Colloque : le S.G.D.S.N., 110 ans au service de la défense et de la sécurité de la France —Synthèse de l’allocution du chef d’état-major des armées

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           Le mercredi 23 novembre 2016, le Général d’armée Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, est intervenu au colloque du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (S.G.D.S.N.) organisé pour le 110e anniversaire de sa création. Invité en qualité de grand témoin sur la thématique « S’organiser face à la menace terroriste », le Général d’armée a livré son analyse stratégique de la situation sécuritaire actuelle et de la manière dont les armées s’y adaptent en permanence.

***

  • Le cadre de l’action

           Pour le Général d’armée Pierre de Villiers, penser la menace de façon segmentée serait aujourd’hui chimérique. Les deux grands types de conflictualité contemporains — la menace terroriste djihadiste et le retour des États-puissances — sont ainsi distincts mais non disjoints. Il existe en effet, entre eux, non seulement des lieux — au Levant ou en Méditerranée — mais aussi des liens et des ressorts communs qui ne sauraient être ignorés.

Si l’islamisme radical use d’une stratégie totale lui permettant de porter la violence dans tous les champs, que ce soit dans les zones grises ou au cœur du territoire national, alors que les États-puissances — traditionnels ou émergents —, visent par la surenchère à étendre leur influence par la mise en oeuvre d’une stratégie qui repose sur le rapport de force et le fait accompli, l’adoption d’une vision englobante permet de relever des similitudes notables : dans les deux cas, la conflictualité se nourrit de l’ambigüité et sort du seul champ physique pour se porter sur le champ virtuel de l’information et de la communication.

Au-delà de ces quelques caractères communs, le chef d’état-major des armées (CEMA) a fait part de deux observations. En premier lieu, la guerre cherche à sortir du cadre dans lequel on l’avait assignée et nous nous trouvons dans un monde où se superposent les crises. Ces tendances avaient été identifiées dans le Livre blanc de 2013, mais leur évolution a été plus rapide et plus protéiforme que prévu. En second lieu, la confusion ambiante vient complexifier la tâche du décideur, qu’il soit chef militaire ou responsable politique. Les lignes de partage qui délimitaient jadis non seulement les frontières étatiques mais aussi la rationalité politique et l’irrationalité de l’émotion, le temps politique et le temps médiatique, l’état de guerre et l’état de paix, la guerre régulière et la guerre irrégulière ou encore la sécurité intérieure et la sécurité extérieure, s’effacent.

Face à cette complexité, le CEMA a rappelé la nécessité de « résister à la tentation de la paralysie ou à celle de reproduction de schémas connus ». La lutte contre le terrorisme représente à ce titre un défi considérable, en ce qu’elle ne peut faire l’économie de la complémentarité des points de vue et des approches. Ainsi, il ne peut y avoir de réponse adéquate qui soit fondée sur une division hermétique des appréciations, des approches, des périmètres et des solutions.

  • Éclairer et planifier

           Pour le CEMA, dans un contexte sécuritaire dégradé, une nation souveraine — et voulant le rester — ne peut se limiter à la simple constatation de ce qui se joue sous ses yeux, ni cantonner son analyse à une dimension rétrospective.

                 – Éclairer

           De façon concrète, l’étude des menaces évoquées permet de dégager quatre tendances structurantes pour l’avenir, qu’il a énumérées.

Tout d’abord, selon le Général d’armée, la tendance est aujourd’hui au durcissement. Sur le terrain de leurs opérations respectives, les forces armées et les forces de sécurité intérieures sont en effet confrontées à un usage très fréquent de la violence et les dénis d’accès, entraves à la liberté de circulation et d’action des forces, devraient continuer à se multiplier.

Ensuite, les opérations extérieures sont aujourd’hui menées dans des zones géographiquement éloignées de la métropole et distantes les unes des autres. La dispersion des zones d’interventions et les élongations inter et intra-théâtres rendent primordiales les capacités de projection, de commandement et de renseignement. Le général a également souligné que cette tendance se retrouvait dans les modes d’action utilisés par certains groupes terroristes sur le territoire national, faisant référence aux attaques coordonnées et simultanées. Cette dispersion entraîne un phénomène d’« atomisation » des unités, la perte de cohérence indispensable aux unités des forces armées et de sécurité présentant un risque de glissement, de la dispersion vers la dilution.

Pour le CEMA, la digitalisation doit également faire partie des tendances structurantes à considérer. Facteur de supériorité opérationnelle et stratégique, y compris pour gagner la guerre des perceptions, le niveau de maîtrise digitale et de ses applications dans le champ cyber devient en effet l’une des clefs de la puissance d’un État, de son armée et de ses forces de sécurité.

Enfin, la tendance est aujourd’hui à la durée. La phase militaire de la majorité des engagements extérieurs s’étire désormais sur au moins dix années. La multiplication des « engagements qui durent » engendre une usure accélérée des ressources humaines et matérielles, élément qu’il est nécessaire de prendre en compte dans la manière d’aborder la lutte contre le terrorisme sur le territoire national. Conjuguer la durée des engagements et le rétrécissement du temps dans la capacité de réaction a ainsi été présenté par le chef d’état-major des armées comme étant nécessaire.

             – Planifier

           Abordant ensuite la question de la planification, le CEMA a rappelé la définition proposée par le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentation (C.I.C.D.E.) : planifier, c’est « transformer l’intention du niveau supérieur en une succession d’actions intégrées, conduites par des forces complémentaires, en vue d’atteindre avec efficacité des objectifs opérationnels, tout en acceptant une prise de risque mesurée ».

Face à un « ennemi militarisé », ainsi que l’a qualifié le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, il est fondamental, selon le CEMA, d’avoir recours à des méthodes de planification. Dans un premier temps, il s’agit d’intégrer des actions de natures différentes qui, toutes, concourent à la réalisation de l’objectif. Ensuite, rappelant la maxime militaire « au combat, le premier mort, c’est le plan », le Général d’armée a rappelé qu’il s’agit aujourd’hui pour les forces armées et les forces de sécurité de parvenir à « penser l’impensable ». Cela se traduit par « une étude de l’adversaire, un examen des cas dits ‟ non conformes ”, une confrontation des modes d’action, une identification des contraintes et des risques, et une analyse des opportunités ».

  • S’organiser face à la menace terroriste

           Sur ce point, il a été rappelé que la réponse à cette problématique ne peut passer que par une « posture agile et robuste », qui permette de traiter sans délai, simultanément et dans la durée, les différentes formes de manifestations de la menace terroriste.

Sur le plan militaire, deux conséquences ont été tirées de cette exigence. D’une part, face au spectre des menaces, il s’agit de disposer d’un modèle complet d’armée. D’autre part — comme il ne peut y avoir de solution exclusivement militaire — il s’agit d’adopter, en toutes occasions, une approche globale.

          – Pour un effort de transformation

           En interne, ces aspirations se traduisent par un effort de transformation. À ce titre, le CEMA a pris l’exemple des progrès réalisés en matière de cyberdéfense, de renseignement ou de ciblage. Il a également été fait référence aux nécessaires coopérations internationales, notamment européennes, qui rendent possible un renforcement globalisé à moindre coût. La C.J.E.F. avec le Royaume-Uni et la présence accrue des forces allemandes en Afrique ont été mentionnées comme étant des piliers à consolider.

En soutien à cette dynamique de transformation, le général a appelé à atteindre les 2 % du P.I.B. (pensions incluses) consacrés à la défense avant la fin du prochain quinquennat, dans la perspective de maintenir la cohérence indispensable entre les menaces, les missions et les moyens.

           – Pour une approche globale

           L’approche globale constitue, pour le CEMA, le deuxième volet de la réponse. Elle se concrétise par la conjugaison des volontés et des actions de tous les acteurs, selon une logique interministérielle, interalliée et internationale. De façon concrète, face à la menace terroriste et malgré les difficultés identifiées, les armées se sont organisées pour apporter une réponse échelonnée.

Les opérations extérieures représentent nos engagements les plus lointains. Prenant l’exemple du Sahel, le Général d’armée est revenu sur le développement d’une stratégie nouvelle, transrégionale et transfrontalière, en partenariat avec les forces du G5 Sahel. Sur ce point, il a ajouté que l’approche globale doit également inciter à associer la sécurité et le développement sur le terrain, en permanence : « gagner la guerre ne suffit pas à gagner la paix ».

En périphérie de notre territoire, la protection des approches du pays, avec la posture permanente de sûreté et ses composantes aérienne et maritime, a été mentionnée. Au plus près et au sol, sur le territoire national, les armées agissent en appui et en complément des forces de sécurité intérieures. Sur ce point, il a été précisé que durant ces trois derniers mois, trois progrès essentiels pour l’opération Sentinelle ont été faits en étroite coordination avec le Ministère de l’Intérieur. En premier lieu, le nombre d’hommes mobilisés est descendu à 7 000, tout en conservant une réserve stratégique de 3 000 hommes en ultima ratio. Ensuite, le dispositif a été rééquilibré à 50-50 entre Paris et la province. Enfin et surtout, la posture statique héritée de Vigipirate a été abandonnée. L’action est ainsi menée en complément des forces de sécurité intérieures, en respectant leurs spécificités propres et non en substitution.

La constitution de la Garde nationale a également été présentée par le CEMA comme favorisant la dynamisation de la réserve. Sur ce plan, avec 40 000 réservistes prévus fin 2018, l’objectif annoncé par le général est d’atteindre une capacité de déploiement de 1 500 réservistes par jour sur le territoire national, et de 4 000 par jour pour l’ensemble des missions.

Enfin, le Général d’armée a rappelé que le travail de prévention ne peut se passer d’un traitement de la radicalisation à la racine, qui ne relève pas du rôle des armées. Une contribution militaire notable est apportée à ce chantier qualifié de prioritaire, avec le service militaire adapté et le service militaire volontaire pour l’armée de Terre, l’école des mousses pour la Marine ou le dispositif « égalité des chances » de l’armée de l’Air. Cela ayant été dit, selon le CEMA, « cette vaste problématique ministérielle dépasse largement le cadre de la défense, et les défis auxquels la France fait aujourd’hui face concernent moins la protection du territoire que de la société. Ils impliquent de repenser les modalités de notre défense. L’emploi de la force fait à cet égard partie de la solution, mais n’est pas la solution à lui seul. ». Il conclut ainsi son propos, soulignant que « la division conduit à la défaite, le rassemblement de toutes les forces vives, riches de leurs complémentarités, est à l’inverse le plus sûr chemin vers la victoire ».

Illustration : photo officielle CEMA GA Pierre de Villiers – EMA (source : http://www.defense.gouv.fr/ema/le-chef-d-etat-major/biographie/biographie-du-cema).

Par Emma Danède


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