L’histoire des opérations militaires. Sources, objets, méthodes (Conférence)

logo définitif

Synthèse du colloque organisé par le Service historique de la Défense les 5 et 6 janvier 2017 à l’École de Guerre et au château de Vincennes.

***

I. L’histoire militaire du temps présent

        L’histoire des opérations extérieures (OPEX) fait partie de l’histoire du temps présent. Leur étude est caractérisée par plusieurs difficultés, comme le manque d’archives. Le cas s’est présenté pour l’étude des troupes de montagne de 1962 à 2012 car on ne peut parler d’OPEX avec eux qu’à partir de 1983. Or, les archives du Service historique de la Défense (S.H.D.) à propos des troupes de montagne ne remontent que jusqu’aux années 1970. L’accès aux sources se fait surtout en allant dans les régiments et en se servant des sources orales des officiers, des années 1970 jusqu’à aujourd’hui.

Dans un registre différent, le mandat du projet « Marine OPEX » représente un engagement nouveau de la Marine nationale dans les OPEX. La Marine doit faire son histoire, connaître son passé proche. Il faut ainsi couvrir cinquante ans d’OPEX et non pas seulement les missions ponctuelles actuelles. Il faut définir l’OPEX comme un objet historique. Le point de départ est 1962 car la Marine nationale est une force projetée par un mandat au service d’une politique stabilisatrice et non pas de conquête. Les sources proviennent des témoins, des forces-même, de l’État-Major de la Marine et de l’État-Major des Armées. L’étude se fait par le haut. Cependant, certaines forces sont sous-représentées (comme la force sous-marine).

Un projet de recherche en histoire immédiate ne peut aboutir qu’à des résultats modestes. Intégrer la réserve militaire pour financer son projet est un accélérateur d’intégration. L’observation du 19e régiment du génie par le docteur Christophe Lafaye s’est ainsi faite de l’intérieur. Des témoignages oraux ont été utilisés, une veille documentaire et notamment un cahier de recherche sur les « à côté » de la vie de l’unité. La plus grande difficulté n’est pas la rareté des sources mais leur foisonnement. Il y a des sources officielles mais encore plus de sources non-officielles (témoignages, biographies, archives privées données par des témoins). Ces dernières sont des freins au développement des études car elles ne sont pas reconnues. L’impossibilité d’accéder au théâtre est aussi un frein. L’enjeu se pose ainsi sur la constitution des fonds qui doit être une prérogative de l’institution, au risque de perdre l’expérience combattante de la fin du XXe siècle et du XXIe siècle.

Le rapprochement entre les archives de l’armée de l’Air et l’État-Major de l’armée de l’Air ne s’est effectué qu’à partir des années 1970. Les témoignages représentent un enjeu important car ils représentent la première interprétation des événements. Cela se traduit en partie par la multiplication des autobiographies d’aviateurs. Aujourd’hui, il faut établir des bilans opérationnels avec des retours d’expérience (RETEX) de plus en plus rigoureux en décentralisant le regard (allié ou ennemi).

Le traitement de l’opération Licorne par les médias se fait à partir de bases de données. Elles s’établissent grâce aux médias mais aussi par les sources orales, pour ceux qui ont traité la question (presse, journalistes, officiers communication). Trois points ont principalement été traités par les médias : le lancement de l’opération, les tensions des années 2004-2005, et l’affaire Mahé. Le reste n’a consisté qu’en un traitement de routine de l’opération. Pourtant, l’opération Licorne a joué un rôle important dans la restructuration de la communication des forces.

II. Enseignements

        Jules Lewal a basé sa réflexion sur la question suivante : la guerre peut-elle être enseignée ? C’est d’elle que naît l’École supérieure de guerre en 1870. Les sources relèvent des cours autographiés de l’époque avec leur objet. Sont enseignées les méthodes positive et historique, ainsi qu’une analyse comparée. Le chef de bataillon Maillard amène la méthode des cas concrets en enseignant la bataille de Saint-Privat (1870). Le chef de bataillon Bonnal enseigne quant à lui le cours d’histoire militaire et tactique générale et de stratégie. On aperçoit ainsi une confusion dans l’emploi des termes. Entre 1896 et 1906 existe une période de crise interne amenant une anarchie intellectuelle. À cette époque, Foch enseigne la division et le corps d’armée. La bataille de Moukden (guerre russo-japonaise, 1905) devient une référence. Aujourd’hui les cours de l’École de guerre relèvent de cours théorique avec en plus le « staff-ride » qui est une recomposition de l’opération Overlord.

Il y a eu un effet de mode autour de la global history qui a emmené l’histoire de l’opération en elle-même. Cela a entraîné le rejet de l’histoire bataille. Il n’est pourtant pas inné de créer une embuscade, etc. La réalité est que plus on est dans la technique et plus l’histoire bataille trouve son intérêt.

Au sein de l’École navale, la formation historique est un véritable besoin car les élèves sont des scientifiques. Les statistiques ont d’ailleurs montré que les élèves officier de marine aiment de plus en plus l’histoire. À partir des années 2000, l’histoire doit servir à la compréhension de l’action et du monde, au développement de l’éthique professionnelle et aux réflexions pratiques de commandement. Cet enseignement de l’histoire s’établit ainsi dans la réalisation de deux objectifs : enseigner une culture commune à tous les marins et aider à la compréhension du monde professionnel.

Au sein de l’École de l’air, l’histoire sert pour l’éthique. En se basant sur des événements marqués par des exactions militaires, le cours d’éthique permet d’étudier une opération pour ses aspects éthiques, ses comportements déviants, les jugements rendus à son propos et en quoi cette opération est énigmatique. L’exemple pris fut celui de l’opération My Lai en 1968 au Vietnam. Elle s’est traduite par un massacre et des destructions sans exception. La presse a parlé d’« ivresse meurtrière ».  504 Vietnamiens ont été tués. L’événement est mystérieux et il nous revient de l’expliquer. Il n’y avait pas de prétexte pour tuer, il s’agissait d’une compagnie classique, il n’y avait pas de dérapage ou d’ordre de tuer ; en somme une guerre propre. De plus, les boys viennent d’un pays démocratique et savent que des sanctions seront appliquées en cas de dérapage. Plusieurs variables entrent alors en jeu :

  • La distance du haut commandement
  • Les ordres flous
  • Le mauvais briefing
  • Le capitaine qui a connu beaucoup de pertes et qui voulait peut-être se venger
  • Le lieutenant qui n’avait pas d’état d’âme.

Il faut prendre en compte que les centres d’entraînements sont très durs, mais aussi l’effet de groupe, le racisme envers les Vietnamiens, la mission (search and destroy), l’ennemi invisible qui se mélange à la population, l’incompréhension des enjeux de la guerre. L’exercice de la violence apparaît alors comme un acte structurant.

Beaucoup de documents ont été produits à propos de la Première Guerre mondiale mais sans avoir une vision unique de la guerre. La nécessité d’une vision unique s’est traduite par l’apparition de la doctrine. Elle se fige entre 1920 et 1940 alors qu’elle doit être mobile. La question du terrain devient ainsi fondamentale. Le RETEX apparaît d’abord dans l’armée américaine afin de mieux former ses troupes à l’issue de la guerre du Vietnam. Le RETEX se codifie au XXIe siècle et c’est à partir des années 2000 que l’ensemble des armées occidentales se dotent de cellules RETEX aidant à la prise de décision. Le Centre de Doctrine et d’Enseignement Supérieur a été créé en 1999. En 2004 il se sépare pour former deux entités : le Centre d’Enseignement Supérieur de l’Armée de Terre et le Centre de Doctrine d’Emploi des Forces. En 2016, ils fusionnent de nouveau pour former le Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement. Il se concentre sur trois points : la doctrine, l’enseignement et la communication. Le RETEX suppose une analyse critique d’une situation ante. 90 % de sa source est ce qui revient du terrain (comptes rendus de fin de mission). Les historiens doivent chercher dans l’histoire des opérations pour analyser des échecs et des victoires en soutien au RETEX. Les limites se trouvent dans l’autocensure des comptes rendus de fin de mission et dans l’utilisation des seules informations des officiers supérieurs. On peut aussi se demander si cette doctrine, qui est une communication vers les autres armées, ne leur donne pas trop d’informations…

III. Acteurs-témoins

       Le témoignage se trouve à l’origine de l’Histoire et de l’épopée. C’est à la fin des années 1920 qu’il commence à y avoir une approche raisonnée des témoignages. On s’éloigne de l’approche sentimentale du témoignage car elle peut être trop subjective. On observe que les témoignages des officiers supérieurs paraissent plus importants pour les historiens car ils peuvent offrir des détails qui ne sont pas dans les archives. Ils permettent d’avoir des renseignements sur des événements trop brusques pour laisser des traces. Le témoignage peut ainsi s’utiliser à différents niveaux (rédaction, compte rendu, mémoires, etc.), mais il faut en avoir un usage prudent (attention aux non-dits). Il faut en tout cas retenir que les archives sont autant une construction intellectuelle que le témoignage.

Les mémoires des combattants permettent aussi parfois de mieux comprendre l’histoire des opérations militaires. C’est le cas des mémoires des combattants de l’Armée de libération nationale (A.L.N.). Ces mémoires sont le fait de combattants ayant stationné en Tunisie. Ils exposent les motivations des autorités algériennes, qui laissent l’armée française construire des barrages à la frontière tunisienne. Mais elles relatent aussi l’origine des premières attaques de l’A.L.N. contre l’armée française, qui seraient dues aux pillages de biens organisés par l’armée française. D’autres opérations servaient à franchir les barrages pour ravitailler les maquis. L’inaccessibilité des archives algériennes sur la frontière tunisienne est compensée par ces mémoires.

Thucydide est le premier à avoir utilisé les témoignages oraux. Pourtant la communauté historique est hostile aux témoignages. L’École méthodique ne s’intéresse pas à l’histoire immédiate (minimum de cinquante ans). Le Service Historique de la Défense Air a utilisé l’enquête orale à partir de 1974. Il y a trois aspects chronologiques : la préparation de l’enquête, l’enquête et l’exploitation. Il faut avoir des informations poussées pour interroger le témoin.  Il faut créer une relation de confiance, d’où l’importance du choix du témoin et du lieu. Il ne faut pas oublier de prendre du recul par rapport à la parole. L’enquête orale peut ainsi permettre de palier les archives inaccessibles des OPEX récentes.

Les gendarmes avaient le rôle de traquer les déserteurs de la conscription. Ils ont aujourd’hui un rôle de maintien de l’ordre dans les zones armées et de gestion de sortie de crise. Toutes ces missions peuvent être étudiées grâce aux procès-verbaux, rapports, bilans, etc.

IV. Historiographie : l’écriture de l’histoire par l’Armée

        Les Armées françaises dans la Grande guerre sont parues en 107 volumes. Leur rédaction a été décidée par l’État-Major des Armées le 24 novembre 1919. Les avis étaient partagés sur la forme : certains voulaient des documents sans explications (ce qui a été fait aux États-Unis), d’autres voulaient une histoire plus condensée pour un meilleur prix (cas de l’Allemagne). La France, comme le Royaume-Uni, a décidé de mélanger ces deux approches. Le contenu relate les opérations au niveau du corps d’armée. Il n’y a pas d’étude politique, sociologique, citation de héros (généralement en annexe), pas d’apparition de l’ennemi. Cette œuvre a peu de crédit pour les historiens à cause notamment de la censure présente pendant la Grande Guerre : on avait besoin de témoignages mais le Service historique voulait de la neutralité. Les Armées françaises dans la Grande guerre est dont un échec commercial, mais il a servi pour les archives.

En 1916 est créé le service historique dans les archives au sein de l’État-Major de la Marine afin de distinguer les archives des affaires courantes. Le Service historique de la Marine est mis en place en 1919. L’ampleur des pertes conduit à prendre des mesures conservatoires : il faut sécuriser les archives. Pour Leygues et Castex, il faut tirer les leçons de la Première Guerre mondiale (guerre sous-marine et blocus). Castex va pointer que la collecte et le classement des archives doivent être achevés avant d’en faire une synthèse. Aujourd’hui, la production du Service Historique de la Marine porte sur des études à usage interne, des récits factuels et chronologiques. Ces ouvrages sont à destination des décideurs et des officiers en formation.

La production de sources émises par les services de l’État sont contraints par une censure militaire sur le détail des opérations. À propos de la Première Armée il y a eu plusieurs journaux ainsi que des publications de synthèses avec des photos. Le général De Lattre a écrit des ouvrages sur la Première Armée avec la même grille de lecture et les mêmes sources que les publications déjà faites. Il a voulu réformer son service presse pour que les mémoires puissent servir aux historiens. Le problème réside dans le fait que les mauvais points de sa campagne ne sont pas cités : les problèmes de commandement, l’arrivée tardive de matériels, etc. Les historiens sont ainsi coincés par les sources émises par l’armée.

Le Service des études historiques et géographiques de l’Air est créé en 1934, juste après la création de l’armée de l’Air. Il renaît comme Service historique de l’armée de l’Air en 1945. Son but est d’écrire l’histoire officielle de l’armée de l’Air. Des communications et articles sont publiés régulièrement, notamment dans la Revue historique des armées. Une section d’histoire orale a été créée en 1974 : les témoignages éclairent les archives et pallient les lacunes. Cette section possède 968 témoignages oraux. Le Service historique de l’armée de l’Air permet ainsi de valoriser l’importance du facteur aérien notamment à travers les thèmes de la supériorité aérienne et de la maîtrise de la troisième dimension.

V. Histoire matérielle et sources non-narratives

        Afin d’étudier les pertes humaines, le recours à l’approche quantitative est la plus pertinente car elle permet d’échapper à certaines conditions. Elle permet une analyse comportementale qui a montré le lien important entre le moral et la maladie lors de la Seconde Guerre mondiale. La maladie a beaucoup touché la Leibstandarte-SS-Adolf Hitler. Cette approche quantitative permet de montrer qu’il y a eu en réalité environ 60 000 morts côté français entre 1939 et 1940 contre les 120 000 annoncés. Les tableaux établis démontrent aussi la vérité sur les pertes allemandes en Normandie lors de l’été 1944, nettement moins élevées que celles spécifiées : ils permettent ainsi d’établir les batailles les plus meurtrières. On se rend compte qu’il y a plus de 9 000 cas de blessures. Il faut aussi prendre en compte les pertes psychologiques car elles peuvent expliquer beaucoup de chose. Elles peuvent expliquer l’état d’esprit psychologique du chef qui a subi de lourdes pertes alors qu’il n’a perdu que cinq hommes.

Les textes ne donnent pas toutes les informations dont on aurait besoin. L’archéologie permet de se servir des vestiges matériels. L’emploi de l’archéologie dans l’histoire des opérations militaires s’est développé aux États-Unis dans les années 1970 et en France dans les années 1980. C’est à partir de cette période qu’il y a eu une meilleure prise en compte des vestiges de la Première Guerre mondiale. Elle est devenue la période la plus étudiée en archéologie en France. L’archéologie peut renseigner au niveau tactique, voire même au niveau du soldat (par exemple le contenu d’un sac). Elle aide ainsi à la compréhension du déroulé d’une bataille.

La cartographie amène de la précision dans les opérations. Il est intéressant de voir les choix faits par l’auteur de la carte. Cette dernière permet la connaissance du terrain. Le contraire existe aussi : le déficit en connaissance géographique peut être compensé par la connaissance du terrain (exemple de la Guerre d’Algérie). La cartographie renseigne sur le type de la mission (corrélation entre le nombre d’impressions et le type d’opération). Aujourd’hui il y a une forte demande de plan de villes car cette géographie militaire sert notamment aux forces spéciales. La cartographie reste tributaire des doctrines militaires.

Illustration : logo du Service historique de la Défense.

Par Vincent Arbo


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s