La Russie à travers le prisme de l’OTAN (Conférence)

Illustration conf' n°7

Compte rendu de la conférence organisée le 6 mars 2017 par la Chaire des grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cette conférence est par ailleurs disponible en vidéo sur la chaîne YouTube de la chaire.

Intervenants : Michel Yakovleff, ancien vice-chef d’état-major de SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers Europe) ; Jean-Baptiste Jeanjène Vilmer, directeur de l’Institut de recherche Stratégique de l’École militaire (IRSEM) et titulaire de la Chaire d’études sur la guerre au Collège d’études mondiales (F.M.S.H.).

***

M. Yakovleff divise son propos en trois points :

  • la vision de l’OTAN.
  • la vision des militaires (selon lui plus nuancée et respectueuse des Russes que celle de l’OTAN).
  • Une OTAN moins homogène qu’il n’y paraît.

        D’après M. Yakoveleff, les relations OTAN-Russie sont bonnes : le 3 mars dernier, le président du comité militaire de l’OTAN a eu une conversation téléphonique avec Valéri Guérassimov [1]. Cet entretien a abouti à une certaine perspective de relance — plutôt qu’une véritable décision de relance — après la rupture des relations diplomatiques avec la Russie à la suite du référendum en Crimée (mars 2014). Le conflit ukrainien est un sujet lourd à l’OTAN : bien que la Russie soit un élément majeur dans la géopolitique mondiale, à force de nous invectiver, nous finirons par agir ; « toute guerre commence par une erreur stratégique » rappelle M. Yakovleff.  En 1989 déjà, le monde était devenu plus sûr, mais cela n’a pas empêché l’explosion de la crise balkanique dans les années 1990, alors qu’à cette époque les relations avec la Russie étaient cordiales puisque les Russes rendaient service à la communauté internationale et à l’OTAN. Depuis 2008 et l acrise géorgienne, l’Alliance a fait de son mieux pour coopérer avec Moscou mais elle ne peut offrir à la Russie de M. Poutine tout ce qu’elle souhaite. M. Yakovleff n’est pas un partisan de la thèse de l’humiliation de la Russie, même s’il reconnaît que la majorité de la population russe se sent humiliée. Or, s’il est facile d’humilier on ne peut pas « dés-humilier » si facilement. Le régime de M. Poutine a créé la fable d’une injustice massive orchestrée par la malfaisance occidentale dont serait victime la Russie, fable bien ancrée dans les perceptions de la population russe. Pour contrer ce récit, l’OTAN ne peut pas mettre en œuvre une contre-propagande destinée au public russe : l’Alliance manque de perspective psychologique.

1°) La vision de l’OTAN

Sur le site internet de l’OTAN [2], nous pouvons trouver un dossier complet de réfutation des allégations de l’État russe. En guise d’exemples, nous pouvons évoquer deux de ces réfutations :

  • l’OTAN conteste le fait que l’élargissement de l’Union européenne ait créé de nouvelles fractures en Europe car les valeurs qu’elle porte ne peuvent pas en créer.
  • l’OTAN récuse la théorie d’un encerclement de la Russie par ses bases : seules sont présentes des bases bilatérales de pays membres. Les troupes propres de l’OTAN ne sont présentes que sur 1 625 km des 20 000 km des frontières de la Russie.

Quant aux pays membres de l’OTAN, M. Yakovleff rappelle qu’il existe de véritables échanges entre ses membres et aucun contrôle des Américains. L’OTAN est un label de professionnalisme qui procure un certain « effet de meute » pour les nouveaux membres. Les Russes n’arrivent pas à comprendre cela. La culture du pouvoir russe repose sur Gengis Khan et non sur Jefferson : en Russie, un fossé existe entre la culture artistique (qui est européenne) et la culture du pouvoir (qui est asiatique). M. Yakovleff conclut en évoquant le fait que certaines mesures prises par la Russie déstabilisent l’OTAN, comme la « passeportisation » par exemple (qui consiste pour Moscou à distribuer des passeports russes aux populations russophones de territoires dont la Russie revendique la souveraineté, le dernier cas en date étant celui des deux oblasts de Louhansk et Donetsk, à l’est de l’Ukraine).

2°) La vision des militaires

Il est important de souligner que, du point de vue russe, l’OTAN est une alliance militaire. Les Russes estiment que les Occidentaux utilisent la stratégie de la guerre hybride. Aujourd’hui, nous faisons face à des progrès russes en matière de capacités stratégiques : les budgets de la défense russe ont augmenté depuis quelques années, les Russes commencent à « oser » stratégiquement (au sens opératif du terme). Pour nous, Occidentaux, le problème est que l’on ne comprend pas le traumatisme qu’a été le post-1989 pour l’Armée Rouge.

La Russie est en guerre depuis trois ans, elle est engagée dans une propagande de guerre. M. Yakovleff a précisé que nous avions l’impression que les Russes étaient partout. Mais est-ce que ce sera toujours vrai dans cinq ou dix ans ? Le vrai problème est de savoir ce qu’il arriverait si la Russie venait à s’effondrer dans dix ou quinze ans.

3°) Une OTAN moins homogène qu’il n’y paraît

Au sein de l’OTAN existent des divergences. Les trois pays baltes et la Pologne sont exigeants vis-à-vis de la Russie. De plus, nous pouvons observer une certaine ambiguïté de la part des Américains : les administrations successives n’ont pas accordé à la Russie la priorité qui lui revient. La majorité des pays du continent européen refusent toute résurgence de la guerre froide et préfèrent voir la Russie comme un voisin compliqué car complexé.

       En conclusion, M. Yakovleff a rappelé qu’il était souhaitable de régler le problème psychologique, le problème de perception de la Russie pour régler le problème stratégique. L’OTAN est, certes, sous-pression mais n’est pas menacée pour autant. Dans la durée, l’objectif est de raisonner l’après-Poutine.

Intervention du débatteur M. Jean-Baptiste Jeangène Vilmer :

M. Jeangène Vilmer a divisé sa réflexion en quatre points :

  • les éléments de contexte.
  • le dialogue OTAN-Russie : forme et contenu.
  • les réalités de la menace.
  • les difficultés du dialogue.

1°) Éléments de contexte

M. Jeangène Vilmer a commencé par insister sur le fait que depuis quelques années le contexte a changé pour l’OTAN. Aujourd’hui, l’Alliance doit se défendre à 360 degrés et sur deux flancs.

L’OTAN faisait de la gestion de crise mais maintenant les crises se sont multipliées et sont simultanées. On observe la réémergence de puissances étatiques et l’émergence d’acteurs non-étatiques. Le tournant stratégique est comparable à celui des années 1989-1990. À Varsovie, la priorité restait la Russie : donc renforcement du flanc Est. Depuis 1997, les relations OTAN-Russie commençaient à s’améliorer mais sont arrivées la Géorgie en 2008 et l’Ukraine en 2013. Cette situation est un problème pour la Russie. M. Poutine n’est pas un si grand stratège que cela étant donné qu’il a créé ce qu’il craignait : une OTAN qui se réarme et une OTAN plus attractive pour des pays comme la Géorgie ou la Suède.

2°) Le dialogue OTAN-Russie : forme et contenu

M. Jeangène Vilmer a rappelé que l’établissement d’un ordre de priorité était l’enjeu le plus important dans le dialogue OTAN-Russie. Celui-ci devait aborder en premier lieu la crise ukrainienne pour que la Russie ne perçoive pas une sorte d’accord tacite de l’annexion de la Crimée. Pour que ce dialogue soit opérationnel, il faudrait poser des questions précises à la Russie.

3°) Les réalités de la menace

La menace russe est duale : elle concerne autant le plan territorial [3] que virtuel. Pour le moment, les Russes versent dans l’intimidation. L’étape suivante pourrait être l’exercice d’une certaine pression. Se pose ainsi la question des pays baltes et des scenarii qui en découlent. Trois niveaux d’action sont à différencier :

  • la subversion non-violente s’appuyant sur les minorités russophones, mais ces dernières ont un niveau de vie supérieur au sein de leur pays actuel que celui qu’elles pourraient avoir si elles étaient de l’autre côté de la frontière. Rejoindre la Russie ne serait donc pas à leur avantage.
  • l’action violente clandestine. Deux conséquences sont à distinguer : la défaite ou l’escalade. Ces deux conséquences risquent d’amener au point suivant.
  • la force conventionnelle. C’est la seule qui pourrait garantir un succès de Moscou.

Le véritable problème de l’OTAN est sa communication stratégique. Celle-ci consiste à déconstruire le discours des autres sans pour autant produire de discours alternatifs. L’enjeu est donc de contrer la propagande russe sans que l’on ne fasse de propagande à notre tour. Ainsi, il faudrait veiller à ne pas déployer les forces de l’OTAN près de communautés russophones.

4°) Les difficultés du dialogue

M. Jeangène Vilmer détaille  quatre difficultés relatives au discours OTAN-Russie :

  • la première difficulté réside dans le fait que l’on ne peut pas « dés-humilier ». L’obsession des dirigeants russes est la reconnaissance. Ils veulent être traités à l’égal des dirigeants des États-Unis.
  • la deuxième difficulté est le manque de connaissance réciproque. Pour avoir un dialogue efficace avec la Russie, il faut d’abord la comprendre. Cela passe par une meilleure connaissance de sa mentalités et de ses motivations.
  • la troisième difficulté est de savoir comment contrer la propagande russe. Le problème réside dans le fait que l’on n’a pas accès à la population russe. La propagande russe se compose de messages simples tandis qu’en ce qui nous concerne, nous nous attachons à répondre point par point aux allégations russes.
  • la dernière difficulté est qu’il ne faut pas négliger les faiblesses internes à l’alliance. Même si M. Mattis a rassuré, nous pouvons voir une certaine montée des nationalismes au sein de l’Alliance. Ce sont des évolutions internes qui ont de réelles conséquences sur la diplomatie. L’Alliance est censée être fondée sur des valeurs de partage de la démocratie et non sur une priorité des nationalismes.

Pour conclure sa réflexion, M. Jeangène Vilmer insiste sur le fait que ce qui compte vraiment est la perception que l’on donne de nous, l’image que l’on renvoie.


[1] Valéri Guérassimov est le chef d’État-major des forces armées russes. En février 2013, il théorise la doctrine de la « guerre hybride » validée par Vladimir Poutine. Son principal succès est la prise de la Crimée en 2014, sans effusion de sang, favorisée par une campagne de désinformation massive.

[2] http://www.nato.int/

[3] Comme l’a montré la Crimée. Cela crédibilise la menace et décrédibilise ainsi l’OTAN.


Par Pierre-Alexis Cameron


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