Le traitement des civils en Syrie : Anas Al-Abdah milite pour une solution diplomatique

illustration-article-traitement-des-civils-en-syrie

Comprendre le point de vue du Président de la Coalition Syrienne

           Comme tout conflit post-guerre froide, le conflit actuel en Syrie est des plus complexes et peut s’analyser selon différentes grilles de lecture. En dépit de la multiplicité des analyses produites jusqu’à présent, un point commun flagrant aux autres conflits qui se multiplièrent à partir du début des années 1990 apparaît. Il se cristallise sur le sort des civils, souvent premières victimes des affrontements en cours. La Bosnie, le Kosovo, l’Irak, la Côte d’Ivoire, le Mali et maintenant la Syrie sont autant d’exemples d’une question civile mal gérée et minorée. Les populations civiles n’y sont pas les victimes des seules forces locales, rebelles ou régulières mais aussi des coalitions internationales, des forces occidentales participant au conflit, que ce soit par l’envoi de troupes au sol ou l’organisation de bombardements massifs.

           25 ans après la fin de la guerre froide et la réapparition de la guerre sur de nombreux théâtres conflictuels, endormis pendant l’affrontement des deux Grands, quelles leçons avons-nous retenues ? Pourquoi la situation des civils, tout au long des conflits qui s’égrainent depuis la guerre du Golfe en 1991 jusqu’à la bataille de Mossoul en 2016, ne semble-t-elle pas s’améliorer dans les faits ?

           C’est il y a un an déjà que la Russie s’engagea dans le conflit syrien à coup de bombardements massifs. Les dernières estimations en date dénombrent pas moins de 3 500 civils tués sur la période. Loin de résoudre la crise, les actions russes en Syrie (ciblage de convois humanitaires, d’écoles et d’hôpitaux) complexifient le trouble ambiant : comment agir avec la Russie quand ses actions suivent la ligne directrice de celles menées par le régime de Bachar Al-Assad ? L’activité russe en Syrie ne fait qu’apporter son soutien à un régime suranné qui a perdu sa légitimité en s’attaquant directement à ses propres populations.

           Selon le président de la Coalition nationale syrienne, Anas Al-Abdah, la communauté internationale doit se rendre à l’évidence et ne plus assister de manière passive aux exactions commises en Syrie : le conflit ne cessera que si Bachar Al-Assad et Vladimir Poutine sont enfin confrontés à de sérieuses menaces diplomatiques.

           Alors que les responsabilités de Bachar Al-Assad, dans le conflit et surtout dans les massacres de civils, sont communément admises par la grande majorité des acteurs de la guerre en cours, le « cas » russe, quant à lui, divise.  Selon nombre d’observateurs, les actions militaires de Poutine doivent être considérées comme celles d’Al-Assad, contraires aux lois de la guerre, notamment au sujet du traitement des civils. En témoignent les déclarations d’Anas Al-Abdah, qui accuse le président russe et le président syrien de crimes de guerre. Ces accusations ont été reprises par plusieurs responsables occidentaux à l’instar de Boris Johnson, ministre des Affaires Étrangères britannique et le Secrétaire d’État Américain John Kerry. Alors que les argumentaires se sont multipliés au sein de la coalition internationale pour condamner les frappes de Poutine en Syrie et la gestion de ses populations par Assad, ces derniers ne semblent pas inquiétés et, faute de dissuasion crédible, continuent à gérer le conflit comme bon leur semble.

           Il pourrait sembler légitime de remettre en cause le résultat de menaces diplomatiques sur un gouvernement comme celui de Poutine ou Assad pourtant, Anas Al-Abdah est formel, mettre en place une approche dissuasive dans les relations diplomatiques internationales fait encore de l’effet. Cette fermeté dans les relations internationales devrait, selon lui, être utilisée aujourd’hui contre la Syrie et la Russie comme ce fut le cas auparavant. En effet, une pression diplomatique a déjà été exercée contre Assad en 2013 après que le président syrien a causé la mort de 1 400 civils à la suite d’une attaque chimique.

           Depuis plusieurs mois, le Comité de l’opposition syrienne et l’opposition dans son ensemble soutiennent que la création d’une zone de non-bombardement pourrait limiter les attaques aveugles et réduire de manière significative les pertes civiles. La création d’une telle zone pourrait offrir un cadre de départ pour une contestation des bombardements et prévenir les violations du droit humanitaire international.

           Pour Anas Al-Abdah, la communauté internationale paye aujourd’hui son inaction et l’absence de mise au point de solution politique. Les Occidentaux doivent maintenant faire face à une crise des réfugiés sans précédent, une menace terroriste croissante et un blocage politique de la zone moyen-orientale.

           Depuis 25 ans, les Occidentaux doivent faire face au réveil de différents conflits mis en sommeil pendant la guerre froide et, depuis le début des années 2000, ce sont des formes de conflictualité non traditionnelles, auxquelles nos armées régulières n’étaient plus préparées, qui nous tiennent souvent en échec. Le caractère asymétrique du conflit syrien, les situations de guérilla urbaine contre les forces de Daech et la difficulté croissante à clarifier les jeux d’alliances dans la région moyen-orientale (les nôtres y compris) sont autant de raisons qui rendent l’action de la coalition internationale inapte à traiter du sort des populations civiles. Il semble aussi assez évident que, sans décision internationale commune quant au régime de Bachar Al-Assad, la stabilité politico-sociale nécessaire au rétablissement de la Syrie ne sera jamais complétement atteinte. Quand bien même Daech serait éradiqué par la coalition, le concours russe et les forces locales, l’absence de solution politique soutenue et engagée par la communauté internationale ne présage pour la Syrie qu’un sort similaire à celui de la Libye.

 Contrepoint : comprendre la situation d’Alep et de Mossoul

 De prime abord, les situations des villes d’Alep et de Mossoul paraissent similaires. Il s’agit dans les deux cas de deux grandes villes sunnites, soumises à un pouvoir central chiite, toutes deux théâtres d’insurrections à dominante religieuse et pour lesquelles les autorités locales sont appuyées par une coalition internationale.

Pourtant, dans les faits les situations divergent :

           Dans le cas de la ville d’Alep, il faut garder en mémoire que l’insurrection fut précédée par le soulèvement d’un pan entier de la population. Les revendications étaient alors majoritairement d’ordre social, orientées vers un besoin de liberté croissant et d’une justice sociale plus équitable. Alep se présente comme une ville traversée par une dynamique de modernisation, tournée vers l’avenir et dont la population tente de se saisir des questions sociales. Ici, l’insurrection fut le fait de groupes disparates, majoritairement venus des campagnes environnantes, qui trouvèrent un accueil favorable dans de multiples quartiers de la ville. À Alep, les brigades rebelles tentèrent de mettre en forme des institutions civiles (tribunaux alternatifs et comités locaux notamment). Ces brigades, bien qu’islamistes, ont chassé l’E.I. de la ville, tout comme le front Al-Nosra. En dépit de leurs efforts, à l’été 2016 le groupe Fatah Al-Cham (nouveau nom du front Al-Nosra) revint à Alep. C’est ce groupe qui y est combattu aujourd’hui, principalement par Moscou. L’action russe se porte en particulier contre les infrastructures civiles à cause de la nature même du conflit, irrégulier, prenant les civils en otages et s’apparentant largement à une guérilla urbaine. Pourtant il faut noter que Moscou n’engagea son aviation dans le conflit qu’à l’automne 2015 et que ce sont donc les forces syriennes qui menèrent l’essentiel des bombardements depuis 2012.

           Dans le cas de Mossoul, on peut constater que l’organisation « État Islamique » s’est implantée de manière solide depuis le début des années 2000, soumettant constamment les populations au racket pour remplir les caisses du groupe. L’E.I. prit le contrôle de la ville en juin 2014, après que l’organisation eu réussi à en faire fuir les troupes gouvernementales. Une fois maîtres de la ville, les combattants de Daech éliminèrent toute forme d’opposition avérée ou potentielle (chrétiens chassés, chiites massacrés…). Contrairement à Alep, les bombardements de Mossoul sont uniquement le fait de la coalition internationale contre l’organisation « État Islamique » et furent mis en œuvre pour pallier l’absence d’aviation militaire du gouvernement de Bagdad. Les bombardements furent aussi limités et ciblés que possible, la précision « chirurgicale » n’existant pas dans les conflits asymétriques.

           Il semble ainsi assez évident que nous sommes face à deux situations complètement différentes et que la comparaison des cas d’Alep et de Mossoul s’avère être un contresens réducteur. Pourtant un point commun persiste au-delà des analyses purement géopolitiques ou militaires. L’absence de solution politique reste un handicap majeur pour apporter une solution solide dans un horizon proche.

Illustration : © AFP 2016/ THAER MOHAMMED (source : https://sputniknews.com/middleeast/201608131044224511-civilians-killed-syria/)

Par Helena Scotti

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s