Conférence : six mois après la tentative de coup d’État, de nouvelles ambitions pour la Turquie — Compte rendu

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Résumé de la conférence organisée par l’A.N.A.J.-I.H.E.D.N., le 26 janvier 2017 à l’École de Guerre.

Intervenant : Marc PIERINI, ancien ambassadeur de l’Union Européenne en Turquie (2006 – 2011), chercheur associé à Carnegie Europe, auteur de Où va la Turquie ?.

***

            Avec sa victoire aux élections législatives turques de novembre 2002, l’Adalet ve Kalkınma Partisi  (Parti de la Justice et du Développement, A.K.P.) arrive au pouvoir grâce à un programme alliant conservatisme religieux et assainissement de la politique turque — son sigle « A.K.P. » peut aussi être lu « Ak Partisi », « parti blanc », « parti propre ». Sa gestion efficace au niveau municipal, avec Istanbul comme vitrine, contribue fortement à sa victoire de 2002.

En 2004, la Turquie obtient du Conseil européen l’ouverture de négociations d’adhésion à l’U.E. après suppression de la peine de mort et absorption de l’acquis communautaire ; elles débutent en 2005. C’est ce que M. Pierini qualifie de « première version européenne de l’A.K.P. » : le parti et son chef, Recep Tayyip Erdoğan, font valoir leur volonté de modernité et de probité politique pour enclencher un rapprochement avec l’Europe, compatible à la fois avec le kémalisme turc traditionnel et leur conservatisme religieux. Recep Tayyip Erdoğan se présente alors comme un dirigeant musulman, démocrate et réformateur. Les négociations d’adhésion achoppent rapidement à cause de la non-reconnaissance de la république de Chypre, membre de l’U.E., et sur d’autres réticences, notamment françaises. Néanmoins, selon M. Pierini, on peut considérer que la Turquie « joue le jeu » jusqu’en 2010 : elle profite des négociations d’adhésion pour se moderniser (administrativement, légalement), avance dans tous les domaines pour correspondre aux normes européennes. On observe un grand appétit des institutions et du public turc pour la « modernité européenne ».

            Une première rupture opère cependant à partir de 2011, date à partir de laquelle les exigences de l’U.E. commencent à incommoder l’A.K.P. et son chef, provoquant le renforcement de ce que M. Pierini appelle une « démocratie illibérale ». Les législatives de juin 2011 sont l’occasion pour Recep Tayyip Erdoğan d’évincer les éléments les plus libéraux des listes A.K.P., vecteurs de l’intégration européenne.

Les émeutes de mai – juin 2013, portées par une jeunesse fortement politisée et opposée aux politiques décidées par Recep Tayyip Erdoğan, mais surtout leur répression violente, provoque une scission au sein de l’A.K.P. Le président de la République et le vice-Premier ministre prônent le dialogue tandis que le chef du parti qualifie les manifestants de terroristes et fait réprimer brutalement le mouvement. M. Pierini y voit la première manifestation d’une « démocratie autoritaire ». Puis, en décembre 2013, des allégations de corruption visant Recep Tayyip Erdoğan surgissent dans la presse, provenant vraisemblablement d’éléments gülénistes¹. Arrivé au pouvoir grâce à sa probité affichée, Recep Tayyip Erdoğan réagit abruptement : 12 000 policiers sont mutés, ainsi que 300 à 400 juges.

L’opposition à l’A.K.P. ressort revigorée de ces déboires, ce qui n’empêche pas le Parti de la Justice et du Développement de remporter les élections municipales et la première élection présidentielle directe en 2014. Ces deux campagnes voient Recep Tayyip Erdoğan glisser dans un discours extrêmement polarisant, du « eux contre nous », se rangeant dans le camp conservateur, anatolien et religieux en opposition à un camp progressiste et urbain. Après sa victoire à l’élection présidentielle, par 52 % des suffrages exprimés, émerge le concept de « majoritarisme » : Recep Tayyip Erdoğan entend gouverner à sa guise, sans tenir aucun compte d’une quelconque opposition, et cela passe par un remodelage de la constitution pour mettre en place un régime présidentiel limitant au maximum les contre-pouvoirs, parlementaires ou judiciaires.

L’A.K.P. est toutefois en recul aux élections législatives de juin 2015 et est contraint de rechercher des partenaires pour former une coalition, sans laquelle le parti ne pourrait pas gouverner et obtenir la révision constitutionnelle souhaitée par son dirigeant. Alors que le Premier ministre Ahmet Davutoglu tente de réunir une coalition parlementaire, le président de la République Recep Tayyip Erdoğan fait tout son possible pour que le processus parlementaire échoue et que de nouvelles élections législatives soient organisées. M. Pierini interprète dans ce sens la déclaration du président Erdoğan annonçant la fin du processus de paix engagé avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (P.K.K.) en 2013. L’été 2015 est marqué par l’escalade entre autorités turques et combattants du P.K.K., les violences permettant au président Erdoğan de se présenter en homme providentiel et comme seul recours face au terrorisme (terme par lequel il désigne à la fois les violences provoquées par des groupes kurdes et les premiers attentats commis par Daech sur le sol turc). Les élections législatives anticipées du 1er novembre 2015 permettent à l’A.K.P. de retrouver une majorité de fait ; la Turquie s’oriente vers une présidentialisation de son régime politique.

            C’est dans ce contexte qu’advient, dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, la tentative de coup d’État. M. Pierini distingue deux caractéristiques des suites de cette tentative : premièrement, la population turque rejette massivement le coup d’État et l’idée d’un régime militaire. Le réflexe de défense de l’État va bien au-delà des seuls électeurs de l’A.K.P. Deuxièmement, le religieux fait irruption dans la politique dans la mesure où l’appel du président Erdoğan à tous les citoyens turcs de descendre dans la rue pour empêcher les mutins de parvenir à leurs fins est retransmis par haut-parleurs par les imams des 90 000 mosquées turques. Et la population suit, elle descend dans la rue et y reste pendant plusieurs semaines. L’organisme, dépendant du Premier ministre, chargé d’envoyer chaque vendredi le prêche à tous les imams turcs est utilisé pour la défense de l’État.

Ce coup d’État avorté offre une occasion en or au président Erdoğan de purger l’État et l’armée de ses anciens alliés gülénistes, ou de leurs sympathisants présumés. 40 % des généraux et des amiraux sont limogés, 400 officiers supérieurs turcs sont rappelés des structures de l’OTAN qui les accueillaient, la justice, la presse et même les universités n’échappent pas à cette purge de grande ampleur. Des personnes sont arrêtés pour « message subliminal » ou « possession de billet de 1 $ » (signe de ralliement supposé des membres du Mouvement Gülen), certains vont même jusqu’à changer de plaque d’immatriculation si celles-ci comportent les lettres « FG ». La purge dépasse de très loin les seuls putschistes.

            Samedi 21 janvier, le processus de rédaction du projet de constitution arrivait à son terme. Le texte introduit un régime présidentiel jamais vu en Turquie : la fonction de Premier ministre est tout bonnement supprimée, le président de la République nomme les ministres, peut rester à la tête de son parti politique, les élections législatives et présidentielle se déroulent en même temps tous les cinq ans, les candidats aux législatives sont choisis par le président, le pouvoir judiciaire est également soumis. La constitution devrait être adoptée en avril 2017. Une partie de la population turque s’alarme en outre du projet d’introduction d’une société religieuse et conservatrice revenant sur des décennies de kémalisme.

            Quant à la politique extérieure turque, les relations avec l’Europe semblent moribondes, hormis en matière commerciale et sur l’enjeu que représentent les millions de réfugiés transitant par la Turquie ou installés en bordure de la frontière syrienne. Les relations turco-russes ont jusqu’à récemment toujours été fluctuantes, dominées en tout cas par la dépendance turque au gaz russe. Le chasseur russe abattu après des jours de provocation par l’aviation turque en novembre 2015 a provoqué un refroidissement soudain des relations entre les deux pays. Pourtant, Recep Tayyip Erdoğan s’est bien vite rapproché de Moscou afin de peser sur la résolution de la crise syrienne, d’où la présence de la Turquie à la conférence de paix d’Astana, malgré ses divergences avec l’Iran et surtout la Russie (sur le sort de Bachar al-Assad en particulier). La Turquie du président Erdoğan a accepté, selon M. Pierini, de passer sous silence ses ambitions en Syrie pour gagner la faveur de la Russie et conserver la possibilité d’intervenir sur le territoire syrien pour empêcher l’émergence d’un État kurde au sud-est de la Turquie.

¹ : le Mouvement Gülen est une organisation islamique très implantée dans la société et les administrations turques sur laquelle l’A.K.P. s’est appuyé pour parvenir au pouvoir, et qui, en retour, a profité de la domination de l’A.K.P. pour étendre largement son influence dans le pays.

Par Naïm Montes


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