Article : les relations de défense entre la France et l’Inde pendant la guerre froide

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           Le 26 janvier 2016 et pour la première fois dans l’histoire de la parade du Republic Day of India qui célèbre l’entrée en vigueur de la Constitution en 1950, une troupe étrangère était invitée à défiler aux côtés de l’armée indienne. Cet honneur historique fut accordé à la France et à son armée : 123 soldats du 35e régiment d’infanterie de Belfort ont ainsi défilé lors de cette fête nationale indienne, sous les yeux du président de la République, François Hollande.  Pour ce régiment, c’est un retour aux sources. Au XVIIIe siècle, il avait combattu les Britanniques aux côtés des Indiens pour empêcher qu’ils colonisent le pays. En 1783, le sultan de Mysore, Haidar Ali, un des principaux opposants au pouvoir britannique en Inde, s’allia à la France pour lutter contre la domination du Royaume-Uni. Ainsi le 35e régiment d’infanterie avait pris part à la deuxième guerre de Mysore opposant la Compagnie britannique des Indes orientales et le royaume de Mysore sous le régime d’Haidar Ali et de son fils Tipu Sahib.

En outre, en cette période du centenaire de la Première Guerre mondiale, il n’est pas inopportun de rappeler que des soldats indiens se sont battus sur le sol français. Parmi les nombreux pays qui ont participé aux côtés de la France aux combats de la Grande Guerre, l’Inde est souvent ignorée. Elle contribua pourtant au déroulement des opérations dans le nord de la France : le corps d’armée indien, alors composé de 100 000 hommes regroupés en deux divisions d’infanterie et deux divisions de cavalerie, déplora près de 10 000 victimes dans la boue des tranchées [1].

Les relations entre la France et l’Inde sont donc profondément enracinées dans notre histoire commune et marquées par un partenariat stratégique conclu en 1998. Grâce à la mise en place de ce partenariat stratégique en 1998, un progrès significatif a été constaté dans tous les domaines de la coopération bilatérale par le biais de visites régulières entre les chefs d’États et des personnalités politiques de haut niveau.

Pour comprendre le développement contemporain de cette coopération stratégique franco-indienne, il est nécessaire de retracer l’histoire des relations de défense franco-indiennes entre 1947, date de l’indépendance indienne, et 1991, date de la fin de la bipolarisation du monde. En effet, le contexte de guerre froide a joué un rôle majeur dans l’avènement des relations de défense entre ces pays.

1947 – 1962 : L’influence de la politique coloniale française dans les relations de défense franco-indiennes

           Lorsque survient la guerre froide, Jawaharlal Nehru établit le non-alignement comme la stratégie optimale en matière d’affaires étrangères et de défense nationale pour un pays comme l’Inde dans un monde bipolaire doté d’armes nucléaire. L’Inde se voulait non-alignée pour s’assurer de rester une nation indépendante, maintenir une souveraineté, une intégrité territoriale et une sécurité, sachant qu’elle sortait à peine de plus de cent ans de colonisation britannique. Ainsi, sa politique de défense basée sur le non-alignement et la non-violence s’opposait à toute stratégie de défense, Nehru ne prévoyait en effet aucune menace militaire et réduisit donc les effectifs de l’armée indienne. Ce dernier fut cependant contraint de modifier sa position à l’égard des capacités militaires de l’Inde lorsque le 22 octobre 1947, à peine deux mois après l’Indépendance, les premiers raids militaires pakistanais eurent lieu en Inde. L’Inde avait des difficultés à faire respecter ses frontières avec le Pakistan qui réclamait le Cachemire, région qui bascula en grande partie du côté indien après la partition de 1947.

Pour renforcer son armée, l’Inde avait besoin de la collaboration d’un grand pays industriel. Pour des raisons politiques évidentes elle ne tenait pas à demander l’assistance tant des États-Unis que de l’U.R.S.S., bien que cette assistance lui fût proposée des deux côtés. Le plus fournisseur le plus évident était bien sûr le Royaume-Uni, mais l’Inde désirait s’affranchir progressivement de la dépendance envers celui-ci. Ainsi, la France se tenait comme une bonne alternative au Royaume-Uni, les matériels français bénéficiaient en général d’une bonne réputation, étant de qualités mais chers. Le premier cas d’achat de matériel par l’Inde à la France survient dès 1949, lors de l’acquisition des kits de montagne français pour ses troupes stationnées au Cachemire. Mais c’est surtout l’accord signé le 26 juin 1953 avec une commande de 71 Ouragans (complétée par une commande supplémentaire de 49 appareils en 1954) qui permit à la France de s’imposer comme une référence dans la fourniture d’armement aux armées indiennes et plus particulièrement dans le domaine aéronautique, qui orientera pour plusieurs années, l’Armée de l’Air et l’industrie aéronautique indienne, vers la technique française. Le 23 septembre 2016, l’officialisation de l’achat par l’Inde de trente-six Rafale à la France, pour environ 8 milliards d’euros témoigne de la persistance de cette référence française.

Alors que la France a été l’un des premiers pays avec lesquels l’Inde indépendante a commencé à tisser des liens de défense, il n’y avait pendant cette période aucun intérêt particulier des deux côtés de renforcer leur relation bilatérale plus loin que leurs intérêts commerciaux. Cette réserve s’explique par les différends liés à la politique coloniale de la France qui a divisé les deux pays. En effet, le contentieux autour des possessions françaises ralentissait fortement les relations entre les deux pays, par ailleurs la politique coloniale de la France était vivement critiquée par New Delhi en Indochine. Ces différends expliquaient aussi pourquoi il a été difficile de mettre en place une véritable mission de défense française en Inde et inversement, la nomination d’un attaché militaire à New Delhi n’interviendra que tardivement. Ces contraintes ont largement ralenti lorsque l’armistice en Indochine a été conclu en juillet 1954 et qu’un accord le 21 octobre 1954 sur le transfert de facto des Établissements français à l’Union indienne a été signé.

1962 – 1971 :  Le rôle de la France dans la mise en place d’une solide politique de défense indienne 

           L’année 1962 a été un tournant pour la politique de défense de l’Inde. Un conflit oppose la République populaire de Chine et l’Inde pour le contrôle de territoires himalayens. L’agression chinoise et la déroute de l’armée indienne constitue une rupture dans les relations franco-indiennes de défense, et les années qui ont suivi, ont eu un impact décisif sur ces relations. Alors que les années 1960 voyaient progressivement la disparition des solides liens de défense indo-britanniques, la France émergeait comme un interlocuteur majeur pour la défense de l’Inde. Le nombre de dépêche diplomatique de l’ambassade de France à New Delhi abordant les questions de défense pendant cette période témoigne de l’intérêt que la France porte à la vente d’armements. Cependant ces ventes revêtaient uniquement un intérêt commercial, et ne s’effectuaient pas à titre d’aide militaire contrairement aux États-Unis. La coopération technique, industrielle et surtout culturelle entre la France et l’Inde s’accroissait de jour en jour. Au moment où l’armée indienne cherchait à définir une doctrine d’emploi de ses forces armées, la France se trouvait dans une position psychologique excellente pour l’aider.

La France adopta cependant une attitude ambigüe pendant la seconde guerre indo-pakistanaise de 1965, en suivant officiellement ses alliés à imposer un embargo limité sur les armes aux deux côtés pour éviter que les deux pays se lancent dans une course aux armements. Elle finit cependant par lever l’embargo en 1966 pour poursuivre ses intérêts commerciaux, mais les matériels livrés après cette date l’étaient dans le cadre de contrats signés antérieurement à l’embargo et dont l’exécution avait été suspendue par celui-ci. C’est donc naturellement que les exportations françaises d’armements ont accusé une baisse constante et sensible à partir des années 1965. Bien qu’elles aient repris par la suite, les exportations d’armements n’étaient pas aussi dynamiques qu’elles ne l’étaient puisque l’Inde s’approvisionnait désormais essentiellement chez les Soviétiques qui, contrairement à la France et les États-Unis, n’avaient pas appliqué d’embargo à l’Inde durant le conflit indo-pakistanais. Les États-Unis, s’ils étaient restés neutre en appliquant un embargo à l’Inde et au Pakistan, finiront par lever l’embargo pour reprendre la vente d’armement uniquement au Pakistan. L’Inde était donc contrainte d’accepter l’aide de la superpuissance soviétique.

Il est donc important de souligner que la France a toujours affirmé son intérêt pour le maintien de l’Inde dans une position suffisamment forte vis-à-vis de la double menace chinoise et pakistanaise. Dans cette perspective, la France a constamment veillé à maintenir une proportion raisonnable entre ses fournitures au Pakistan et à l’Inde, ce qui n’était pas le cas des deux superpuissances. Ainsi même si l’approche française restait commerciale, elle a contribué à l’amélioration de son image auprès des Indiens, qui ne souhaitaient pas totalement dépendre de la superpuissance qu’était l’U.R.S.S. La neutralité de la France envers l’Inde et le Pakistan n’était pas au final une si mauvaise idée que ça. Elle ne favorisait aucun des deux belligérants, ce qui lui valut de rester un fournisseur potentiel à l’Inde, qui désirait s’affranchir de la tutelle soviétique.

1971 – 1991 : Les relations de défense franco-indiennes à l’épreuve des nouvelles contraintes de la guerre froide

           En 1971 se déroule la troisième guerre indo-pakistanaise qui constitue à nouveau un tournant pour la politique de défense indienne et indirectement pour les relations franco-indiennes de défense. À partir de ce moment-là, l’Inde, pour la première fois, prend conscience de sa puissance militaire. Elle efface d’une certaine manière, grâce à cette victoire écrasante, la défaite humiliante subie face à la Chine en 1962. Ainsi, l’Inde va tenter d’imposer sa prédominance militaire en Asie du Sud en essayant de se renforcer par le biais de nouvelles acquisitions d’armes, essentiellement auprès l’U.R.S.S. mais également auprès des puissances occidentales, dont la France. C’est aussi une période où les Indiens se rapprochent encore plus des Soviétiques en réponse au soutien américain envers les Pakistanais durant le conflit indo-pakistanais de 1971. Si l’Union Soviétique restait pour l’Inde un ami privilégié dans les années 1980, l’intervention de l’armée rouge en Afghanistan en 1981 a fait naître des divergences entre les deux pays. En effet, cette intervention a introduit le conflit Est-Ouest dans la région sud-asiatique que l’Inde considère comme une zone de paix. Les États-Unis, qui s’étaient retirés d’Asie au cours des dix dernières années, considéraient désormais l’Asie du Sud comme un enjeu stratégique de première importance.

Pour faire face à la présence des superpuissances dans l’océan Indien, la France et l’Inde voyaient la nécessité de renforcer leur relation bilatérale. D’une part l’Inde souhaitait se faire reconnaître comme l’un des principaux porte-parole des pays en voie de développement, elle comptait se servir au mieux de ses intérêts de grande puissance régionale, mais souhaitait surtout retrouver une liberté d’action vis-à-vis des Soviétiques. La France répondait aux intérêts de l’Inde puisqu’elle tenait un nouveau langage dans les relations Nord-Sud, et se présentait comme une alternative à l’U.R.S.S. pour l’approvisionnement d’armes en Inde. La France avait aussi tout intérêt à renforcer ses relations avec l’Inde. En effet, l’évolution des intérêts que la France porta à l’Inde à partir de 1971 était surtout influencée par la place que tenait celle-ci au sein de la guerre froide. La France voulait dès le lendemain de la Grande Guerre, retrouver une indépendance, et la guerre froide était pour elle un moyen d’exister comme intermédiaire. Rappelons que le général de Gaulle refusait catégoriquement l’hégémonie des deux blocs. En outre, le marché indien des armements n’était pas sans intérêt pour la France, c’est pourquoi la relance de la coopération franco-indienne sur un plan stratégique reposa en grande partie sur la coopération en matière d’armement.

Tout au long de la guerre froide, la France et l’Inde se sont régulièrement consultées sur les questions de défense, mais leurs relations sont restées commerciales. La France figurait après l’Union Soviétique parmi les fournisseurs d’armes les plus importants à l’Inde, mais ces deux pays sont restés des partenaires commerciaux et ne se sont pas livrés à de véritables discussions stratégiques. L’effondrement du bloc soviétique entre 1990 et 1991 et la fin de son partenariat privilégié avec Moscou obligeait l’Inde à repenser sa politique internationale et à rechercher de nouvelles solidarités. La France, en dépit des liens relativement neutre avec l’Inde jusque dans les années 1990, a progressivement exprimé son intérêt à développer ses relations avec l’Inde dans un intérêt autre que commercial. Dans les années 1950, la France n’avait jamais éprouvé le désir de bâtir un partenariat stratégique avec l’Inde. C’est donc plus tard qu’advient cette initiative de la part de l’ancien président Jacques Chirac, qui concrétise ce projet en 1998.

Cet article est le fruit d’une recherche effectuée pour un mémoire de fin d’études, il repose sur une analyse de sources archivistiques du Centre des Archives Diplomatiques de La Courneuve, ainsi que du Service Historique de la Défense.

[1] GRESSIEUX Douglas, Les troupes indiennes en France 1914-1918, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2007.

Illustration : Signature de la vente des 36 avions Rafale à l’Inde, 23 septembre 2016 à New Delhi © AFP / Roberto SCHMIDT / afp pool / AFP.

Par Prem Baskara


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