Conférence : le nouveau face à face russo-américain et ses conséquences sur l’Europe

Illustration Chaire grands enjeux stratégiques contemporains conf n°3

Compte rendu de la conférence organisée le 6 février 2017 par la Chaire des grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cette conférence est par ailleurs disponible en vidéo sur la chaîne YouTube de la chaire.

Intervenants : Dmitri Trenin, directeur du Centre Carnegie de Moscou ; Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.

***

Intervention de M. Dmitri Trenin :

        M. Trenin précise qu’il ne se restreindrait pas à la relation américano-russe dans son exposé mais qu’il aborderait une réflexion sur la grande stratégie de la Russie.

Le cœur de son intervention repose sur l’idée que les évolutions que connaît actuellement le positionnement stratégique russe dans le monde vont probablement entraîner une activité de la Russie sur la scène internationale très différente de ce que l’on a pu voir jusque-là puisque, selon lui, « tout ce qui est nouveau commence par l’échec de ce qui a précédé ». Depuis la fin des années 1980, le plan A de la Russie et sa stratégie tournaient autour de l’intégration du pays dans un Occident en expansion. C’était la stratégie principale de la Russie jusqu’en février 2014. Une autre stratégie tournait autour de l’intégration, mais celle des anciennes républiques de l’U.R.S.S. cette fois, dans une « grande Russie ». Les projets de M. Poutine étaient pourtant déjà obsolètes. Il espérait créer une union eurasienne à part entière, qui reviendrait à intégrer la plupart des anciennes républiques soviétiques en son sein. Le conflit ukrainien a tué dans l’œuf ces deux stratégies. Aujourd’hui, la Russie n’a plus l’intention de s’intégrer à l’Occident. Il n’est pas non plus envisageable de recréer une union digne de ce nom : la position d’Alexandre Loukachenko, président de la République de Biélorussie, illustre bien l’attitude de Minsk face à quelque intégration que ce soit à la Russie. Ces deux échecs laissaient donc la Russie sans aucun grand concept de politique extérieure. La situation, depuis trois ans, n’a fait que s’approfondir ; il s’agissait de prendre un nouveau départ. M. Trenin estime que ce nouveau commencement est déjà visible à l’heure actuelle : il a donc présenté cette nouvelle stratégie.

            La géographie russe

La Russie n’a pas changé de localisation géographique. Ce qui a changé, c’est son attitude face à cette localisation. Les Russes s’étaient longtemps considérés comme faisant partie de l’Europe, même s’ils n’étaient pas reconnus comme tels par les autres Européens. De nos jours, cette réflexion a évolué vers un positionnement de la Russie non pas à la périphérie de l’Europe et de l’Asie mais comme un pays du nord de l’Eurasie centrale. Le voisinage russe est immense. C’est un pays de la taille d’un continent avec une population modeste, pluriethnique et pluriconfessionnelle. L’échec des deux tentatives intégrationnistes avec l’Occident et la petite Eurasie (les anciennes républiques soviétiques) a mis de côté la question de l’intégration. La Russie compte toujours s’intégrer, mais dans le monde globalisé lui-même et non pas dans un quelconque espace régional. Les désirs russes d’intégration n’ont jamais été plus forts que la résolution de ses dirigeants à préserver l’indépendance stratégique de leur pays. Ainsi, la Russie ne s’est pas intégrée à l’espace européen par refus de la domination américaine. Les dirigeants russes s’accommodent parfaitement d’un ordre mondial oligarchique, supposant le consensus de plusieurs grands acteurs sur les éléments les plus saillants des relations internationales. À l’inverse, ils sont totalement opposés au concept de domination hégémonique d’une seule puissance. D’où leur amour immodéré pour le Congrès de Vienne. Les Nations Unies ne sont acceptables pour la Russie que dans la mesure où le pays dispose d’un droit de veto au Conseil de sécurité (qu’il ne manque d’ailleurs pas d’utiliser).

            Les enseignements des trente dernières années

Tout d’abord, les Russes ont compris que toute idéologie est au mieux futile et au pire catastrophique si l’on s’en servait pour façonner la politique étrangère. Autre enseignement : les empires n’ont aujourd’hui plus de sens. Or la Russie est en pleine transition entre l’empire qu’elle était et la grande puissance qu’elle espère demeurer. En étudiant le destin des grands empires, on comprend qu’ils ne s’effondrent pas du fait d’insurrections dans les périphéries (qui peuvent être écrasées) mais lorsque la partie la plus centrale de l’empire s’en lasse. Et c’est bien la Russie qui s’est retirée la première de l’U.R.S.S. L’élection de Donald Trump ne serait-elle pas la manifestation d’une lassitude au cœur de l’empire américain…? Une grande puissance est un pays qui n’en laisse aucun autre s’imposer face à lui, même en cas d’escalade il est possible de résister à condition d’accepter d’en payer le prix. C’est ce qu’ont compris les Russes : la géopolitique fait encore partie de ce monde, les annonces de sa mort étaient prématurées ; l’économie seule ne fait pas tout, il faut être armé et prêt à utiliser la force si nécessaire. Ces dernières années, l’État russe a beaucoup investi pour que son armée soit un instrument utilisable de sa puissance à l’étranger, c’est ce que l’on constate aujourd’hui en Ukraine et en Syrie.

La volonté politique quant à elle, permet à un pays de mobiliser ses ressources et de faire ce que jugent juste ses dirigeants, dirigeants qui sont approuvés par la population : M. Poutine a compris qu’il fallait qu’au moins les deux tiers du peuple continuent de le soutenir.  Mais, en contrepartie, le peuple russe attend de ses dirigeants qu’ils gouvernent de façon assez autoritaire. La realpolitik est encore bien présente dans l’esprit de M. Poutine : il voit les États comme de grands acteurs, en tout cas ceux qui ont les moyens de mettre en œuvre leurs politiques, ceux qui agissent. Pour autant, la Russie ne suit pas forcément la realpolitik traditionnelle :  après la Seconde guerre mondiale, la Russie estime la paix autant que les autres pays, après la guerre froide et l’affrontement avec l’autre superpuissance, après être passée à quelques minutes d’un cataclysme nucléaire, c’est un pays qui connaît la valeur de l’équilibre et de la modération, de politiques saines. Mais de plus en plus en Russie, tout tourne autour de la puissance et de l’utilisation de la puissance. M. Poutine utilise la puissance militaire parce qu’il peut l’utiliser : s’il avait la puissance économique américaine, il utiliserait lui aussi des sanctions. Deux choses compte à ses yeux :  garder le pays uni et rétablir le rôle de la Russie en tant que grande puissance reconnue comme telle par la communauté internationale.

            La grande stratégie russe

La grande stratégie émergente de la Russie est de se poser en acteur mondial, intégré à la mondialisation en tant qu’entité unique, sans se joindre à l’Occident ou à la Chine. Cela ferait de la Russie un acteur international de grande taille, assez souple, qui pourrait tirer son épingle du jeu au XXIe siècle à condition que son économie se porte bien.

À l’échelon régional, jusqu’en 2014, la stratégie russe était fondée sur une grande Eurasie, s’étirant de Lisbonne à Vladivostok. Après 2014, cette stratégie semble avoir été remplacée par une Eurasie qui irait de Shanghai à Saint-Pétersbourg ; les bonnes relations russo-chinoises apparaissent dès lors comme un facteur essentiel dans la mise en œuvre de la stratégie russe.

Pour autant, la Russie n’accepte aucune domination, pas plus chinoise qu’américaine. Ses partenariats se caractérisent par l’idée qu’elle n’ira jamais contre ses associés mais sans aller toujours dans le même sens qu’eux ; elle garde toujours une marge de manœuvre. Par exemple, la Chine ne reconnaît pas la Crimée comme faisant partie de la Russie et la Russie est neutre quant aux îles de la mer de Chine du sud. C’est le gage de l’équilibre de la relation russo-chinoise. Moscou souhaite par ailleurs inclure la Chine dans son réseau de relations avec les autres pays du monde pour que le leadership de l’Eurasie soit une entreprise collective plutôt qu’une sphère de rivalité entre Europe, Asie et Russie. La supériorité russe par rapport à la Chine n’est pas éternelle, M. Poutine se sert donc de toutes les armes à sa disposition pour que la Russie soit dans la meilleure situation possible dans sa relation avec ses voisins asiatiques.

La faiblesse principale du pays aujourd’hui réside dans ses élites : c’est la première fois qu’elle est à ce point composée de cadres de piètre qualité, ne servant que leurs propres intérêts et non pas ceux du pays. Cette faiblesse fondamentale pourrait être fatale à la Russie.

En conclusion de son propos, M. Trenin rappelle que l’Europe s’inscrit toujours dans la grande Eurasie de la Russie et que, dans le cadre de sa stratégie, la Russie reste européenne par ses racines et son histoire, même si elle se distingue aussi de l’Europe. Cette distinction déterminera la relation entre Russie et Europe. Les Russes ne profiteraient pas d’un effondrement de l’U.E., qui serait plus un frein qu’autre chose, tout comme ils ne cherchent pas à soumettre à nouveau les pays d’Europe de l’Est, qui sont dans une attitude post-coloniale et ont eux aussi compris les défauts de l’empire. L’U.E. soutient à bout de bras l’Ukraine, alors que la Russie aurait été incapable de le faire si ce pays avait accepté d’entrer dans l’union eurasienne russe.

M. Trenin rappelle en conclusion que tout ce qui vient d’être présenté étaient ses impressions. Il ne s’est intéressé qu’à quelques points uniquement. À son sens, la présidence de M. Trump va certainement changer la donne dans le monde. Sa présence est un séisme dont les conséquences sont encore inconnues et impossibles à prévoir.

Intervention de M. Bruno Tertrais :

M. Tertrais pose quatre grandes questions, de la moins importante à la plus importante :

        Est-ce que 2014 est bien la date d’un grand tournant ? D’autres analystes parlent de 2012 et mettent en avant l’évolution presque constante du pouvoir depuis 1999 vers la centralisation et la radicalisation, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Réponse de M. Trenin : donner une date précise est difficile. Certains parlent en effet de 2012, ou 2014, voire 2011. Cette dernière date correspond au moment de l’intervention occidentale en Libye et de la perte de confiance de M. Poutine en l’Occident. C’est aussi cette année que Mme Merkel a encouragé le président Medvedev, ce qui a été perçu par M. Poutine comme une ingérence dans les affaires du Kremlin. Mais jusqu’en 2014, la trajectoire générale de la Russie restait l’intégration : les jeux de Sotchi sont organisés dans ce but, pour impressionner le monde et montrer que la Russie est un pays moderne.

        La Russie a-t-elle vraiment une grande stratégie ? La grande stratégie est bien souvent ce que les analystes politiques reconstruisent a posteriori. M. Poutine est-il déjà un stratège ? M. Poutine a une vision, c’est un bon tacticien mais il n’est pas sûr qu’il soit un stratège.

          S’il n’y a pas de grande stratégie russe, que veut M. Poutine ? Y a-t-il encore un face à face russo-américain ? N’est-il pas structurant ? N’est-ce pas un objectif de Poutine ? Personne ne pense que le but du pouvoir russe est de subjuguer, au sens impérial strict du terme, les pays voisins. Mais garantir son influence dans les pays voisins ne serait pas un objectif important de la Russie aujourd’hui ? La Russie considère-t-elle les relations internationales comme un jeu à somme nulle ? Dans son rapport aux États-Unis, la Chine a une approche moins simpliste aujourd’hui. Avec sa faiblesse économique, la Russie sera toujours la junior partner de l’un ou l’autre.

Réponse de M. Trenin : les reconstructions des stratégies ont une certaine valeur. Un observateur extérieur peut déceler des cohérences dans ce que l’on fait et dont on ne se rend pas forcément compte. M. Poutine n’est pas un stratège, il a une vision pour la Russie mais recherche son accomplissement par des coups tactiques. Il n’a pas de stratégie au Moyen-Orient, ce qu’il a compensé en agissant avec audace. M. Poutine n’est pas convaincu que la Russie est l’égale de la Chine ou des États-Unis, il cherche pourtant à construire des relations d’égaux. La Russie ne veut pas affaiblir l’Europe mais cherche une Europe « véritable », qui n’existe plus, elle cherche l’Europe telle qu’elle se la représente. La Russie ne veut pas d’une Europe faible, alors que l’inverse n’est pas vrai ; toutefois, l’Europe est désunie : des faucons à Prague et des colombes à Varsovie. La Chine est parfois un peu plus subtile. D’une puissance économique elle est devenue une puissance géopolitique. Ils commencent à accumuler de l’expérience et il sera intéressant de surveiller son positionnement sur certaines problématiques dans le futur. Contrairement à la Russie qui est un pays très direct (un « in your face country »), la Chine a une mentalité différente et avance progressivement. Moscou n’acceptera par contre jamais d’être au second rang et d’être un junior partner.

          Concernant l’intégration, s’agissait-il d’une volonté de s’intégrer dans un ensemble existant ou de créer quelque chose de nouveau ? Le rejet de la domination américaine est au cœur du sujet. Moscou entendait imposer une cogestion de l’Europe avec les États-Unis, avec aussi un droit de regard dans les affaires de l’OTAN. Il n’y a pas eu d’humiliation de la Russie, même si cette perception existe. La liste des efforts menés par l’Europe et les États-Unis pour essayer de l’arrimer à un ensemble occidental plus vaste disqualifie cette idée.

                Sur M. Trump, M. Tertrais estime que quatre scénarios problématiques pour les Européens peuvent se développer dans les relations russo-américaines : un divorce des partenaires, une cogestion, un marchandage par-dessus les têtes des Européens, un affrontement. Le danger pour la France serait d’estimer que c’est d’abord seule qu’elle doit jouer contre la Russie. En France aujourd’hui, certains pensent que l’on va retrouver nos instincts et jouer les intermédiaires. Or les choses qui ont changé, l’U.E. a évolué depuis les années 1960 ; en tant que Français on ne peut pas reprendre les réflexes des années 1960.

M. Trenin, quant à lui, pense que les États-Unis sont désormais un acteur imprévisible, autant du fait de M. Trump que de ses opposants. Ils sont devenus un pays très intéressant. Il est très dur de prédire quoi que ce soit des relations russo-américaines. Au mieux, on peut dire que la possibilité d’une amélioration des relations reste ouverte. M. Trump et M. Poutine parlent le même langage, celui de la realpolitik et de l’intérêt national, alors qu’avec Obama les différences étaient colossales. Russes et Américains s’efforcent de faire en sorte que la première rencontre aboutisse à un rapport constructif entre les deux dirigeants, mais les attentes sont modestes. Personne ne croit que M. Trump est un pion de la Russie, mais il pourrait y avoir une part de marchandage vis-à-vis de la situation en Ukraine. L’arrivée de Donald Trump nous a épargné un « échange de tirs » entre la Russie et les États-Unis : la fin de l’administration Obama tendait vers une collision entre Moscou et Washington en Syrie, et avec Mme Clinton on conservait cette trajectoire. Pour le moment la problématique est enterrée. Il existe également des opportunités pour la paix, notamment la stabilisation du conflit à l’est de l’Ukraine. M. Trenin entend dire ici et là que si les Ukrainiens mettaient un peu plus la pression sur le Donbass, peut-être faudrait-il « résoudre » le problème ukrainien, faire entrer des troupes en Ukraine, ce qui serait irresponsable. C’est peut-être du bluff, mais une escalade dans le conflit ukrainien n’est pas totalement inenvisageable. Il faut donc s’assurer que le Donbass ne la provoque pas.

Propos rapportés par Pierre-Alexis Cameron


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