Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous… (2)

Illustration compte rendu de lecture Émeline

        Les étudiants du Master 2 Pro E.C.A. ont lu pour vous Le jihadisme — Le comprendre pour mieux le combattre de David Benichou, Farhad Khosrokhavar et Philippe Migaux (Plon, 2015, 495 p.).

***

        « [Comparé à la Syrie], l’Afghanistan était de l’amateurisme et une guerre conjuguée en bémol »

         Cet ouvrage de 495 pages est l’œuvre de trois spécialistes du terrorisme islamiste. Leur ambition est de dresser un schéma du phénomène jihadiste, qualifié d’« idéologie extrémiste qui a sa source d’inspiration explicite dans l’islam » et qui utilise cette religion pour mener des actions violentes. Via trois angles d’approches différentes (géopolitique, sociologique et juridique), les auteurs dressent un état des lieux des menaces encourues (partie 1) et des ripostes possibles (partie 2), mettant en avant le fait que le jihadisme pose un problème redoutable en Europe, en tant que menace réelle aussi bien que dans son aspect symbolique, qui remet en cause le vivre-ensemble dans ses fondements.

L’objectif principal de cet ouvrage est de montrer en quoi le jihadisme est différent des formes de terrorisme passées : pourquoi ce fléau contemporain peut-il être qualifié de « nouveau terrorisme » et, de ce fait, comment le contrer ? Pour répondre à ces questions, chaque auteur met en avant les nouveautés du phénomène.

Philippe Migaux, docteur en ethnologie, chercheur étudiant les conflits asymétriques et chargé de conférences à Sciences-Po Paris sur les menaces sécuritaires internationales, montre que les dirigeants jihadistes ont cherché à faire évoluer les méthodes de combat et les modes d’actions de leurs militants. Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et chercheur au Centre d’analyse et d’intervention sociologiques dresse un panorama des « nouveaux terroristes » : désormais, les jihadistes arrivent à séduire dans les mondes musulman et occidental, en particulier les nouvelles générations de convertis. Quant à David Benichou, juge antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris, il évoque les évolutions du droit et les ripostes juridiques mises en œuvre pour faire face à ces nouvelles menaces.

Un fléau contemporain qualifié de « nouveau terrorisme » : nouvelles menaces, nouveaux moyens, nouveaux acteurs

Le nouveau jihadisme : montée en puissance et fragmentation des menaces terroristes (approche géopolitique de Philippe Migaux)

En étudiant en profondeur le jihadisme dans ses dimensions historiques et géographiques, Philippe Migaux met en évidence plusieurs ruptures par rapport aux terrorismes passés.

Le passage d’un terrorisme d’État à un terrorisme religieux constitue une première rupture. La formation de l’idéologie jihadiste s’appuie sur l’idée d’instaurer un État islamique mondial. Le jihad devient une obligation cardinale de l’islam au côté des cinq piliers. Ce sixième pilier consiste en une rébellion armée face à un ennemi intérieur (pouvoir tyrannique) avant d’être étendue à tous les mécréants. Cela entraîne des fractures au sein même du monde musulman (entre chiites et sunnites).

Deuxièmement, la stratégie jihadiste a totalement évolué : ce n’est plus une action collective mais individuelle, qui implique le jihad de l’épée (participation directe au combat) et le jihad de la parole (propagande). On est passé de jihads dispersés à la revendication d’un État islamique (projet d’Ayman Al-Zawahiri). Les attentats du 11 Septembre ont créé une rupture sans précédent : l’apparition d’un terrorisme de masse utilisant les détournement d’avions et l’attentat-suicide. Cependant, le parasitage des révolutions arabes en 2011 et l’expansion des terres de jihad provoquent l’affaiblissement du mouvement fondateur (Al-Qaïda) et l’apparition d’un rival (le groupe « État islamique », ou « Daech »).

La troisième rupture est causée par la mondialisation et le développement du numérique et repose dans l’évolution des modes opératoires privilégiés. Le jihad virtuel (« jihad 3.0 ») est devenu un instrument puissant de propagande. Les vecteurs de diffusion sont désormais multiples (sites web, forums, réseaux sociaux, vidéos, revues en ligne telles que Inspire pour former les loups solitaires) et utilisés pour recruter, communiquer de façon sécurisée, faciliter la préparation d’opérations et maintenir en permanence la menace. Quant au jihad de l’épée (prises d’otages, activités régulières criminelles, attentats), il prend une nouvelle dimension avec l’apparition de Daech. Il permet de financer les activités terroristes par les rançons, échanger des prisonniers et créer une attention permanente dans les médias.

Ainsi, l’organisation des mouvements jihadistes a profondément évolué au XXIe siècle, aussi bien en termes de nombre que de structuration des systèmes. En 2015, la mouvance jihadiste s’est fragmentée en trois modèles autonomes : mouvance Al-Qaïda (centrale, A.Q.M.I., A.Q.P.A., etc.), mouvance du califat (Daech et Boko Haram depuis 2014), mouvance des organisations jihadistes autonomes (groupes domestiques et « loups solitaires »). Cela entraîne un développement des menaces dans les pays occidentaux à cause des rivalités entre organisations cherchant à gagner en légitimité. De ce fait, les frappes jihadistes ont pris un nouvel élan. La France est particulièrement visée dès les années 1990 (attentat du R.E.R. B à Paris en 1995, voiture piégée à Lille en 1996, etc.) jusqu’aux évènements de Charlie Hebdo, des sept meurtres commis par Mohammed Merah en 2012 aux derniers attentats de novembre 2015.

Enfin, les acteurs de la menace jihadistes sont de plus en plus diversifiés.

Une mutation des djihadistes : de nouveaux martyrs pour de nouvelles ambitions (anatomie de la radicalisation par Farhad Khosrokhavar)

Il est absolument crucial de comprendre qu’il n’y a pas de profil type du jihadiste européen. Dès 2001, le visage du jihadiste change en Occident. Désormais, le terrorisme est réalisé par des « terroristes maison », des jeunes nés ou ayant longtemps vécu en Europe qui adoptent une attitude aux antipodes des démocraties européennes. De plus, les aspirants au jihad sont aujourd’hui issus des « jeunes de la cité », des classes moyennes, des classes d’âge de plus en plus jeune (15-17 ans), et sont de plus en plus des filles et des convertis. Les explications sont multiples. Si elles reposaient auparavant davantage sur un sentiment d’injustice et une volonté de représenter un groupe malmené, c’est désormais la volonté d’imiter, d’être reconnu et de se forger une identité qui semble primer. De plus, de nouveaux types de terroristes émergent : individu isolé (Mohammed Merah), individu « désaxé » (trouble mental) ou encore « loup solitaire ». Enfin, la radicalisation jihadiste semble être de plus en plus réalisée au sein des prisons, qui deviennent le lieu privilégié de la frustration et de la propagande.

De nouvelles ripostes face à de nouvelles menaces

Une dé-radicalisation est-elle possible en France ?

Selon Farhad Khosrokhavar, mettre des centaines de jeunes en prison serait contre-productif car ils en sortiraient plus haineux contre la société, voire plus radicalisés. La volonté est d’agir sur le terrain de la prévention : réduire l’idéologie jihadiste en étudiant les phénomènes de radicalisation.

Les défis de la répression : un nouveau droit ? — Analyse de David Bénichou.

Le tour d’horizon de l’architecture de la défense et de la sécurité réalisé par l’auteur permet de montrer que la France est dotée de dispositifs et de moyens variés. Créé en 1986, le dispositif français de lutte antiterroriste est, depuis, centralisé et perfectionné (six services de renseignements, procédures dérogatoires de droit commun…). Le dispositif est modifié au gré de l’actualité et du nouveau terrorisme (loi du 13 novembre 2014). Il met cependant au défi la lutte antiterroriste car il s’agit d’un phénomène massif, prosélyte, maniant les outils modernes de communications et poursuivant un objectif totalitaire où le mépris de la vie est une marque de fabrique.

Des progrès restent donc à faire : « Le judiciaire est marqué par la force en termes de droit mais faiblesse des moyens, ce qui est l’inverse pour les services de renseignements » (p. 340). Or, le traitement de ce phénomène repose sur l’acquisition du renseignement, la phase d’enquête et le traitement judiciaire.  La coopération entre les services judiciaires et ceux du renseignement est donc primordiale. H. G. Wells disaient : « Les hommes savent construire des murs, mais doivent apprendre à bâtir des ponts ». Si les récents attentats ont eu « l’avantage » d’engendrer de nouvelles lois relatives à la lutte contre le terrorisme, le dispositif est encore loin d’être parfait. Selon le juge Bénichou, les moyens ne sont peut-être pas bien répartis, les infractions sont peut être mal définies : soit trop larges (association de malfaiteurs à caractère terroriste, art.421-2-4 du Code pénal), soit trop étroites. De plus, la communauté internationale ne s’est toujours pas mise d’accord sur une définition du terrorisme. « Alors comment espérer caractériser un projet terroriste de la part d’une personne qui prétend aller défendre un peuple contre un tyran ou aller faire de l’humanitaire ? » (p. 373).

Loin d’être un phénomène nouveau, le terrorisme est renouvelé. C’était il y a quelques années l’ennemi proche qui était visé (régimes tyranniques tenant le pouvoir dans les pays musulmans concernés). Aujourd’hui, c’est  l’ennemi lointain qui est touché. Le jihadisme souhaite conquérir le « monde infidèle », combattre l’impérialisme américain et les démocraties occidentales. Mais paradoxalement, « l’essentiel des victimes du jihadisme se trouvent dans le monde musulman, pas en Occident » (p. 282).

« La démocratie est une religion, et celui qui prend comme religion une autre que l’islam ne sera jamais agréé par Allah » (p. 80).

Critique

Au cœur des événements actuels, cet ouvrage permet d’approfondir nos connaissances sur le jihadisme afin de ne pas se cantonner à une vision trop étroite et influencée par les médias. Il présente l’avantage d’aborder trois thématiques complémentaires et d’avoir ainsi une approche globale de la montée en puissance du jihadisme renouvelé.

Le jihadisme — Le comprendre pour mieux le combattre est une lecture utile pour toute personne souhaitant s’impliquer dans la lutte antiterroriste ou intégrer les services de renseignement français. Les auteurs détaillent les évolutions et les nouvelles tendances du phénomène jihadiste afin de mieux le comprendre et donc mieux le combattre. L’ouvrage permet de s’intéresser aux thématiques actuelles et aux multiples questions que le citoyen se pose : que fait le Gouvernement ? Que font les services de renseignement ? Que fait la justice face à ces terroristes ? Allons-nous bientôt être frappés par une attaque cyberterroriste ? Quels sont les enjeux de demain (risques d’attentats N.R.B.C., par exemple) ?

Cet ouvrage est à mettre en perspective avec L’histoire du terrorisme, de l’Antiquité à Daech, de Gérard Chaliand et Arnaud Blin, et avec les propos d’Alain Bauer, professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers, enseignant la criminologie, notamment sur le sujet des loups solitaires. Ce dernier considère qu’ils servent surtout de prétexte lorsqu’un projet d’attentat n’a pas été repéré à temps alors que l’ouvrage ici étudié pointe la montée particulière de ces individus agissant sans directives précises.

Par Émeline Marly


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s