Le chirurgien, le tailleur, le soviet et le Silovik : la stratégie nucléaire russe en Europe (Conférence)

Illustration conférence n°4

Compte rendu de la conférence organisée le 13 février 2017 par la Chaire des grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cette conférence est par ailleurs disponible en vidéo sur la chaîne YouTube de la chaire.

Intervenants : Thomas C. Moore[1], analyste réputé pour son travail au sein du service de recherche du Congrès des États-Unis ; Corentin Brustlein[2], chercheur et responsable du Centre des études de sécurité de l’I.F.R.I. et du programme Dissuasion et prolifération.

***

M. Moore débute son propos par quelques remarques sur la stratégie elle-même.

La stratégie russe

        Quand on regarde les forces nucléaires, on a l’impression que « le ciel est sur le point de tomber sur nos têtes » : missiles russes ou coréens. Cependant, M. Moore n’est pas très inquiet car il pense que les Russes adorent envoyer quelques avions ici et là ou encore entendre Fox News dire que des bombardiers russes ont traversé le Golfe du Mexique. La presse, tous les médias, ne savent pas analyser la stratégie et ne comprennent pas la mission de ceux d’entre nous qui se sont engagés dans les questions stratégiques. La situation actuelle ne lui paraît pas nouvelle. Actuellement, nous faisons face à beaucoup de mauvaises interprétations de la pensée russe notamment aux États-Unis. L’important est d’en venir au fait et non pas aux fausses nouvelles. Le titre de la conférence vise à expliquer quels sont les rôles de la Russie. Les États-Unis ont commencé à parler de « dissuasion adaptée ». C’est dans l’administration Bush que cette stratégie est devenue un véritable concept mais tout cela est né en Russie. « Silovik » est un terme désignant les puissants, les anciens membres du K.G.B., qui sont à la tête de la Russie. « Soviet » est un terme assez simple mais qui est très menaçant. Les forces dont dispose la Russie remontent aux années 1980-1990 et sont aujourd’hui en cours de remplacement. La stratégie de frappe massive a toujours fait partie de la stratégie russe. En effet, la stratégie est une question de choix. La politique est différente de la stratégie mais « c’est ce que l’on écrit, ce que l’on dit, ce que l’on fait et ce que l’on construit ». Pour la Russie c’est tout ce que font les autres qui la menace. Ils ont envahi la Crimée car nous n’étions pas loin (OTAN). C’est notre action qui a déstabilisé la Russie. Du point de vue russe, un article publié en 2011, signale que « l’arme définit la doctrine qui existe en tant que réalité par opposition à la doctrine déclarée ». Le système d’arme est la base du comment l’on doit être évalué par les autres. Si on demande aux Américains de citer un pays dans le monde dont les armes servent de stabilisant, ils répondent que « c’est une très bonne question ». Tout un chacun pense que sa propre action est stabilisante. Pourquoi la Russie enverrait-elle des avions près de la France ? Ce sont des bombardiers nucléaires. Cependant, il ne s’est rien passé. C’était la quatrième fois que la Russie envoyait des avions. La Russie envoie quelque chose de visible et observe notre réaction. Vladimir Poutine a appelé les V.K.S. (les forces russes aérospatiales) pour un exercice qui a mobilisé 45 000 soldats et la force aérienne. Les Russes ont actuellement une politique de « new look » dans leur défense. Ils font des exercices impromptus parfois. Ce qu’ils essaient de faire n’a rien de bien sophistiqué. Ils ont une théorie de contrôle réflexif. Ils passent par le renseignement étant donné que c’est ce qu’ils savent faire le mieux.

Escalade et désescalade

        Aujourd’hui on part du principe, partiellement vrai, qu’en Europe la Russie a une politique d’escalade et de désescalade. Si l’on est Russe, on voit la guerre nucléaire comme un spectre de possibilités. Vladimir Dvorkin[3], chargé de l’Académie stratégique russe et père probable des systèmes de lancement, signale que c’est de cette manière que fonctionne la stratégie russe. La mise en œuvre du plan de guerre est la victoire. Certes il y aura beaucoup de dégât et de morts mais le leadership sera en sécurité dans un bunker. Même si tout est supprimé (communications, etc.) il y a une réponse automatisée russe face à la menace. Tant que le système fonctionne et que la guerre continue c’est la victoire. C’est une vision de la victoire très soviétique, très inhumaine. Si l’on prend l’idée de contrôle de l’escalade cela signifie que celui qui contrôle le rythme de la bataille rythme les pertes et les gains. Les Russes ont perdu leurs moyens conventionnels à la chute de l’empire soviétique. Les États-Unis ont commencé à retirer leurs missiles d’Europe avec le premier président russe. L’essentiel des ogives est parti sous l’eau dans les sous-marins. En temps de paix, de crise ou de stabilité les forces ne sont ainsi pas visibles. Certains Russes pensent que les Américains ne sont prêts que pour utiliser des frappes préventives. Les Russes sont doués pour expliquer que quelque chose qui est de la stabilité pour nous peut être une menace pour eux voire pour le reste du monde. La Russie a beaucoup d’armes nucléaires et peu d’armes conventionnelles. Dès 1993 les choses changent : la Russie abandonne le principe du « non-emploi en premier ». Puis viennent les concepts de conflits régionaux, mondiaux, de guerres à grande échelle. Aujourd’hui nous avons même des conflits locaux. En 1999 a eu lieu le Kosovo. Les Russes ont décidé que, dans certains conflits régionaux armés (la Tchétchénie en 2000) il y avait une possibilité d’utiliser des armes nucléaires « non stratégiques ». Ce concept d’un premier emploi limité des armes nucléaires a pour objectif de mettre un terme rapidement à un conflit conventionnel. Le nucléaire est d’ailleurs intégré dans tous les exercices militaires depuis le Livre Blanc de 2004 : Immediate tasks of development of the armed forces of the Russian federation. Aujourd’hui, dans la doctrine russe, la guerre locale n’est pas encore une guerre dans laquelle on puisse utiliser des armes nucléaires.

M. Moore insiste sur le concept de l’escalade pour la désescalade. En 1999, dans le journal officiel russe, deux colonels et un officiel russe ont écrit un article sur la désescalade bien que ce concept ne soit pas russe. C’est un article très difficile à comprendre, conçu comme une suite de questions sur ce qu’il convient de faire pour éviter un conflit avec les États-Unis par la dissuasion. À chaque échelon, une mesure est prise et différentes armes sont associées. La meilleure solution est un missile de croisière envoyé de la mer : donc d’un porte-avions. Le missile serait envoyé depuis les eaux internationales et non un territoire souverain ; ce qui amoindrit les problèmes diplomatiques. La question est de savoir si l’on peut provoquer ou non les États-Unis. Les frappes nucléaires sont entrées dans ce débat. Nikolaï Patrushev[4] souhaite, après la guerre de Géorgie en 2008, intégrer la possibilité d’utiliser les armes nucléaires dans la définition de conflit local. Dmitri Medvedev voulait le nouveau traité START. Beaucoup de documents ont fuité dans la presse à ce moment-là. Obama est élu en 2009 et continue de réduire la possibilité d’utilisation des armes nucléaires dans les conflits. Les Russes font le contraire. Puis survient la guerre de Crimée. En 2014, une nouvelle doctrine est édictée par la Russie. C’est la première fois qu’est intégré le fait qu’il y ait une dissuasion « nucléaire ou non nucléaire » pour éviter le déclenchement de conflits locaux. La vitesse est le point essentiel dans les guerres à venir pour ne pas s’exposer à des représailles. Les forces russes sont en train de se moderniser. 60 % du parc nucléaire sera renouvelé avant la fin de l’année. Ce projet est ambitieux mais les Russes n’en sont pas loin. Moscou a également procédé à des essais nucléaires l’an dernier. Selon les États-Unis les Russes violent les traités. Nous pensons que nous sommes tous à la portée d’un missile russe car les Russes font parfois des choses insensées. Les Russes ont mis en œuvre le projet 42.02 relatif aux systèmes de silos qui vont être remplacés pour lancer des dispositifs hypersoniques. La trajectoire de ces missiles peut être soit balistique soit dynamique. Des Américains se sentent proches de la Russie d’un point de vue nucléaire aujourd’hui.

Intervention de Corentin Brustlein

M. Brustlein débute son propos par deux précisions :

  • Il existe un décalage entre ce que nous savons de la doctrine nucléaire russe et sa pratique. Quand on publie sa doctrine cela équivaut à envoyer un message. Mais il n’y a pas de déclaration claire de la doctrine nucléaire russe.
  • Les manifestations extérieures via les exercices. Quand on regarde la pratique nous voyons un tableau différent de la doctrine. Nous pouvons observer que le message envoyé est qu’il y a un rôle plus grand pour les armes nucléaires en Russie que ce qu’il y a dans la doctrine.

Cela envoie un message dangereux à d’autres pays nucléaires tels que la Chine ou encore la Corée du Nord. Ce type d’ambiguïtés sur le seuil du passage au nucléaire est créé délibérément. Cela affaiblit la stabilité stratégique au sens ancien (situation en temps de crise dans laquelle les États nucléaires n’ont aucune incitation à frapper les premiers). Nous avons beaucoup oublié de choses que nous connaissions. La Russie entretient délibérément son manque de transparence. Elle a beaucoup investi dans les technologies pour combattre la supériorité d’informations de l’Occident. La culture militaire et stratégique de la Russie, obsédée par la mentalité de siège et la crainte de la surprise, peut être tentée par l’attaque préventive. Les pays Européens et de l’OTAN ont réduit fortement les capacités miliaires en Europe depuis les deux dernières décennies. L’équilibre militaire va dépendre de plus en plus des nouvelles capacités : guerre de surveillance, guerre électronique, cybernétique, capacités hypersoniques, etc. Il faut donc renforcer la crédibilité de la position de l’OTAN et rétablir la confiance et la transparence du côté russe.

Questions de l’assistance

            Que recouvre exactement la dissuasion stratégique non nucléaire de 2014 ?

Réponse de M. Moore (qui précise ne parler qu’en son nom) : Les Russes ne travaillent pas ensemble et ne savent pas quoi faire. C’est intentionnel. On parle de choix et de stratégie. Les Russes ne se font pas confiance les uns aux autres. Poutine n’utilise pas l’électronique contrairement à Trump. Si on regarde la défense antimissile, elle va proliférer. Il n’y a pas vraiment eu d’évolution majeure depuis les années 1980. Les Russes ont des capacités et si on veut savoir ce qu’ils sont prêts à utiliser, il suffit de regarder la Syrie. C’est un terrain de test. Pour eux, c’est un résultat. D’ici 2021 il faut réévaluer : par exemple START arrivera à son terme. Le contrôle des armements pourrait devenir inexistant. Le plus important est l’Alliance atlantique car c’est comme cela que l’on a gagné auparavant. « Poutine est un tsar, un soviet et un criminel » dit-il mais les Russes sont intelligents et bien intentionnés.

            En capitalisant sur votre expérience du contrôle de l’armement au Congrès, pensez-vous qu’il soit possible que Donald Trump puisse faire bouger les lignes au Congrès et considérer de nouvelles options pour le contrôle des armements ?

Réponse de M. Moore : En 1979, Reagan a fait campagne contre SALT II. Obama a eu un traité de désarmement et de modernisation. Traditionnellement, les Républicains et les Démocrates sont d’un côté ou de l’autre. Le Congrès et en particulier les Républicains ne veulent aucun accord avec la Russie. Ils ont un rôle différent de ce qu’ils ont eu depuis longtemps.

            Question de M. Louis Gautier : Y a-t-il une responsabilité de toutes les puissances nucléaires à maintenir leurs armes nucléaires comme éléments de stabilité et de paix ? Quel est l’équilibre optimal ? Comment cette logique, qui partirait de l’aspect stabilisateur, pourrait recréer un dialogue plus constructif ?

Réponse de M. Brustlein : Il y a une réflexion à avoir sur la notion de « puissance nucléaire responsable ». La part de prévisibilité ne sera jamais parfaite sinon on se sera plus dissuasif. En termes de transparence sur les doctrines, vis-à-vis de la Russie, il faut rétablir un canal de dialogue avec eux. Actuellement ils se perçoivent en situation de force.

Réponse de M. Moore : Le positionnement politique compte beaucoup. Il ne sait pas quel serait l’équilibre parfait. Il ne croit pas que la Russie veuille une guerre nucléaire. Ils veulent rétablir un contrôle sur les régions proches. Son avis est que cela ne va pas nécessairement être comme dans la guerre froide. La France peut jouer un rôle unique dans cette situation. La coopération alliée est un point important. Les Russes ne sont pas impliquées du tout dans l’OTAN donc ont matériellement modifié les faits. La Russie ne va pas disparaître et ce n’est pas une situation bloquée sur le long terme. Il s’agit d’essayer de se rapprocher, de parler un langage commun entre les puissances nucléaires. Il faut un langage multilatéral. Le processus P5 peut ainsi devenir important si l’on va au-delà du processus verbal. On sait communiquer mais la question est le deal. Le désarmement ne va pas se produire donc il faut peut-être parler de contrôle de l’armement.


[1] Il a guidé un certain nombre de négociations tels que les traités START et a de nombreuses publications à son actif. Il fait partie du programme de prévention de la prolifération du Centre pour la stratégie et les études internationales.

[2] Rentré à l’I.F.R.I. en 2008, il y étudie les postures nucléaires, la politique de défense des États-Unis, les processus d’adaptation et de transformation des armées, les opérations militaires contemporaines et la défense antimissile balistique. Il contribue également au blog Ultima Ratio. Titulaire d’un doctorat de Science politique de l’Université Jean Moulin Lyon 3, il a dispensé des cours de « Pensée stratégique » à Sciences Po Paris (Master affaires internationales), ainsi que de « Théorie des relations internationales » (L3 de Science politique) et de « Sécurité internationale » (Master 1 de Science politique) au sein de l’Université Jean Moulin.

[3] Chercheur en chef au Centre pour la sécurité internationale à l’Institut national de recherches Primakov d’économie mondiale et des relations internationales. Dvorkin a été l’un des principaux auteurs de documents de programme sur les forces nucléaires stratégiques de la Russie et les forces de missiles stratégiques. Il a participé à titre d’expert dans la préparation du SALT II, INF, START I et START II.

[4] Il dirige le Comité national antiterroriste (NAK) et le Service fédéral de sécurité nationale (FSB) depuis 1999.


Illustration : un Tupolev Tu-95, bombardier stratégique russe développé à l’époque soviétique, capable de transporter des armes nucléaires.

Par Pierre-Alexis Cameron

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