Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous… (3)

Illustration fiche de lecture Naïm

Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous Principes de contre-insurrection, de Hervé de Courrèges, Emmanuel Germain et Nicolas Le Nen (Economica, 2010, 114 pages).

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            À la sortie de leur ouvrage en 2010, Hervé de Courrèges, Emmanuel Germain et Nicolas le Nen sont tous les trois saint-cyriens, diplômés du Collège interarmées de Défense (C.I.D.) et colonels. Le premier, officier de cavalerie, diplômé de Supélec Paris et — en histoire — de l’École pratique des hautes études (E.P.H.E.), a servi dans les troupes de montagnes, notamment en Afghanistan ; il est désormais conseiller au sein du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (S.G.D.S.N.). Emmanuel Germain est quant à lui officier de marine, diplômé d’H.E.C., diplômé en droit musulman et docteur en droit public ; il est, depuis le 1er novembre 2016, directeur général adjoint de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (A.N.S.S.I.). Nicolas le Nen, enfin, est officier de chasseurs alpins (dont il a commandé le 27e bataillon en Afghanistan) et commande le Service Action de la Direction générale de la sécurité extérieure (D.G.S.E.) depuis 2014.

            Avec Principes de contre-insurrection, les trois auteurs entendent remplir au moins deux objectifs. Avant toute chose, cet ouvrage est selon eux le moyen de combler un vide. Leur démarche trouve en effet son origine dans le constat que la littérature pratique (francophone) sur la guerre de contre-insurrection (COIN) souffre d’une faiblesse inquiétante comparée à l’abondance des essais et traités étudiant les conflits conventionnels, alors même que la COIN est devenue le quotidien et le futur assuré des forces armées occidentales, au contraire des engagements symétriques, largement analysés et théorisés. Ainsi, Principes de contre-insurrections est censé contribuer à combler, à sa mesure, un vide bibliographique aussi étonnant que dommageable. Le second objectif de cette publication, découlant du premier, est éminemment pratique : les trois auteurs entendent fournir aux décideurs, politiques comme militaires, un outil synthétique favorisant leur réflexion en leur donnant des « repères pour agir » [1], des clefs de compréhension générales de la guerre de COIN basées sur la distinction de grands principes ouverts et simples. Il convient en outre de signaler ici que cette publication, en 2010, intervient deux ans après le pire traumatisme subi par l’armée et l’opinion françaises en matière de pertes militaires en opération extérieure (OPEX) depuis l’attentat du « Drakkar » (en 1983, à Beyrouth) : l’embuscade d’Uzbin, en 2008, qui coûta la vie à dix soldats, tués par les insurgés afghans.

            Principes de contre-insurrection présente dès son introduction les facteurs ayant conduit à la généralisation des conflits de COIN dans les engagements impliquant des forces occidentales (supériorité technique et technologique occidentale écrasante provoquant l’impossibilité pour leurs adversaires de rivaliser dans la lutte symétrique) ainsi que  l’impréparation de ces mêmes forces, mais aussi des opinions occidentales, aux luttes de COIN. Après avoir rappelé leur volonté d’être utiles aux décideurs politiques et militaires, les auteurs s’engagent dans un rapide balayage historique des guerres de COIN (des Macchabée à l’Irlande du Nord, en passant par les guerres indiennes, la Malaisie et les Philippines) pour en discerner les invariants : ces guerres se combattent au sein de la population, qui est leur enjeu ; d’où leur dimension plus politique que strictement militaire. Les auteurs procèdent ensuite à une définition de la COIN (ils retiennent la définition du Field Manual 3-24 – Counterinsurgency américain publié en 2006 [2]) puis listent les différentes approches du concept (française, britannique, américaine, mais aussi suisse ou australienne). Appuyés sur ces fondations conceptuelles, les auteurs — souhaitant être « clairs sans être simplistes pour orienter une réflexion plus approfondie et adaptée à chaque cas particulier rencontré » [3] — présentent ce qu’ils considèrent comme les trois grands principes de la guerre de COIN (à la manière des trois principes de la guerre énoncés par le maréchal Foch) : la légitimation de l’action, l’adaptation au contexte local et la marginalisation de l’ennemi. Ces trois principes donnent chacun leur titre à l’une des trois parties de l’ouvrage.

            Dans leur premier chapitre, les auteurs insistent sur l’impopularité des guerres de COIN auprès des opinions publiques occidentales, et sur les avantages qu’en tirent les insurgés. D’où l’importance capitale de la légitimation de l’action avant son déclenchement et pendant son déroulement, pour prévenir toute lassitude et permettre ainsi à l’intervention de durer, jusqu’à l’obtention d’une victoire politique. Légitimation auprès des opinions occidentales (légitime défense, efficacité, respect du jus in bello) mais aussi des populations locales : la « conquête des cœurs et des esprits » passe par la satisfaction des attentes primordiales des populations, en matière sécuritaire et surtout politique (recherche perpétuelle de compromis avec la frange insurgée de la population), sans retarder le nécessaire passage de relai aux autorités et forces de sécurité locales.

            Le deuxième chapitre s’attache à démontrer qu’aucune guerre de COIN ne ressemble à une autre, pour appuyer avec force sur la nécessité de s’adapter au contexte local [4], malgré des freins parfois puissants (rigidité de la doctrine militaire, déficit de soutien politique et populaire, refus du compromis). La force doit en effet s’acculturer au système de valeurs de la population ciblée par l’intervention, avec qui un contact permanent doit être maintenu. L’adaptation est aussi nécessaire pour identifier — grâce à des relais locaux — et honorer les besoins fondamentaux des populations, via une approche bottom-up de la reconstruction du pays, adaptée au contexte local. L’adaptation passe également par une prise en compte de la culture stratégique des forces de sécurité locales, seules à même d’assurer sur le long terme la sécurité de leur population, et de la particularité des conditions du conflit, qui dictent la manière de former ces forces. L’engagement américain au Vietnam entre 1955 et 1975 constitue un contre-exemple archétypal, à l’inverse de l’intervention britannique en Malaisie entre 1948 et 1960 (et plus particulièrement à partir de 1952) : le général Templer repense la formation d’une police jusque-là brutale, assainit l’administration locale, assure la sécurité de la population tout en entravant le soutien à l’insurrection et en libéralisant progressivement le régime politique, provoquant ainsi la défaite des rebelles communistes malais.

            Le troisième chapitre est consacré au principe de marginalisation de l’ennemi. Bien que l’objectif premier de la COIN soit la séparation des insurgés de la population, la marginalisation — qui se décline en trois sous-principes — doit toujours s’accompagner de proposition de compromis pour éviter autant que possible que les rebelles adoptent une posture jusqu’au-boutiste. La marginalisation territoriale consiste à contrôler finement le terrain de l’intervention grâce à des effectifs suffisants, pour pousser l’insurgé dans des réduits étanches où il pourra être assiégé et détruit (contre-exemple des Britanniques au Yémen entre 1963 et 1967 ; exemple réussi des Américains aux Philippines en 1898 – 1901). La marginalisation tactique, supposant une coopération étroite entre police et militaires, repousse — grâce au mode d’action employé par le contre-insurgé [5] — l’insurrection vers le terrorisme, suscitant progressivement son rejet par la population. La marginalisation stratégique repose sur l’isolement de l’insurrection au plan international, en neutralisant son chef charismatique ou en coupant net ses flux logistiques avec de potentiels soutiens étrangers.

            Enfin, les trois auteurs concluent en insistant une dernière fois sur l’indispensable coopération entre autorités politique et militaire dans la conception et la conduite de toute guerre de COIN, vouées à un long avenir.

            Cet ouvrage est moins classique que les grands théoriciens dont il tente de faire la synthèse (au premier rang desquels David Galula et son Contre-insurrection : théorie et pratique) et surtout plus récent (2010), plus ancré dans les guerres de COIN contemporaines menées encore aujourd’hui en zone irako-syrienne et en Afghanistan.

            Les auteurs atteignent l’objectif, pourtant très ambitieux, qu’ils se fixent, ce qui fait de Principes de contre-insurrection une étude indispensable pour poser les bases d’une réflexion (en français) sur les guerres de COIN, rapidement exploitable sur le terrain. Elle est une réussite aussi en ce qu’elle parvient à synthétiser de manière claire des approches et des théoriciens très nombreux, tant francophones qu’anglophones, en un minimum de pages (114), occurrence de fait assez unique pour la littérature francophone sur le sujet. Ainsi, elle est forcément utile à quiconque — décideur politique ou militaire, officier, chercheur ou étudiant — s’accorde le temps de le lire. Deux schémas très clairs en introduction aident opportunément à la compréhension du propos, tandis que quelques morceaux de bravoure très séduisants rendent la lecture agréable (à l’image de cette condensation de la réflexion en une phrase, leitmotiv du bon commandant en guerre de COIN : « Tout en assurant en permanence la légitimation de mon action, je veux adapter ma force au contexte local pour lui permettre en particulier de marginaliser mon ennemi » [6]). L’intérêt de cette étude a dû paraître flagrant en 2013, lors du lancement des opérations Serval (puis Barkhane) et Sangaris ; ses principes ont sans aucun doute été mis en œuvre sous une forme ou une autre sur ces théâtres. On doit signaler aussi l’insistance des auteurs à la fois sur la COIN comme « guerre de conquête » de la population et sur la nécessité du compromis politique à rechercher avec les insurgés. Enfin, cet ouvrage permet au moins de découvrir le surprenant système de défense civile suisse [7], prévoyant explicitement une insurrection nationale face à tout envahisseur.

            On peut toutefois remarquer quelques raccourcis et limites dans le panorama historique brossé en introduction, même s’ils sont évidemment compréhensibles au vu de l’ambition de synthèse et d’utilité qui est celle des auteurs. Un point précis est néanmoins particulièrement embarrassant : la vision des guerres indiennes dépeinte par les auteurs comme une guerre de COIN dont on peut tirer des enseignements est gênante dans la mesure où une victoire remportée par l’extermination et l’ethnocide n’est absolument pas compatible avec les moyens à la disposition de nos sociétés démocratiques contemporaines. Peut-être cette analyse était-elle destinée à favoriser un lectorat américain… Dans un autre registre, les cartes associées aux exemples de COIN ne sont sûrement pas assez exploitées et sont de ce fait peu utiles au développement. Enfin, il serait extrêmement intéressant de mettre à jour cet ouvrage sur plusieurs points : la situation actuelle de l’Afghanistan remettrait-elle en cause le diagnostic (p. 50) affirmant que les Taliban ne souhaitent pas prendre le pouvoir et ne constituent pas une insurrection de libération nationale ? L’idée-force, martelée tout au long du raisonnement, de recherche de compromis et de politique de la main tendue vers les rebelles pourrait-elle toujours tenir face à l’insurrection fanatisée et d’une brutalité sidérante de groupes tels que Daech ou Boko Haram ? On ne peut en tout cas que souhaiter la reparution rapide d’une édition enrichie des Principes de contre-insurrection.


[1] p. 9.

[2] « (…) ensemble des actions militaires, paramilitaires, politiques, économiques, psychologiques et civiles prises par un gouvernement pour défaire l’insurrection » où l’insurrection correspond à tout « mouvement organisé qui vise à renverser un gouvernement constitué par la subversion et le conflit armé », pp. 9-10.

[3] p. 16.

[4] « [La] capacité d’une armée à adapter sa stratégie au contexte politique, sociale et militaire local conditionne le succès des opérations. Depuis 1945, les armées qui n’ont pas réussi cette adaptation ont systématiquement échoué dans leur entreprise. », p. 74.

[5] « Cette capacité à agir en creux sur les modes opératoires de l’insurrection constitue un atout majeur pour les forces de contre-insurrection », p. 86.

[6] p. 20.

[7] p. 13.


Par Naïm Montes


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