynamique d’élargissement des cadres. En effets ces impératifs moraux ne sont pas seulement les nôtres mais ceux d’une communauté avec des standards et des critères. Cette volonté d’universalisation des « normes » témoigne d’une tentative et d’une tendance à homogénéiser le monde alors même que ce dernier apparaît de plus en plus hétérogène. Pierre Grosser, de par les multiples sujets traités, ne décrit peut-être pas assez l’ethnocentrisme occidental face à un monde qui n’est, lui, plus occidentalo-centré. Ce biais, touchant tant la sphère politique et ces acteurs que la sphère sociétale, peut être pris en compte dans l’évolution des tensions internationales.

Lors d’une opposition stratégique, politique ou d’une confrontation avec un ennemi que l’on pourrait appeler « lointain » par rapport à nos « impératifs moraux », la réaction tend à le caractériser en opposition à ce que l’on pense être. Le processus est le même avec en son cœur l’analogie. Cette rhétorique traduit la faible complexité cognitive des acteurs usant de ce processus. Ainsi, de nombreux exemples du livre appuient cette idée, avec notamment un terrorisme renvoyé au domaine de l’irrationnel et du pathologique. Ici se trouve le paradoxe d’un ennemi dépolitisé face à la problématique terroriste surpolitisée dans nos sociétés. Par ailleurs, il aurait été intéressant pour l’auteur de questionner la temporalité de ces constructions. La construction de notre « communauté » avec ses « impératifs moraux » se fait-elle en réaction à un acteur aux valeurs et aux comportements qui ne nous correspondent pas (le diable) ou bien est-elle initialement présente, « chassant » les réfractaires ? La réponse à cette question ne peut être catégorique mais elle témoigne de tensions entre différentes identités et différents sentiments d’appartenance. Malgré cela, le biais d’ancrage, les croyances quant à l’importance de nos valeurs et la volonté d’universalisation de celles-ci poussent les acteurs politiques à entrer dans le champ de l’action pour agir face à ce diable. D’une certaine manière le « fort » agit quand le « faible » réagit.

Le choix d’agir, entre interprétations, intentions et essence de la décision

Ainsi, à un vocabulaire relevant de la caractérisation de ce que nous sommes et de ce qu’est le diable, succède un vocabulaire de l’action dans lequel s’opposent nécessité et choix, responsabilité et lâcheté ou encore réaction et action. Un récit se développe avec comme pierre angulaire l’analogie historique, le regard sur le passé. Il apparaît donc nécessaire d’agir face au diable que l’on a construit, dépolitisé et ainsi délégitimé. Cette nouvelle étape menant à la confrontation — souvent physique —, traduit une négation des réalités d’un pays ou d’un groupe après avoir nié sa perception du monde et criminalisé ses valeurs et son idéologie. L’auteur parle alors de « grands types d’interprétations du monde avec des réponses puisées dans ces interprétations ». Cependant, l’auteur, malgré une description des différentes stratégies d’action à l’encontre du diable (politique de force, politique d’endiguement et politique d’engagement) et malgré ce que l’on pourrait nommer une « sociologie des acteurs » (habitus, motivations, personnalité) ne décrit peut-être pas assez des points peut-être plus englobant tels que l’essence de la décision, et ce que Noam Chomsky nomme « la doctrine des bonnes intentions ». Néanmoins, il précise les intentions dans la lutte contre le diable, le pari sur l’avenir, l’essence du diable n’incarnant que le mal sans cause légitime, sans justifications historique et sans besoin légitime de sécurité. Toujours est-il qu’en décortiquant le processus de diabolisation et ce qui mène à agir contre le diable, il prend moins de temps à analyser les déterminants de l’action, les déterminants du choix. Ce choix de la guerre ou de l’action ciblée contre le diable nous oblige à nous intéresser à l’acteur politique, au gouvernement, au chef d’État et à se demander quelles sont ses intentions. Idéologie, stratégie, désir d’expansion ou d’influence ?

D’une part, il aurait été intéressant de se pencher sur l’explication de la crise des missiles de Cuba par Graham T. Allison [1] afin de montrer que le choix d’agir contre le diable et donc l’essence de la décision est quelque peu impénétrable et en proie à de nombreux facteurs. Cela aurait nuancé le propos de l’auteur sur les intentions et permis d’aborder la rationalité limitée de la décision. D’autre part, pour continuer dans la nuance et ne pas considérer forcément que l’action contre le diable est une suite logique qui serait expliquée par le processus de diabolisation, il aurait été intéressant d’aborder l’idée des « bonnes intentions ». En effet, le choix d’agir face au diable découle-t-il d’une stratégie pour atteindre des objectifs concrets et mesurables ou bien de l’idée que la finalité recherchée (homogénéisation du monde, universalisation des standards) est bonne ? À travers cette idée, l’action — peu importe sa justesse — n’est considérée que dans la finalité qu’elle apportera. En d’autres termes, l’action est-elle opportuniste ou guidée idéologiquement et moralement ? Il ne convient pas ici d’apporter une réponse catégorique tant s’entremêlent opportunisme, stratégie définie et « doctrine des bonnes intentions » mais bien de nuancer et d’apporter de nouvelles clefs de compréhension de l’action contre le diable. Cette approche doit elle aussi être nuancée en l’inscrivant dans un contexte, une tendance à modérer les positions du passé en se focalisant sur les problèmes internes.

Tendances, modifications structurelles et éléments structurants

Pour conclure, il nous est apparu plus pertinent de tenter de décrire des tendances, des modifications et des éléments structurants ou déstructurant afin d’éviter de dresser un simple résumé du propos de l’auteur. Pour cela, nous observerons ces évolutions sur quatre plans, le plan sémantique, politique, temporel et sécuritaire pour finalement discuter « l’ordre international » et les relations internationales.

Dans un premier temps, c’est en étudiant le vocabulaire utilisé dans le processus de diabolisation que l’on observe des tendances. Le vocabulaire dont on use pour caractériser le diable trahit une absence de compréhension de ce qu’il représente et pis, une absence de volonté à comprendre. Le signifié des mots intéresse moins que leur utilisation tronquée. Le terrorisme devient absolu avant d’être pensé comme ce qu’il est, un moyen. D’autre part, quand il s’agit de « traiter » avec le diable, on observe un vocabulaire lié à la virilité. Traiter serait faible et naïf. Comme le dit l’auteur, « le compromis serait féminin, il serait signe de faiblesse ». Cela témoigne d’une tendance dans certaines sociétés à opposer le masculin et le féminin en leur adossant des adjectifs qui leur seraient propres.

Sur le plan politique, il est intéressant de voir que la diabolisation est utilisée comme un outil stratégique en plus d’un outil moral. Pierre Grosser appuie cet argument par le fait qu’un diable est un diable quand il est au pouvoir, en d’autres mots c’est un diable de circonstances. Cependant, cette diabolisation entraîne une remise en cause de la légitimité de l’ennemi et du respect qu’on lui accorde. Plus globalement, l’idée de paix absolue face à une guerre devenue interdite a conduit, d’une certaine manière, dans nos sociétés, à nier le fait guerrier dans sa complexité. Une phrase de George W. Bush décrit cette tendance : « La meilleure façon de conserver la paix c’est de redéfinir la guerre selon nos propres termes ». D’une part, nous avons réduit les enjeux de puissances à des enjeux de personnalités et d’autre part nous sommes entré dans un cercle vicieux, les mains liées par nos opinions publiques, hier soutiens, aujourd’hui dictat. De plus, sur le plan temporel aussi l’ennemi en lui-même a évolué. D’ennemis structurels à ennemis conjoncturels, une nouvelle dimension et une nouvelle perception de l’ennemi est apparue. Rupture d’après la guerre froide, le conseiller diplomatique Guerogui Arbatov l’avait très bien compris avec ses mots : « Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi ! ».

Concernant le plan sécuritaire, il est plus pertinent d’aborder l’emprise de ce « dogme » sur la société. En effet, les experts semblent durcir les menaces et dans le même temps durcir les identités, les rendant ainsi plus conflictuelles. Cela a aussi un impact, comme l’explique Pierre Grosser, sur les plans juridique et constitutionnel. Les notions d’anticipation et de prévention conduisent à caractériser la dangerosité sans la culpabilité, on bascule d’un paradigme pénal basé sur la preuve vers un paradigme pénal basé sur la suspicion, le risque. Ce que l’on pourrait appeler le « dictat de l’émotion » guide une réponse quasi-uniquement sécuritaire. À la fin de cet ouvrage, c’est la diplomatie et ses vertus qui sont vantées tout en assumant ses limites, la complexité et l’incohérence. Malgré cela, en poussant plus loin la conclusion, le processus de diabolisation conduit à une modification de l’ordre international. La simplification des conflits et la diabolisation témoignent de la non-maîtrise de l’univers conflictuel. Ainsi, la puissance devient impuissante face à la puissance des faibles. Ce diable cache d’une certaine manière les incohérences de nos sociétés et un manque crucial de cohésion. Plus particulièrement, ce livre décrit, sans l’exploiter dans toutes ses dimensions, le langage. Il devient alors légitime de se demander si ce n’est pas le langage qui englobe les éléments structurants étudiés ici. Le langage comme faculté et finalement peut-être comme fatalité, propre à chacun, modifiant la nature même de notre perception, alors source de tensions, d’incompréhension et de simplification abusive.


[1] Graham Allison, L’Essence de la décision, Little Brown 1971.


Par Boris Garcia


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s