Les sciences sociales, la guerre et l’armée, B. Boëne, 2014 (Compte-Rendu)

Illustration fiche de lecture Helena

Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous Les sciences sociales, la guerre et l’armée jihadisme de Bernard Boëne (Presse de l’Université Paris-Sorbonne, 2014, 278 pages).

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            Bernard Boëne est un professeur des universités français né à Paris le 27 juillet 1947. Agrégé d’anglais, il fut d’abord enseignant avant de devenir chef de la section anglaise à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. En 1982, Bernard Boëne est chargé de recherche au Centre de sociologie de la Défense nationale puis, chef du département de sociologie à l’E.S.M. de Saint-Cyr et des écoles de Coëtquidan. En 1997, Boëne enseigne en tant que professeur de sociologie à l’université de Toulouse II-Le Mirail, avant d’être nommé directeur général de la recherche et des enseignements de l’E.S.M. Saint-Cyr en 2000. Bernard Boëne est aujourd’hui professeur émérite à l’université de Rennes II.

En 1995, il soutient sa thèse d’État à la Sorbonne devant un jury présidé par Raymond Boudon. L’étude de Boëne est novatrice, croise les méthodes et mobilise les schémas analytiques propres à différentes discipline. Il y analyse, dans une perspective de sociologie cognitive, les rapports entre les sciences sociales, la guerre, les armées et la société civile aux États-Unis entre 1892 et 1992.

Sa thèse et les recherches qu’il mena par la suite, notamment lorsqu’il fut en poste à Saint-Cyr, permirent l’élargissement du champ de la recherche universitaire sur les thèmes des conflits armés, des rapports entre la société civile et l’armée et des institutions militaires.

            La thèse de Bernard Boëne, comme nous l’avons mentionné précédemment, revêt un intérêt particulier pour le milieu de la recherche universitaire dans le cadre des conflits armés et des rapports entre la sphère civile et la sphère militaire. Longtemps, la littérature universitaire consacrée au domaine militaire à été mise à l’écart des autres disciplines et perçue comme « militariste ». Le travail de Bernard Boëne nous propose une reconstitution analytique des rapports entre les sciences sociales, la polémologie [1] et la société.

L’analyse proposée par Boëne débute par un examen des évolutions des relations internationales, porté par un travail solide sur les logiques en œuvre entre les déclins et regains de souverainetés sur la scène internationale. Cette analyse, très complète, s’accompagne d’une réflexion sur la cohérence de la violence dite « légitime », mettant en lumière la dialectique entre l’ethos guerrier et le pathos sécuritaire.

Il convient aussi de rappeler que la préface de l’ouvrage est signée par Jean Baechler, sociologue reconnu et membre de l’Académie des sciences morales et politiques. De même, la structure du livre est des plus complètes, comprenant une bibliographie de 300 auteurs ainsi qu’un double index.

L’intérêt de Les sciences sociales, la guerre et l’armée : Objets, approches, perspectives repose sur la cohérence avec laquelle sont menées les analyses et leur solidité qui amène à reconsidérer et légitimer la sociologie militaire en rapprochant ce champ d’étude, parfois trop méconnu, des études de sociologie politique ou de stratégie, par exemple.

            L’ouvrage de Bernard Boëne est divisé en trois parties — « Le champ militaire de l’action martiale », « Approches » et « Perspectives » — et huit chapitres. Pourtant, en dépit de cette structure des plus classiques, l’ouvrage propose trois typologies majeures, celle des concepts, qu’ils soient anciens ou actuels, celle des méthodologies, classiques et contemporaines, et celle des acteurs de la recherche dans le champ social de la guerre et de l’armée.

La première partie, « Le champ de l’action martiale », se consacre à poser les bases et les cadres de l’analyse, en expliquant d’abord la structure de l’action martiale puis ses dynamiques historiques et en proposant enfin une classification de la matière. Dans cette partie, Boëne établit une présentation historique de la place de la sphère militaire, des valeurs qui la composent et de sa fonction, au sein de la société civile, que ce soit en période de paix ou en temps de guerre. En présentant la place du monde militaire vu par le prisme du temps de guerre et du temps de paix, Bernard Boëne nous rappelle qu’il est toujours difficile de donner une définition simple de la guerre mais surtout que tenter d’apporter la meilleur réponse possible à la question « qu’est ce que la guerre ? » n’est pas vain.

La pensée développée par Boëne est soutenue par son recours régulier à des citations d’auteurs anciens et modernes ainsi que par de nombreux renvois vers d’autres ouvrages. Les compléments visuels (schémas, infographies et tableaux) sont autant d’appuis que Boëne utilise pour éclairer son propos et permettre au lecteur de mieux comprendre certains enjeux. La première partie de l’ouvrage, Le champ de l’action martiale, composée de 3 chapitres [2], compte pas moins de sept figures et dix tableaux. Le plus remarquable d’entre eux est le tableau 8 de l’annexe 2 « Typologie historique des rapports armée-État-société ». Bernard Boëne structure dans son panorama historique une véritable synthèse des diverses logiques susceptibles de gouverner les rapports entre armée, polities et société. C’est une réelle mine d’informations qui présente d’un coté  cinq systèmes politiques principaux — systèmes impérial, féodal, idéologique, national et libéral — et de l’autre quinze variables que l’auteur prend en compte dans son étude — souveraineté, contexte, élite militaire, rapports armée-société, type de conflit, fondement de légitimité de l’armée, rôle de l’armée, motivation de l’élite militaire, recrutement, socialisation, etc.

La deuxième partie du livre de Bernard Boëne, intitulée « Approches » [3], présente la multiplicité des méthodes d’analyse auxquelles le sociologue peut avoir recours dans différentes disciplines susceptibles de s’intéresser au domaine militaire et à la guerre en tant qu’objet d’étude transdisciplinaire : l’histoire, la politique, les relations internationales, la psychologie, l’anthropologie, la géographie, la gestion, l’économie et le droit, pour ne citer que ces disciplines. Cette partie centrale de l’ouvrage, que l’on peut considérer comme relevant presque uniquement de l’épistémologie, ne s’adresse pas uniquement aux sociologues puisque l’auteur y rappelle que l’appréhension du domaine militaire et de la guerre ne peut être limitée à un unique angle d’analyse. La richesse de cette seconde partie réside dans la connaissance d’outils d’analyse variés utilisés par Boëne pour permettre au lecteur d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion, tout en apprenant à mieux évaluer les situations.

La troisième partie de l’ouvrage, « Perspectives », est en partie consacrée aux inflexions récentes de la scène internationale entre 1990 et 2014 et à l’évolution du champ militaire ainsi que de ses institutions, sur la même période. Cette partie s’attache aussi à mener une réflexion sur le devenir des relations internationales et du politique. Mais l’élément central de cette dernière partie est de mettre en évidence le fait que la connaissance et la maîtrise des outils d’analyse permet, en ayant comme références les faits et dynamiques passées, d’expliquer, comprendre et accompagner les changements en cours dans le temps présent. Une des principales questions posées par Bernard Boëne dans cette troisième partie est d’interroger l’adéquation du milieu de la recherche institutionnelle eu égard à l’évolution de l’institution militaire elle-même et de sa légitimité au sein de nos sociétés contemporaines. Pour l’auteur, en dépit du fait qu’il soit évident que les enseignements d’auteurs passés [4] puissent toujours être d’actualité, le questionnement précédemment évoqué se révèle légitime en raison des nouvelles modalités d’intervention militaire dans le cadre de relations internationales bouleversées depuis la fin de la guerre froide et l’apparition globale du terrorisme.

Par cet ouvrage, Bernard Boëne nous rappelle que les rapports entre les sciences sociales, la guerre et l’armée sont souvent problématiques, et ce pour différentes raisons. D’abord, sur le plan historique, il convient de rappeler qu’après le fléau des deux guerres mondiales, les sciences sociales sont se majoritairement détournées des objets « guerriers » et des thématiques conflictuelles. Ensuite, l’absence de définitions claires, communes et donc acceptées de tous de ce que sont le champ militaire et ses objets (la guerre notamment) dessert et lèse les recherches scientifiques. Il est assez parlant de constater que ce domaine d’étude est fortement dominé par des recherches et des auteurs anglo-saxons dont le réalisme et l’empirisme permettent de produire de solides travaux.

Il ne serait pas réducteur de dire que la trame de fond de cet ouvrage est de démontrer tout au long des huit chapitres qu’il est fondamental de construire un champ d’étude spécialisé autour de l’objet militaire. Cet objet est, pour l’auteur, non pas pluridisciplinaire (entendu comme une juxtaposition des points de vues de chaque discipline), mais foncièrement interdisciplinaire dans la mesure où l’on y articule et combine les angles de vue et les méthodes d’analyses. Bernard Boëne s’attache ici à mettre fin au préjugé selon lequel le caractère « informe, divers et souvent banal de l’objet militaire » constitue pour certains un signe de son absence d’intérêt pour la recherche.

Ainsi, Bernard Boëne propose de définir l’objet militaire. Son approche s’inspire d’une tradition de recherche héritée de Max Weber et de la sociologie compréhensive. Cette dernière s’intéresse en particulier au sens que les individus et les organisations donnent à leurs pratiques et à leurs représentations. L’auteur puise également dans les théories de Georg Simmel et de ses logiques de situation et d’interaction tout comme il s’inspire de la première école de Chicago, reprenant notamment l’importance qu’elle accordait à l’expérience et l’action [5].

L’auteur, s’inscrivant dans la lignée des travaux de Jean Baechler [6], a recours aux concepts de polity —  espace social de pacification par la loi et le droit — et de transpolity — espace réunissant plusieurs polities —  pour caractériser la guerre dans une dimension politique que l’on pourrait qualifier de clausewitzienne. Selon Boëne, la guerre est alors définie comme « un conflit violent entre polities sur une transpolity ». Cela étant dit, pour l’auteur, la guerre ne doit pas être comprise comme « un prolongement de la politique par d’autres moyens » [7] ou une continuation de la politique, mais plutôt comme une extension du politique. L’auteur met en lumière la distinction qu’il fait entre ces deux axiomes et explique que le politique doit faire face à des relations internationales qui n’évoluent pas sous une polity unique et qui ne sont donc pas pacifiées. Ainsi, le politique a pour fin d’assoir sa primauté sur la stratégie militaire pour être capable d’enrayer toute montée aux extrêmes à laquelle une confrontation de volontés armées pourrait mener.

Cet ouvrage, en dépit du fait qu’il avoue lui-même renoncer à une analyse exhaustive, s’avère être d’une très grande richesse et contient une somme d’informations considérable pour tout polémologue.


[1] « Étude scientifique de la guerre considérée comme phénomène psychologique et social », définition donnée par G. Bouthoul en 1945.

[2] Les chapitres de la première partie sont dédiés à une mise en perspective de la structure de l’action martiale inscrite dans la dynamique historique.

[3] Chapitres suivants : L’éventail des méthodes et Postures de recherche ou d’analyse.

[4] L’auteur fait référence à Clausewitz en particulier.

[5] Issu de la philosophie pragmatiste américaine.

[6] Auteur de la préface de l’ouvrage.

[7] Carl von Clausewitz, Vom Kriege.


Par Helena Scotti


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