La Syrie vue du terrain (Conférence)

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Résumé de la conférence organisée par l’association Classe internationale, le 25 novembre 2016. Un compte rendu exhaustif est disponible sur son site.

Intervenants : Arthur QUESNAY, doctorant chercheur à Paris 1, co-auteur de l’ouvrage Syrie, anatomie d’une guerre civile et membre du réseau Noria ; Zakaria ABDELKAFI, ex-photographe de l’A.F.P. à Alep ; Joseph DAHER, université de Lausanne, auteur de Hezbollah: The Political Economy of The Party of God.

Modératrice : Marie-Claude SLICK, journaliste, collaboratrice du site « Le conflit syrien pour les nuls ».

***

Intervention d’Arthur QUESNAY — Les acteurs de la guerre civile syrienne

            Au déclenchement de la révolution, seuls deux acteurs étaient présents : le régime de Bachar al-Assad et l’insurrection populaire. Après la répression violente du mouvement en 2011 et la militarisation de l’insurrection, celle-ci s’est fragmentée au profit d’acteurs profitant du chaos pour satisfaire leurs propres intérêts : Kurdes du P.K.K. et de sa filiale syrienne le P.Y.D. et islamistes de Daech (ex-E.I.I.L.).

  • Les Kurdes

            Le P.K.K., à l’origine de la formation des Y.P.G., a pu mettre en place grâce à l’aide financière des États-Unis un système de recrutement très efficace permettant l’incorporation de recrues non-kurdes (jusqu’à 75 % des effectifs des Y.P.G.). Son objectif est clair : créer une zone continue de contrôle kurde au nord de la Syrie, le long de la frontière avec la Turquie, en connectant la poche d’Afrin à l’ouest au « Rojava » à l’est. Pour ce faire, les Kurdes doivent à la fois déloger les djihadistes de Daech qui tiennent les territoires séparant ces deux zones et prendre de vitesse l’opération « Bouclier de l’Euphrate » menée par l’armée turque, bien décidée à leur barrer la route.

  • Le régime Assad

            L’armée arabe syrienne n’est plus une force qui compte sur le terrain, le régime combat par procuration grâce à ses alliés : combattants iraniens, milices irakiennes, Hezbollah libanais et armée russe.

  • La Turquie

            L’intervention turque dans le conflit syrien par le biais de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » est appuyée par des groupes arabes sunnites et plusieurs dizaines de chars. Les combats au nord de la Syrie sont féroces : vingt de ces chars ont été mis hors d’usage depuis l’entrée en guerre de la Turquie, contre les Kurdes, Daech, mais aussi contre les forces loyales au régime d’Assad (le 24 novembre, plusieurs soldats turcs avaient péri dans un bombardement des forces loyalistes).

  • Les rebelles

            Ce qu’il reste de l’insurrection est de plus en plus divisé : les vestiges de l’A.S.L. sont concentrés dans la région d’Idlib et composés de mouvements locaux très organisés ayant de bons rapports avec les populations. Le front sud de l’insurrection est quant à lui totalement gelé.

            En 2011 – 2012, les mouvements pacifiques qui émergent dans tout le pays tentent de se regrouper dans des poches faciles à défendre ; le régime, de son côté, se replie sur ce qu’il considère comme la « Syrie utile ». L’opposition, avant de se militariser à cause de la répression du régime, a aussi peu à peu construit des institutions, par le bas : une police, des tribunaux, des services locaux voient le jour et fonctionnent plutôt bien, une administration puissante en somme, qui reste sans « tête », sans direction clairement identifiée, afin d’empêcher le régime de l’abattre d’un seul coup.

Un autre mouvement existe à l’extérieur du pays, le Conseil national syrien (C.N.S.). Il centralise toutes les aides déversées sur la Syrie, au détriment des institutions rebelles mises en place par le bas, sur le terrain, qui s’affaiblissent. Le C.N.S. refuse de les aider et tente de construire une administration parallèle, en siphonnant les personnels des conseils municipaux.

La construction institutionnelle se développe jusqu’à l’été 2013, lorsque les États-Unis n’interviennent pas après le bombardement chimique de la Ghouta. Cette non-intervention est un tournant dans la mesure où tous les mouvements de centralisation en prennent un coup et les divisions au sein de l’insurrection s’accentuent. Le dernier effort commun de l’insurrection a lieu en janvier 2014 : elle se mobilise contre l’E.I.I.L. et attaque Raqqa, qui est partiellement reprise. Mais cette attaque n’est pas soutenue par les occidentaux et, en quelques mois, l’E.I.I.L. reprend le contrôle de la ville. Peu de temps après, c’est la prise de Mossoul.

Témoignage de Zakaria ABDELKAFI — L’insurrection à Alep

            En décembre 2015, il est blessé à l’œil par un tir de sniper. Il a alors quitté Alep pour être soigné en France. Il avait jusque-là fourni énormément de photos documentant les bombardements des populations civiles et leurs souffrances.

Il était à l’université d’Alep au début de la révolution. Les étudiants jouaient un rôle important dans les manifestations pacifiques. En avril 2011, 500 manifestants marchent sur l’université et sont attaqués par les forces de sécurité, qui en arrêtent un grand nombre. La plupart des étudiants qui avaient participé à cette manifestation sont renvoyés de l’université et ont été obligés de quitter la Syrie pour poursuivre leurs études. L’un des premiers « martyrs » de la révolution syrienne est un des participants à cette manifestation, un étudiant arrêté et battu à mort en pleine rue par les forces de sécurité.

En juin 2012, trois étudiants de la faculté de médecine, qui étaient ses amis, ont été arrêtés parce qu’ils essayaient de soigner les manifestants blessés lors d’affrontements avec les forces de sécurité du régime. Huit jours plus tard, on a retrouvé leurs corps brûlés et porteurs de marques de torture dans une rue d’Alep. Ce genre d’exemple se retrouve partout en Syrie : le régime entendait effrayer les manifestants, leur faire comprendre que manifester revenait à accepter de mourir sous la torture.

Les manifestations ont pourtant continué. Certains étudiants sont entrés en contact avec l’A.S.L. pour obtenir des armes et protéger les participants aux manifestations, qui avaient lieu en permanence dans la vieille ville. Finalement, pour les protéger de la répression et à l’appel des manifestants, l’A.S.L. est entrée dans la vieille ville d’Alep, ce qui a provoqué le début des bombardements du régime. Dans ces combats, les rebelles ont fini par prendre le contrôle de la moitié de la ville.

Les bombardements du régime se sont ensuite intensifiés, causant de plus en plus de pertes civiles. En janvier 2013 a lieu le massacre de la rivière Quoueiq, cours d’eau traversant Alep et servant à délimiter les zones de contrôle du régime et des rebelles. Une centaine de corps sont retrouvés dans la rivière : des femmes, des hommes, des enfants, jeunes et vieux ; tous ont les mains attachées dans le dos et une balle dans la tête. 70 % à 80 % sont reconnues par leur famille.

En 2014, les bombardements du régime et de ses alliés écrasent presque Alep-est. En 2015, les rebelles ont souffert de lourdes pertes. Dans les zones qu’ils tiennent, les écoles sont bombardées et les enfants privés d’études. Zakaria ABDELKAFI a beaucoup documenté ces bombardements entre 2012 et 2015 et, le dernier jour, lorsqu’il a été blessé, il couvrait une bataille entre le régime et les rebelles. En décembre 2015, il a réussi à sortir du pays via la Turquie et est venu en France pour se faire soigner. Son frère est toujours en Syrie, emprisonné à sa place. À la date de la conférence, la vieille ville était détruite à environ 73 %.

Intervention de Joseph DAHER — La confessionnalisation du conflit

            On entend souvent que le confessionnalisme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord est indépassable, que les sunnites et les chiites se haïssent « naturellement », de même que les musulmans et les chrétiens, ou les musulmans et les juifs. En Syrie, on parle souvent de conflit entre la minorité alaouite et la majorité sunnite. L’idée d’un « exceptionnalisme arabe » revient en force : on ne pourrait pas étudier le Moyen-Orient comme les autres régions du monde, notamment à cause du confessionnalisme.

Ce confessionnalisme est pourtant un construit, et un construit moderne. Il naît au XIXe s. au Liban, où les identités religieuses prennent le pas sur les identités basées sur les régions ou les liens féodaux, par le biais des administrations ottomane puis française. La confessionnalisation se renforce encore au XXe s., après les échecs des mouvements nationalistes arabes et la révolution islamique iranienne. Cette dernière met au premier plan les oppositions sunnites / chiites. Les mouvements de l’islam fondamentaliste et les régimes autoritaires et soi-disant laïcs de la région utilisent le confessionnalisme l’un contre l’autre.

            Le confessionnalisme est utilisé dès les débuts du processus révolutionnaire des « Printemps arabes », et la Syrie n’échappe pas à la règle : c’est la meilleure arme contre des mouvements populaires, démocratiques et inclusifs.

Le confessionnalisme en Syrie est construit par l’État depuis l’arrivée de Hafez al-Assad au pouvoir, il  y a bientôt cinquante ans. Le régime s’en sert pour diviser les populations et se renforcer. Il est cependant faux de parler de construction d’un État alaouite : avant la révolution, la deuxième région la plus pauvre de Syrie était une région montagneuse alaouite. De plus, il y a une différence entre alaouites de la côte et alaouites d’Homs. Il est primordial de ne pas homogénéiser les populations.

Dès le début de l’insurrection, le régime a monté les confessions les unes contre les autres, en même temps qu’il réprimait massivement le mouvement alternatif et démocratique, pour empêcher l’émergence de toute alternative crédible. Toutes les régions ou les villes contrôlées par les opposants démocrates sont très vite ciblées. Alep en est un bon exemple. À l’inverse, Raqqa n’a quasiment pas été bombardée par les forces loyalistes. La confessionnalisation du conflit et la répression des démocrates sont liées, le régime tente de se présenter comme le moindre mal, en Syrie comme à l’étranger.

Dans le même temps, Bachar al-Assad a laissé s’étendre les mouvements islamistes en libérant des centaines de prisonniers, afin de confessionnaliser la révolution. Les soi-disant amis de la révolution syrienne ne s’en privent pas non plus : le Qatar et l’Arabie saoudite n’interviennent pas pendant les premiers mois, ils souhaitent même un apaisement rapide dans la mesure où le désordre nuit à leurs intérêts (ils font partie des premiers investisseurs dans le pays). Lorsqu’ils comprennent que la situation est partie pour durer, ils financent largement les groupes islamistes (Jaish al-Sham, autour de Damas, pour l’Arabie saoudite ; Jabhat al-Nosra pour le Qatar) qui tous s’attaquent aux révolutionnaires démocratiques et inclusifs.

            Pour comprendre la révolution syrienne, il faut renoncer à la lire par le biais du facteur religieux, à la tentation d’homogénéiser les populations et de les opposer de manière primaire. Lors d’une période de trêve en 2013, des centaines de manifestations spontanées dénonçaient autant le régime que les mouvements islamistes.

Conclusion

            D’après Zakaria ABDELKAFI, le régime, grâce au soutien des Russes et des milices iraniennes et libanaises, a les moyens militaires de reconquérir le territoire. Joseph DAHER ajoute que l’armée du régime ne combat pas : ses 80 000 hommes sont cantonnés aux checkpoints parce qu’ils n’ont pas les moyens de mener une offensive, mais aussi pour leur permettre de gagner de l’argent dans une situation de crise économique totale. Il faut y ajouter entre 150 000 et 200 000 miliciens pro-régime.

À propos des possibles scénarios de sortie de crise, Arthur QUESNAY rappelle qu’une transition politique au sein du régime est structurellement impossible. Pour se maintenir, le parti-État de Bachar al-Assad doit conserver une forte cohésion interne et entretient pas moins de 16 services de renseignement afin d’empêcher tout coup d’État. Une ouverture, même la plus minime, issus du groupe à la tête du pays autour de Bachar al-Assad serait interprétée comme un signe de faiblesse par les officiers supérieurs de l’armée et pourrait provoquer la chute du régime. Aucune concession, aucun pas de côté n’est possible, la discipline est implacable : le régime a systématiquement marginalisé ou exécuté tous les modérés qui s’adressaient à lui, il est engagé dans une logique jusqu’au-boutiste.

La guerre est vouée à durer. Les forces à l’œuvre en Syrie sont encore dans leur genèse. On se focalise actuellement sur Daech, et sa destruction est inévitable, mais d’autres groupes, non-territorialisés, sont plus dangereux et plus pérennes (Jabhat al-Nosra). D’autres groupes se transforment et passent d’une stratégie de contrôle de quartiers à la clandestinité et aux assassinats ciblés (d’officiers russes, par exemple). L’insurrection se révèle capable de cette métamorphose parce que ses structures s’appuient sur la population syrienne. Celle-ci, majoritairement concentrée dans les zones contrôlées par le régime, l’est avant tout pour des raisons économiques, et ne soutient pas mécaniquement Assad. La révolution est essentiellement autogérée et acéphale : elle peut baisser un temps d’intensité puis reprendre par d’autres moyens. Si le régime l’emporte, il aura gagné un pays ruiné qu’il ne sera pas à même de reconstruire seul.

Illustration : manifestation à l’université d’Alep, printemps 2012 (source : https://www.opendemocracy.net/joseph-daher/roots-and-grassroots-of-syrian-revolution-part-3-of-4).

Par Naïm Montes


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